Boire & manger / Monde

Au Japon, l’impressionnante ferveur (commerciale) autour de Noël

Temps de lecture : 7 min

Au Japon, Noël s'affiche de manière impressionnante, même si moins de 1% des Japonais sont chrétiens. Au fil des ans, la tradition s'est installée pour les enfants et les amoureux.

Décoration au mois de décembre à Nagoya | Clara Beaudoux
Décoration au mois de décembre à Nagoya | Clara Beaudoux

13 décembre, 18h45, Shiyakusho Station, sortie 7: rendez-vous devant l'Hôtel de ville de Nagoya, à deux pas du château. «J'ai entendu dire que vous les Occidentaux achetez un nouvel arbre de Noël tous les ans, et qu'ensuite vous le brûlez, c'est vrai?» me demande Sanae, 35 ans. Elle est surtout impressionnée par le fait que nous ayons de vrais sapins chez nous. «C'est très romantique. Quand j'étais petite pour Noël, nous avions à la maison un arbre en plastique. Quand je regardais les films, je voyais que c'était de vrais arbres, j'étais tellement jalouse!», me raconte-t-elle, en citant Maman, j'ai raté l'avion.

Un peu plus tard, attablées autour d'un miso ramen, Sanae me montre une photo du sapin de sa mère, dans la région de Nagano. À gauche du tout petit arbre décoré, c'est Max, le chihuahua maternel. «Il a tout le temps froid donc ma famille lui achète toujours plein de vêtements, été comme hiver.» Sa mère vient même de lui ouvrir un compte Instagram.

Max | Clara Beaudoux

Sanae est employée de bureau dans le secteur commercial, elle vit à Nagoya depuis trois ans et c'est la première fois qu'elle vient au château. Moi c'est déjà la troisième fois, il faut dire que c'est une des rares attractions touristiques de la ville. Lampions à la main, nous avançons vers le spectacle de l'hiver dans l'enceinte du bâtiment: un son et lumière en vidéos projetées sur les murs. Plutôt impressionnant.

«Si quelqu'un m'emmenait ici pour un premier rendez-vous, je trouverais ça délicat», me confie Sanae. Car c'est aussi une grande question de cette période pré-Noël: le couple. Ici, le 25 décembre est une «fête de l'amour», assure Sanae, comme la Saint-Valentin. Alors quand on est célibataire, «c'est gênant».

Le château de Nagoya | Clara Beaudoux

Échos français

14 décembre, 15h30: la lumière est déjà celle d'une fin d'après-midi quand je retrouve Kae près de son studio de danse. Sur la porte du café, une couronne de Noël. Le moindre supermarché / coiffeur / café / hôtel / golf / plateau télé a dorénavant sorti son sapin ou son père Noël gonflable. Kae a vécu en France, elle approche maintenant la cinquantaine, mais elle se souvient bien du stress ressenti quand elle était plus jeune: «Il fallait vite trouver un cavalier avant Noël!».

Attablées à côté de nous, trois personnes âgées. Nous nous tournons vers elles. Noël? «Avant la guerre, ça n'existait pas.» Dans un pays à majorité shintoïste et bouddhiste, Noël n'est qu'une fête commerciale importée. Les parents de Kae ne le fêtent pas mais offrent quand même des cadeaux aux petits-enfants (les Japonais aiment faire des cadeaux). Pour tous et toutes, c'est le Nouvel An qui compte vraiment, moment où les familles se rassemblent. «C'est ce jour-là que nous aussi, on mange toute la journée», me dit Kae.

Quand il comprend que je suis française, le vieil homme assis à ma gauche mentionne les «gilets jaunes» dont il a entendu parler aux informations: «Ça fait peur», commente-t-il. Jusqu'ici quand je disais que j'étais française, on me répondait «Mont Saint-Michel», depuis quelque temps c'est plutôt «gilets jaunes» ou «Carlos Ghosn».

«Certains viennent de Yokkaichi à quarante kilomètres pour mon boudin noir!»

Kae me décrit la soirée classique pour des amoureuses et amoureux le soir de Noël: restaurant puis hôtel. Les bistrots français sont particulièrement prisés, grâce à l'image de raffinement qu'inspire la France. Kae la trouve assez justifiée. Erika, copine de Sanae, n'y croit pas vraiment, elle pense que c'est une image d’Épinal: «Comme les étrangers qui voient les Japonais toujours en tenues de samouraïs», ajoute-t-elle en mimant des poses de ninjas. Je m'applique pour lui prouver le raffinement français, mais difficile de manger un ramen dignement... Alors, les Français, plus romantiques? Fabrice, originaire de Nancy et vivant au Japon depuis plus de vingt ans, est d'accord. «C'est parce qu'on est plus expressif au niveau des sentiments, si les Japonais ouvraient un peu plus leur cœur...».

Fabrice a lancé son restaurant «Mirabelle» à Nagoya il y a neuf ans. Les Japonais aiment manger français «pour marquer le coup, pour Noël ou les anniversaires de mariage», explique le chef tout en préparant les gratins de poisson pour le service du soir. Alors une semaine avant Noël, «on n'en est plus aux réservations mais aux refus!». Menu du réveillon: pâté de campagne ou rillettes de canard, mini quiche lorraine, poulet rôti ou moules marinières. «Les Japonais sont friands de moules.» De toute façon, Fabrice a du mal à changer sa carte puisque les clients japonais veulent toujours la même chose: les moules, les tripes, les escargots, et «certains viennent de Yokkaichi à quarante kilomètres pour mon boudin noir!».

«On a récupéré notre fierté avec les “gilets jaunes”!»

Noël est une grosse période de travail pour lui et sa femme, mais loin derrière la matsuri (fête traditionnelle) du quartier qui se tient début juin. Là, c'est autre chose: 90 litres de bière, 2.400 quiches, 700 pains au chocolat... Pour Noël, «ce sont beaucoup d'habitués qui réservent à l'avance donc ça donne un côté un peu familial quand même». Et tant mieux car c'est son seul regret: ne pas pouvoir offrir à sa fille (qui aura 8 ans le 24 décembre) un Noël «comme quand j'étais enfant», comme «au pays». «Le sapin, les cadeaux, maman qui mettait le même nombre de toasts à ci, de toasts à ça...»

«Même à 10.000 kilomètres, je reste français dans mon cœur et mon âme», ajoute le Lorrain. Et la conversation dérive des couleurs de Noël au jaune de l'actualité. «On était la risée du monde depuis Sarkozy, Hollande, les gens rigolaient bien. Là on a récupéré notre fierté avec les “gilets jaunes”!», s'enthousiasme-t-il.

Gâteau aux fraises et KFC

15 décembre, 16h: rendez-vous devant le magasin Nike de Sakae, cœur branché de Nagoya, dont le nom est à une lettre près celui de Sanae. Je la retrouve cette fois avec trois de ses amies. Direction le marché de Noël, installé pour deux semaines dans le quartier. Au choix: photos avec Santa-san (Monsieur Santa, le père Noël), tour de carrousel rouge et or, vin chaud et saucisses dans les chalets en bois. Sanae est déçue, elle imaginait qu'il y aurait plus de nourriture sucrée. Je me laisse tenter par le bretzel au cream cheese. Je n'aurais peut-être pas dû. Les tubes retentissent, parfois repris par le groupe de saxophone local, de Mariah Carey aux hits de Noël japonais.

Santa-san sur le marché de Noël. Au fond à droite, la tour de Nagoya. | Clara Beaudoux

On pose devant le grand sapin décoré qui fait face à la tour de Nagoya (deuxième attraction touristique de la ville). «C'est un vrai», remarque Sanae. Débarquent alors trois énormes personnages, tout le monde s'enchante: Sugoi! Les enfants accourent pour se prendre en photo. Ce sont les mascottes du «Cirque du soleil», en promo dans la ville. Il faut dire qu'au Japon, la majorité des localités/événements/trucs ont leur mascotte.

À deux pas de là, je croise Kenketsu-chan, mascotte du don du sang de la Croix-Rouge japonaise, qui fait lui aussi sa campagne de Noël. Les grandes oreilles rouges de cet animal indéterminé symbolisent sur internet la quantité de sang récolté: lorsque les oreilles rapetissent, c'est que les besoins en sang sont grands.

À gauche: mascottes du Cirque du soleil sur le marché de Noël. À droite: Kenketsu-chan, mascotte de la Croix-Rouge japonaise. | Clara Beaudoux

La fin d'année est chargée pour Sanae, avec les bōnenkai, «fêtes pour oublier l'année», qui se multiplient entre collègues ou amis. Puis il y aura les shinnenkai, les «fêtes pour accueillir la nouvelle année». Mais pour elle et ses copines, le jour de Noël est un jour comme les autres: «On travaille». Le 23 en revanche, c'est l'anniversaire de l'empereur, mais cette année le jour férié tombe un dimanche.

Concernant les cadeaux, elles partagent toutes le même souvenir d'enfance: la tradition veut qu'on les pose à côté de l'oreiller, pour les voir dès le réveil. Kazuyo précise qu'elle n'avait «pas tant de cadeaux, et pas tous les ans». Elle se souvient aussi qu'un jour, elle a demandé à sa mère un gâteau au chocolat: «J'en avais marre d'avoir toujours le même gâteau à la fraise». C'est en effet une des traditions culinaires du Noël japonais: le kurisumasu kēki (pour «Christmas cake»), un gâteau tout blanc surmonté de crème et de fraises, que l'on voit partout au mois de décembre.

Présentoir pour Noël dans un convini (magasin de proximité), avec une reproduction en plastique du «Christmas cake». | Clara Beaudoux

Mariko se souvient que petite, sa famille dînait chez KFC ce jour-là. Et Erika se rappelle avoir fait une heure de queue devant un KFC un 24 décembre. Voici les copines qui reprennent en chœur les jingles de la chaîne de restauration rapide. Coup de maître commercial: dès les années 1970, grâce à une campagne publicitaire, KFC a réussi à imposer le poulet frit comme un plat traditionnel de Noël au Japon.

Dans un restaurant KFC, non loin de là, une table est en effet installée pour accueillir les dîners de Noël, avec des menus familiaux entre vingt et quarante euros. Les réservations en soirée sont presque complètes à une semaine du jour J. Le responsable de l'établissement confirme: «Ces jours-là, on fait cinq fois plus de chiffre d'affaires qu'un week-end normal», et il prévoit de multiplier les effectifs par quatre ou cinq. Mais «les réservations arrivent tardivement cette année, ajoute-t-il, il y a une féroce concurrence avec les supermarchés et convini [épiceries ouvertes 24h/24, ndlr] qui se sont également mis à vendre du poulet frit pour Noël».

En haut à gauche: l'entrée d'un KFC de Nagoya. En haut à droite: panneau indiquant les possibilités de réservation du poulet frit pour les soirées de Noël au KFC. En bas à gauche: poulet frit de Noël proposé dans un convini. En bas à droite: pub pour poulet frit d'un convini. | Clara Beaudoux

Installés à l'étage du KFC, deux jeunes de 25 ans en couple dégustent leur poulet. Que font-ils le soir de Noël? «Cette année on ne travaille pas, donc on va s'acheter des cadeaux puis on a réservé ici.» «Quand j'étais petit, mes parents m'achetaient du KFC pour Noël, donc c'est devenu une espèce de coutume», relate l'homme. Je demande, un brin taquine, s'ils connaissent la signification de Noël. S'ensuit un timide: «L'anniversaire d'Adam et Ève?».

Clara Beaudoux

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