Société / Monde

Les «gilets jaunes» arrivent en Catalogne

Temps de lecture : 6 min

Certaines branches du mouvement indépendantiste catalan, majoritairement de gauche, appellent ce vendredi 21 décembre à bloquer le pays en prenant exemple sur les «gilets jaunes» français.

Manifestation indépendantiste à Barcelone, le 21 décembre 2018 | Javier Soriano / AFP
Manifestation indépendantiste à Barcelone, le 21 décembre 2018 | Javier Soriano / AFP

Gilet jaune sur le dos, un homme encapuchonné, au visage masqué, salue son interlocuteur d'un signe «V». Derrière lui, ce qui ressemble à une barricade est en train de prendre feu. «21 décembre. Les gilets jaunes arrivent à Barcelone», indique l'affiche, qui circule sur internet depuis le début du mois.

Elle est signée La Forja, une petite organisation de jeunes indépendantistes née en février 2018, qui se revendique en tant que mouvement de «jeunesse révolutionnaire».

À quand les «gilets jaunes» en Catalogne? Ces dernières semaines, la question se pose sur les réseaux sociaux. L'actualité française est scrutée de près par les indépendantistes, mais pas seulement.

En Belgique, des centaines de personnes ont enfilé leurs gilets pour protester contre la baisse du pouvoir d'achat. Scènes similaires en Hongrie, lors de manifestations visant des mesures d'assouplissement de la législation du travail, ou encore en Israël, où la colère se concentre contre l'augmentation des prix.

Vendredi, l'Espagne pourrait –dans une moindre mesure– rejoindre cette liste de pays où des gilets jaunes investissent les cortèges.

Conseil des ministres sous tension

À l'origine de cette contestation, il y a la tenue d'un Conseil des ministres espagnols en Catalogne –une première depuis quarante-huit ans. Ce 21 décembre, le gouvernement de Pedro Sánchez délocalise sa réunion et se retrouve à Barcelone.

Le choix de la date ne doit rien au hasard: elle a été fixée un an jour pour jour après les dernières élections au Parlement de Catalogne. Convoquées à la suite de la destitution en octobre 2017 du gouvernement souverainiste de Carles Puigdemont, elles avaient finalement permis au bloc indépendantiste de réitérer sa majorité absolue, avec soixante-dix sièges obtenus sur 135.

Annoncé depuis plusieurs semaines, le conseil est vécu comme une provocation par une partie des indépendantistes. «C'est comme s'ils venaient ici pour faire la démonstration pouvoir de l'État, qui s'impose par la force judiciaire et policière face à la volonté du peuple», argue la présidente de l'association Assemblée nationale catalane (ANC), Elisenda Paluzie, dans les colonnes d'El Independiente.

Le fait que ce mécontentement allait se transformer en manifestation ne faisait aucun doute, et le déploiement de plusieurs milliers de policiers supplémentaires à Barcelone a été anticipé. Mais les événements qui se déroulent en France ont donné une autre ampleur à la colère. «Des faits imprévus ont compliqué le rendez-vous de Barcelone. L'un d'eux a plus d'importance qu'il n'y paraît: la protestation monumentale des “gilets jaunes”», estime Enric Juliana, directeur adjoint du quotidien La Vanguardia.

Ce qu'il se passe en France donne des idées à la population catalane. «On ne peut plus se contenter de lancer des hashtags ou de manifester puis rentrer chez soi, nous explique Magdalena, étudiante en droit et indépendantiste. Regardez ce qu'il s'est passé en France: ils sont sortis dans la rue pour faire des blocages... et ils ont obtenu quelque chose de Macron!»

«Le peuple commande, le gouvernement obéit»: les indépendantistes demandent à leurs leaders de passer à l'action. | Daryl Ramadier

À la recherche d'un nouveau souffle

Pour les indépendantistes, cette actualité française est d'autant plus bienvenue que ces derniers mois, la rue s'impatiente et la contestation catalane cherche une nouvelle respiration. Le gouvernement indépendantiste peine à trouver une feuille de route, essuyant les critiques de son propre camp.

En octobre, plusieurs centaines de personnes s'étaient réunies devant le parlement pour réclamer la «désobéissance ou démission» du président Quim Torra –un appel à plus d'actions et moins d'envolées lyriques.

Outre cette similitude concernant la défiance envers les partis, il faut souligner un certain retour, ces dernières semaines, des questions sociales en Catalogne: infirmières, pompiers ou encore policiers sont descendus dans la rue pour faire entendre leur colère et leurs revendications. Et si pour le moment, l'émergence d'un possible mouvement de «gilets jaunes» semble se restreindre au secteur indépendantiste le plus déterminé, un «effet “gilets jaunes”» se fait lui bien ressentir.

Manifestation des pompiers à Barcelone, le 20 décembre 2018 | Josep Lago / AFP

Les mesures obtenues en France galvanisent la motivation des indépendantistes. Cela ne veut pas dire pour autant que les rues de Barcelone vont se remplir de «gilets jaunes»: plusieurs mouvements restent sur leurs gardes, la tradition pacifiste de l'indépendantisme catalan leur faisant craindre des débordements. Mais la «voie française», ainsi nommée par l'écrivain Jordi Cabré, captive.

En substance, l'idée est la suivante: si le peuple français fait céder Emmanuel Macron, pourquoi ne pas les imiter pour faire reculer l'État espagnol? En témoigne cette inquiétude d'un lecteur d'El Periódico de Catalunya: «Le message qu'envoie le gouvernement français est que ce qui met à mal le pouvoir politique, ce ne sont pas les arguments, mais la lutte dans la rue. Une idée qui, de nos jours, avec des conflits comme en Catalogne, peut être très dangereuse.»

Difficile d'expliquer par où tout est arrivé. Comme en France, les réseaux sociaux ont joué un rôle important. Sur Twitter, un compte @ArmillesGrogues –traduction catalane de «gilets jaunes»– surgit le 25 novembre.

Au soir du 2 décembre, le comique Toni Alba se met en scène en train de repasser un gilet jaune. «On me dit que Vox est entré au Parlement andalou. Et que le 21 décembre, il y a un Conseil des ministres à Barcelone. Je ne sais pas ce que vous allez faire. Vous allez rester à la maison, dans le canapé?», lance-t-il.

Le lendemain, l'organisation La Forja fait référence aux «gilets jaunes» et appelle à manifester le 21 décembre.

Quelques heures plus tard, c'est au tour d'Arran, autre mouvement de jeunes indépendantistes de la gauche radicale, de rendre hommage aux «gilets jaunes». «Ces mobilisations du peuple français mettent en évidence plusieurs choses. [...] Le peuple peut vaincre la répression, le contrôle étatique, la forte violence policière et les mécanismes de désactivation des conflits sociaux qui caractérisent les États capitalistes», lit-on dans l'un de ses communiqués. Endavant, «organisation socialiste pour la libération nationale», étudie également de près ce qu'il se passe en France.

Imprévisibilité des actions

Si la puissante association ANC appelle à investir les rues ce 21 décembre, elle ne paraît pas cette fois avoir la mainmise sur la manifestation. Des groupes autonomes d'actions rapides (GAAR) et des comités de défense de la République (CDR) prévoient des blocages sur tout le territoire.

Sur les canaux de messagerie circulent des listes de cibles à privilégier: la frontière de La Jonquera, les ports de Tarragone et de Barcelone, les aéroports de Reus et de Barcelone, l'autoroute AP-7, les axes de circulation des grandes villes. «L'objectif? Bloquer complètement le pays en s'inspirant du mouvement des “gilets jaunes” en France», clame l'une des consignes.

Jusqu'à présent, les remous provoqués en Catalogne par les «gilets jaunes» se caractérisaient par de longues files de véhicules bloqués des deux côtés de la frontière franco-espagnole. Là, «on ne sait pas ce qu'il va se passer. Peut-être que tout sera bloqué, peut-être qu'il ne va rien arriver», nous glisse une membre des CDR, arguant de l'imprévisibilité de leurs actions.

Leurs adversaires s'inquiètent des possibles débordements qui pourraient se produire. Inés Arrimadas, du parti anti-indépendantiste Ciudadanos, ne l'entend pas de cette oreille. Elle a annoncé vouloir porter plainte contre le président Quim Torra pour les «actes violents» des CDR, l'accusant de «les protéger et les justifier» au lieu de chercher à les contrer. La première rencontre prévue ce jeudi entre Torra et Pedro Sánchez devrait donner le coup d'envoi des protestations.

De l'autre côté des Pyrénées, les contours de «l'acte VI» semblent se dessiner, avec de nouvelles manifestations prévues ce week-end. La porte-parole des «gilets jaunes» français, Priscillia Ludosky, sera mobilisée à la frontière franco-espagnole. «L’idée est de se rassembler avec les “gilets jaunes” d’Europe», expliquait-elle cette semaine à Mediapart, en évoquant la suite à donner au mouvement. Ce vendredi 21 décembre, Priscillia Ludosky devrait d'ailleurs se rendre à Barcelone afin de rencontrer Elisenda Paluzie (ANC) et soutenir les indépendantistes de Catalogne.

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