Société

Le vêtement de travail est bien plus qu’une tenue

Temps de lecture : 8 min

Même sans uniforme, l’habit de travail obéit à des codes. Il n’en est pas moins un marqueur identitaire.

«Leur objectif: ressembler à l’image qu’ils se faisaient d’un cadre, c’est-à-dire un homme avec un costume-cravate de prix et une mallette en cuir.» | Hunters Race via Unsplash License by
«Leur objectif: ressembler à l’image qu’ils se faisaient d’un cadre, c’est-à-dire un homme avec un costume-cravate de prix et une mallette en cuir.» | Hunters Race via Unsplash License by

Il y a ceux qui mettent des chemises du lundi au vendredi, avec cravate assortie, contre des t-shirts le week-end ou en vacances. Il y a celles qui sont des Cendrillon cinq fois par semaine et qui, une fois la journée terminée, sans qu’aucune marraine n’ait joué de sa magie, ôtent leurs chaussures à talons et leur préfèrent des ballerines plates voire des baskets. En bref, il y a les vêtements de travail et les autres. Et, même lorsqu’on ne les a pas choisies et qu’elles ont été imposées plus ou moins explicitement par l’employeur, ces tenues sont investies par celles et ceux qui les portent –à qui, d’ailleurs, elles ne pèsent pas forcément.

On pourrait pourtant croire qu’avoir une penderie divisée en habits pros et persos est systématiquement vécu comme une contrainte. Au fond, c’en est une. Et ce, même lorsqu’il n’est pas question d’enfiler un uniforme. Ne serait-ce que parce qu’on débourse de l’argent pour avoir des ensembles particuliers et les entretenir, parfois même au pressing. Et puis, comme l’a constaté le doctorant en histoire à l’Université d’Angers Jérémie Brucker, qui mène une thèse sur le vêtement professionnel en France des années 1880 à nos jours, «très peu de gens s’habillent en fonction de qui ils sont et davantage en fonction de qui ils vont croiser. On croit que le corset a disparu avec la gaine mais il est intériorisé: c’est la mode et le regard des autres, auquel on donne énormément de pouvoir».

En entreprise, on tient compte si ce n’est du jugement, traduit en mots ou par des moues appuyées, tout du moins de la garde-robe de ses supérieurs, de ses collègues ou de la clientèle que l’on est amené à côtoyer. «Le vêtement est codifié. Personne n’est libre, même pour le Friday wear Question de mimétisme.

Si, bien sûr, en dehors du boulot, on continue de prêter garde aux coups d’œil des autres sur notre accoutrement, on y est souvent plus libre. Sylvie, 30 ans, consultante dans l’informatique, choisit sa mise avec soin en semaine. «Le week-end, je m’en fous, l’important est que je me sente relax.» Comme le spécifie la psychologue sociale Ginette Francequin, autrice de l’ouvrage Le vêtement de travail, une deuxième peau, «le vêtement hors travail montre le confort ou une forme d’élégance: on est dans le regard des autres et son propre regard, on s’habille pour avoir une identité et satisfaire son ego».

Au boulot, la donne change quelque peu. Si la fashion police permet de plus en plus aux femmes de chausser des baskets de ville tout en portant une robe, et donc de ne pas supplicier leur plante de pied, le confort n’est pas le maître mot de la tenue de travail.

«Invention» du XIXe siècle

Pour autant, on ne rechigne pas nécessairement à l’endosser, et pas seulement parce que cela peut présenter l’avantage d’éviter de réfléchir à ce qu’on va mettre. «Le vêtement participe de l’ethos professionnel», pointe Haude Rivoal, sociologue du travail. C’est-à-dire de la manière d’être au travail. Une convention assez récente, note Jérémie Brucker:

«Jusqu’au début du XXe siècle, beaucoup de travailleurs et de travailleuses traversaient indistinctement les espaces domestiques, publics et professionnels avec les mêmes vêtements... On avait certes deux tenues mais une pour les activités domestiques ou de travail, et un bel habit, le vêtement du dimanche, que l’on gardait pour les grandes occasions. Le vêtement de travail est une “invention” du XIXe siècle.»

Femmes au travail pendant la guerre 1914-1918 | Archives municipales de Toulouse via Flickr License by

C’est à cette période que les vestiaires en entreprise se généralisent, que les fabricants de vêtements professionnels apparaissent et, avec eux, les milliers de catalogues de vente de vêtement de travail par correspondance, retrace le doctorant en histoire. À côté de l’«univers mental» ainsi créé (telle profession est associée à tel vêtement), l’inspection du travail vient renforcer les normes de sécurité: interdire par exemple les vêtements flottants à certains postes, imposer des vêtements de rechange pour éviter la circulation des maladies professionnelles provoquées par des agents se nichant dans les fibres du tissu… Les entreprises d’État, comme la Poste, commencent elles aussi à codifier le vêtement. Résultat: les pratiques changent. On considère depuis lors que le travail est un lieu qui nécessite une tenue particulière.

Stratégie d’insertion professionnelle

Cette idée est profondément incorporée dès l’entrée dans le monde du travail, observe la sociologue Oumaya Hidri Neys, qui a réalisé une thèse en 2005 sur le poids des apparences physiques lors de l’accès au marché du travail des jeunes possédant un diplôme de l’enseignement supérieur. «Dans ces professions à responsabilités, on ne s’attend pas à être évalué sur l’apparence physique au moment du recrutement mais sur son diplôme.» Or, dans leur stratégie d’insertion professionnelle, les élèves de master voulant devenir cadres commerciaux accordaient, selon ses travaux, une grande part aux attributs corporels et notamment aux vêtements.

Par exemple, les jeunes hommes issus des classes populaires et des franges inférieures des classes moyennes misaient tout sur la pratique vestimentaire. «Leur objectif: ressembler à l’image qu’ils se faisaient d’un cadre, c’est-à-dire un homme avec un costume-cravate de prix et une mallette en cuir.» C’est le cas d’un étudiant boursier, ayant également un petit boulot le soir, qui a fait un prêt de 1.500 euros pour s’acheter la tenue stéréotypée, qu’il avait jugée nécessaire aux entretiens d’embauche et à la carrière visée. «C’est la première chose que l’on apprend, avant même l’entrée dans une école de commerce, puisqu’on vient passer les oraux en costume», abonde sa consœur Haude Rivoal.

Rôle actif de travailleur

«Le vêtement vient émettre les signaux “je suis bien à ma place”, c’est un cadre rassurant», détaille Jérémie Brucker. On suit les mêmes canons pour montrer que l’on vient travailler de concert. «Le vêtement de travail sert à être reconnu comme étant membre de l’entreprise, il donne le sentiment de “faire partie de”», synthétise Ginette Francequin.

Pour preuve, on ne s’habille pas de la même façon suivant l’entreprise et le milieu dans lequel on exerce sa profession. «Dans les entreprises dites “corporate”, comme les banques, les télécoms, ou dans les cabinets de consultants, le vêtement contribue à véhiculer une impression d’homogénéité et de sérieux. Les gens ne s’autorisent pas trop à dépareiller au niveau du style. Les variations sont assez ténues: les hommes sont en costume sombre avec une chemise claire et portent ou non la cravate, les femmes en tailleur et chemisier avec des bijoux pas trop clinquants», étaye Haude Rivoal.

Dépareillages osés | rawpixel via Unsplash License by

C’est le cas de Sylvie: «Si je dois être à mon cabinet pour un rendez-vous avec d’autres consultants, si c’est une réunion business, je dégaine le tailleur; si c’est une réunion de travail où on se retrousse les manches en atelier, je reste “normale” mais je fais attention à ce que mon haut ne soit pas trop dépareillé».

Pas exactement les mêmes normes que dans les start-ups, fait remarquer Haude Rivoal, où «les looks sont plus cools et décontractés» et correspondent à une «mise en scène de la flexibilité, de l’adaptabilité, de la souplesse, du vent de fraîcheur de la jeunesse». En somme, les vêtements viennent «refléter les valeurs économiques des entreprises ou des manières de fonctionner».

Esprit start-up | Annie Spratt via Unsplash License by

Ce n’est pas juste du tissu que l’on revêt mais bien l’entreprise dans laquelle on travaille que l’on endosse. «Je suis contente de rentrer en tailleur chez moi car j’ai le sentiment d'avoir fait quelque chose d'important au travail», lâche Sylvie. «On joue un rôle dans l’entreprise dès lors que l’on enfile la tenue appropriée pour incarner ladite entreprise, montrer que l’on adhère à ses valeurs, son règlement intérieur, appuie Jérémie Brucker. On vient porter le grand corps de l’entreprise avec son corps.» Ainsi que s’affirmer et se positionner sur la scène sociale, en revêtant le costume de travailleur, l’étoffe de l’actif. «Ça donne une forme de stature, notamment pour les jeunes, qui ont moins d’assurance et d’expérience», ajoute Haude Rivoal.

Crainte de la fausse note

Pourtant, Sylvie avoue que le soir, même avec ce sentiment du travail bien accompli, elle se «débarrasse de ces fringues chics avec soulagement». Serait-ce le signe d’une relation houleuse avec son travail? Pas forcément. Ce n’est pas parce qu’on est content que la journée se termine que l’on déteste son taf. Le fait de se changer en arrivant chez soi peut aussi permettre de marquer autrement que symboliquement la frontière avec sa vie privée. Une sortie de scène, le temps d’une soirée, d’un week-end ou de congés.

De la même façon que, le lendemain d’une journée où elle a dû s’habiller classe, Sylvie a le loisir de pouvoir se vêtir «super relax voire avec baskets aux pieds»: «C’est une façon pour moi de maintenir un équilibre dans mon corps et ma tête». Une nécessité pour changer d’univers et se retrouver. «Dans les entrepôts de la grande distribution, des femmes me disaient qu’elles en avaient marre de porter des vêtements “dégueus” et étaient contentes de rentrer pour porter ce qu’elles voulaient», complète Haude Rivoal.

Une tenue pas choisie (du tout) | Bernard Hermant via Unsplash License by

Pour d’autres, ce n’est pas tant l’emploi qui pose problème que le regard, accru, sur leur corps. Dans les grandes entreprises, «pour les femmes, il y a une crainte permanente de la fausse note vestimentaire, qui traduit à quel point leur corps fait l’objet d’une surveillance particulière de la part des collègues, hommes ou femmes, ou même de la part des clients, indique la sociologue. Les femmes ont intégré l’idée que l’hypersexualisation d’une tenue, avec un décolleté plongeant ou une jupe courte, peut produire un jugement plus sévère que d’être “mal habillée” et que ce stigmate est durable. Elles vont alors avoir tendance à mettre des vêtements plus neutres et passe-partout».

C’est aussi ce dont s’est aperçue sa consœur Oumaya Hidri Neys au cours de ses recherches, en interrogeant de jeunes diplômées issues des classes supérieures qui postulaient pour être responsables de clientèle, cheffes de produit ou cadres dans la banque. «Quand elles vont à l’université ou en entreprise, elles ne portent jamais de jupe, même si elles en portent dans la vie privée, et optent systématiquement pour le pantalon, plutôt tailleur pour ne pas mettre les hanches et les fesses en valeur, une veste pas trop près du corps pour cacher les courbes dites féminines, une brassière en dessous du chemisier plutôt qu’un push-up. Elles se travestissent à partir des représentations qu’elles se font de leur insertion –et qui ne sont pas totalement fantasmées ni ubuesques– et gomment tout signe de leur féminité pour être acceptées dans ces mondes d’hommes. Des représentations et des pratiques acquises par l’expérience, par le corps, sur le mode de la contrainte.»

On peut alors comprendre que, pour ne pas se renier, elles se dépouillent le soir venu de ces vêtements qui ne leur ressemblent pas. Signe que, même lorsque l’on est plutôt volontaire pour représenter dignement l’entreprise, ça coince quand on y est indignement réduit ou réduite au vêtement porté. Et que ce n’est pas tant le vêtement que l’on rejette que les conditions de travail.

Daphnée Leportois Journaliste

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