Monde

L’Arabie saoudite avance au trot vers la modernisation

Temps de lecture : 7 min

L’affaire Khashoggi et les arrestations de militants et de rivaux contrastent avec une révolution culturelle menée par le nouveau prince héritier Mohammed ben Salmane au sein du royaume ultraconservateur.

Des femmes saoudiennes se rendent au championnat de Formule E à Riyad, le 15 décembre 2018. |  Fayez Nureldine / AFP
Des femmes saoudiennes se rendent au championnat de Formule E à Riyad, le 15 décembre 2018. | Fayez Nureldine / AFP

En dépit des vagues de purge au sein de son royaume, de son implacable intervention militaire au Yémen, et la récente affaire du journaliste Jamal Khashoggi qui a fortement terni son image, l'homme fort d'Arabie saoudite, accusé de dérive dictatoriale, poursuit les réformes en interne, notamment celles profitant aux femmes et à la vie culturelle, longtemps inexistante dans ce pays musulman ultraconservateur.

Ouverture de cinémas, femmes au volant, flexibilité sur le port du voile, prochaine ouverture d'un premier opéra... Le prince héritier Mohammed ben Salmane, alias «MBS», a décidé d’assouplir, voire d'annuler certaines restrictions longtemps imposées aux femmes et d'investir plusieurs dizaines de milliards de dollars dans la culture durant la prochaine décennie. Objectif: moderniser la société et renvoyer l'image d'une Arabie modérée, en rupture avec celle d'un pays longtemps considéré comme archaïque et exportateur d'un islam rigoriste.

La place de la femme au sein de la société constitue l'un des principaux leviers de cette révolution culturelle. «Depuis quelque temps, les hommes et les femmes se mélangent dans le milieu du travail. Il y a désormais une acceptation implicite de la mixité des genres dans les endroits publics», se félicite Rouba, une Saoudienne âgée de 32 ans.

«Nous voyons également des femmes travailler dans les restaurants en tant qu'hôtesses ou réceptionnistes, ainsi que dans certains cafés. [...] C'est totalement inédit», ajoute-t-elle.

Ce changement majeur a été propulsé par la stratégie économique «Vision 2030», mise en place en 2016 par MBS, qui vise, dans son volet social, à augmenter la participation des femmes sur le marché du travail de 22% à 30% dans tous les secteurs à l'horizon 2030.

Celles-ci sont d'ailleurs nombreuses à répondre à l'appel. En février, le service saoudien des passeports a déclaré avoir reçu 107.000 candidatures de femmes pour 140 postes vacants dans les aéroports et aux postes frontaliers.

Depuis près d'un an, les Saoudiennes peuvent également créer leurs propres entreprises sans solliciter le consentement d'un tuteur masculin.

«Quand j’y suis allée ici à Riyad, j'ai eu l'impression d'aller au cinéma pour la première fois de ma vie»

«Nous voyons, par ailleurs, beaucoup de femmes sortir de chez elles sans se couvrir les cheveux même si elles portent toujours l'abaya [costume traditionnel, ndlr]», témoigne Rouba.

Ce pays désertique, qui a vu naître l'islam en 622 et abrite les deux principaux lieux saints musulmans –La Mecque et Médine–, est régi par le wahhabisme, une version orthodoxe de l'islam, qui avait jusque-là interdit l'alcool, le cinéma, le théâtre, ainsi que la mixité dans les lieux publics. Les femmes ne pouvaient ni conduire, ni travailler sans l'aval d'un membre masculin de la famille.

En juin, elles ont été autorisées à prendre le volant pour la première fois dans l'histoire du pays. Deux mois plus tôt, la première salle de cinéma a ouvert ses portes, après trente-cinq ans d'interdiction totale du septième art dans le pays.

«C’est une vraie révolution. [...] Les gens se rendaient à Bahreïn ou à Dubaï pour regarder un bon film, se souvient Rouba. Quand j’y suis allée ici à Riyad […] j'ai eu l'impression d'aller au cinéma pour la première fois de ma vie. [...] Nous avons grandi en pensant que jamais nous ne vivrions une telle expérience.»

Hip-hop, opéra, sport

Née au XVIIIe siècle de l'alliance de la dynastie Saoud avec le prédicateur Mohammed ben Abdelwahhab, fondateur du wahhabisme, l'Arabie saoudite avait pourtant connu une courte période de progressisme dans les années 1960, avec l'ouverture de l'enseignement aux jeunes filles ou encore l'introduction de la télévision.

Mais à la fin des années 1970, un groupe de plus de 400 islamistes révoltés par l'«immoralité» d'une société en cours d'occidentalisation a occupé la Grande mosquée de La Mecque. Cet événement charnière, qui a coïncidé avec la Révolution islamique en Iran, a été suivi de la montée en puissance de courants religieux radicaux dans le pays, ayant jeté leur ombre sur les lois et les mœurs.

«Nous n'allons pas passer trente ans de plus de notre vie à nous accommoder d'idées extrémistes et nous allons les détruire maintenant»

Mohammed ben Salmane

Quarante ans plus tard, MBS semble vouloir tourner cette page et mettre de nouveau l'Arabie sur les rails d'une modernité authentique, alors que les défis politiques et économiques ne cessent de se multiplier.

«Nous n'allons pas passer trente ans de plus de notre vie à nous accommoder d'idées extrémistes et nous allons les détruire maintenant», avait lancé en octobre 2017 le jeune prince héritier qui cherche également à consolider la place de l'Arabie sur la double scène régionale et internationale face à l'expansion iranienne et des liens moins harmonieux avec les États-Unis, l'allié-clé de la monarchie, depuis l'époque Obama.

Un objectif qui ne saurait, selon l'esprit même de «Vision 2030», être atteint sans un modèle économique productif et un épanouissement social. En quelques mois, MBS a ainsi réduit les pouvoirs de la police religieuse, donné son accord à l'organisation de concerts et à l'entrée des femmes dans trois stades sportifs du pays et autorisé les jeunes filles à faire du sport dans les écoles publiques.

En octobre 2016, un rare spectacle de hip-hop donné par le groupe américain iLuminate a enflammé une foule de jeunes –hommes et femmes–, tandis que les amateurs de jazz et d'opéra ont pu goûter à leur musique favorite au cœur même de Riyad en début d'année.

«Les choses évoluent très rapidement. Les manifestations culturelles et autres événements ont lieu désormais à raison d'une fois par mois, voire plus», se réjouit Yara, 33 ans, en évoquant l'accueil par Riyad de la saison 2018/2019 de la Formule E, le 15 décembre.

«Pendant longtemps, je ne me sentais pas chez moi», avoue cette femme qui a vécu au Royaume-Uni près sept ans. «Nous vivions dans un environnement fermé dans tous les sens du terme. […] Quand j'y suis retournée il y a deux ans, j'ai réalisé l'ampleur de la transformation», témoigne-t-elle.

En avril, le pays a organisé sa toute première Fashion Week, dans une version réservée toutefois à un public exclusivement féminin et interdite aux photographes. Le pays prévoit d'investir 64 milliards de dollars dans la culture et le divertissement au cours des dix prochaines années, avec notamment des projets de construction de cinémas et d'un opéra.

Plusieurs accords de coopération ont déjà été signés à cet effet en avril avec la France. Ils portent sur le développement des industries culturelles, la valorisation de sites archéologiques ou encore la formation aux métiers de la culture. Concrètement, Paris va aider Riyad à la création d'un opéra et d'un orchestre national tandis que l'école de la Fémis accueillera de jeunes cinéastes saoudiens.

Au niveau des droits politiques, une première brèche s'est, en outre, ouverte en 2013 avec l'octroi aux femmes du droit de vote et d'éligibilité aux élections ainsi qu'avec la nomination de trente femmes par le roi Abdallah ben Abdelaziz al-Saoud à l'Assemblée consultative (Majlis al-Choura), chargée des propositions de lois soumises au roi et à son cabinet.

Préserver les traditions

Malgré ces percées, totalement inespérées il y a encore six ans, les femmes saoudiennes restent confrontées à de nombreuses restrictions. Elles doivent encore obtenir la permission d'un homme de leur famille pour leurs études ou leurs voyages. Elles n'ont toujours pas le droit non plus de se marier ou de divorcer sans l'accord de leurs tuteurs masculins.

«Les choses se sont améliorées certes, mais il y a encore beaucoup à faire, déclare Yara. Les soirées, par exemple, ne peuvent avoir lieu qu'à l'intérieur des maisons ou dans des compounds [complexes immobiliers sécurisés]. Il faut aussi élargir l'horizon des opportunités d'emploi et l'enseignement professionnel dans le domaine culturel.»

Les contraintes à une plus large émancipation sociale et féminine en particulier ne relèvent pas pour autant du seul gouvernement, estiment certaines Saoudiennes. Elles sont aussi sociales.

«La vraie révolution aura lieu quand la femme saoudienne pourra librement choisir de sortir avec un homme en public sans craindre le regard de la société ou la loi»

«L'environnement familial a un impact important sur la mentalité et les choix de l'individu. L'obstacle majeur demeure l'existence de familles et de mentalités très conservatrices», soutient ainsi Rawan, 25 ans.

«Cela dépend de la famille, des parents, de l’éducation, de la classe sociale et de la carrière, ajoute Rouba. Les barrières culturelles sont parfois plus importantes que les restrictions gouvernementales. [...] Je ne pense pas qu’au niveau des lois, il y ait encore des progrès à faire. […] Et puis certaines traditions doivent être préservées. Par exemple, tout ne doit pas être mélangé, comme les mariages et d’autres occasions, nous aimerions encore profiter de ces occasions séparément des hommes et nous ne voyons pas cela comme un problème. [...] Mes amies et moi n’avons pas de problème avec le port de l'abaya. Personnellement j’aime cela, je le considère comme un costume traditionnel.»

Un avis qui ne semble pas faire l’unanimité. Pour Sahar, jeune étudiante de 21 ans, «la vraie révolution aura lieu quand la femme saoudienne pourra librement choisir de porter un abaya ou de ne pas le faire, et de sortir avec un homme en public sans craindre le regard de la société ou la loi».

Répression courante

À ce clivage au sein même de la gent féminine s’ajoute une dichotomie politique. Si l'affaire du journaliste Jamal Khashoggi, tué en octobre à Istanbul par des membres des renseignements saoudiens, a provoqué une onde de choc à l'international et fortement terni l’image du nouveau prince héritier, les pratiques de répression à l'intérieur du pays, passées sous silence, restent monnaie courante.

Depuis 2015, MBS a écarté ses rivaux pour consolider son pouvoir, n’hésitant pas à ordonner des centaines d'arrestations dans les milieux politiques, religieux, intellectuels et économiques.

En novembre 2017, plus de 200 personnalités influentes, dont des ministres et le prince milliardaire Al-Walid ben Talal ont ainsi été arrêtés, sous l’ordre d’une commission de lutte anti-corruption créée en deux temps trois mouvements. Et en juin 2018, les autorités ont arrêté plus d'une dizaine de militants des droits des femmes, les accusant de trahison et de saper la stabilité du royaume.

Cette rafle fait suite à la condamnation en 2014 du célèbre blogueur Raef Badaoui, farouche défenseur de la liberté d'expression, à dix ans de prison et à 1.000 coups de fouet pour «insulte à l'islam».

La mini révolution culturelle de MBS reste donc fragile. Et le risque d’une contre-révolution similaire à celle menée par les radicaux en 1979 est loin d’être négligeable. Le mufti du pays, plus haute autorité religieuse, s'est récemment insurgé contre la possible ouverture de cinémas et la tenue de concerts, affirmant qu'elles seront «une source de dépravation».

Saleh Ben Odran Saleh Ben Odran est journaliste.

Newsletters

Quand le Québec file un mauvais coton

Quand le Québec file un mauvais coton

[BLOG You Will Never Hate Alone] Le Québec vient d'adopter une loi sur la laïcité. Quand soudain l'ennemi de la Belle Province n'est plus le colon anglais, mais une musulmane voilée.

L'histoire du bébé de 4 mois séparé de ses parents par l'administration Trump

L'histoire du bébé de 4 mois séparé de ses parents par l'administration Trump

Le New York Times a retrouvé le plus jeune enfant isolé de sa famille à la frontière mexicaine.

Le ministre de l'Intérieur Sérgio Moro n'est plus le sauveur du Brésil

Le ministre de l'Intérieur Sérgio Moro n'est plus le sauveur du Brésil

L'ancien juge aurait interféré dans une enquête pour que l'ancien président Lula ne puisse pas se représenter en 2018.

Newsletters