Politique / Société

Les adversaires de l’autoroute A45 rêvent d’un monde sans villes-dortoirs, ni embouteillages

Temps de lecture : 7 min

La mobilisation populaire qui a poussé à l’abandon de l’A45 symbolise l’envie citoyenne de voir éclore une société davantage centrée sur le monde rural et le «mieux vivre».

Parallèle à l'A47, l'A45 devait désengorger cette dernière. | Philippe Desmazes / AFP
Parallèle à l'A47, l'A45 devait désengorger cette dernière. | Philippe Desmazes / AFP

L’autoroute aurait traversé ses champs. Sur les cartes, le tracé du ruban de goudron filait à travers les collines des Monts du Lyonnais et coupait en deux l’exploitation de Jean-Luc, agriculteur bio, dont les terres sont perchées entre 300 et 400 mètres d’altitude. «J'aurais eu 10 hectares sur 250 mangés par l'autoroute. Le passage des véhicules aurait pollué mes récoltes et enfin l'exploitation aurait été divisée en deux par l’axe routier», raconte t-il à l’abri de son hangar où sont garés ses tracteurs. En ce jour froid de novembre, une pluie glacée s’abat sur la ferme.

Comme Jean-Luc, ils ont été des centaines d’opposants à sauter de joie à l’annonce officielle, au mois d’octobre, de l’abandon du projet de l’A45, une autoroute qui devait relier Lyon à Saint-Etienne pour désengorger le trafic de l’A47. Un axe vétuste, sinueux et très emprunté qui traverse les reliefs qui séparent les départements du Rhône et de la Loire.

Après des années d'atermoiement, la ministre en charge des Transports, Élisabeth Borne, a préféré parier sur une amélioration des moyens de transport existants plutôt que sur la construction d’une nouvelle autoroute parallèle à la première, à laquelle s’opposait de nombreuses communes situées sur le tracé. «Il faut améliorer les déplacements entre Lyon et Saint-Étienne. Il y a beaucoup d'habitants de Saint-Étienne qui veulent travailler à Lyon et qui passent beaucoup de temps dans les embouteillages. [...] On doit d'abord entretenir, maintenir en bon état ou remettre en bon état les réseaux existants», déclarait Élisabeth Borne le 23 septembre sur France Inter.

La ministre a suivi les recommandations du Conseil d’orientation des investissements, dévoilées le 1er février 2018, qui pointaient plusieurs faiblesses: impact environnemental, sous-dimensionnement des arrivées à Lyon et à La Fouillouse, taux de subventions trop élevé pour une concession de ce genre. «Le Conseil est très sensible aux difficultés de déplacements auxquels se heurtent les habitants des territoires situés entre Lyon et Saint-Etienne. Il juge de toute première importance leur règlement rapide. Il estime toutefois que le projet A45 continue de soulever de nombreuses interrogations dont celle de son arrivée sur l’agglomération lyonnaise, où il risque d’aggraver la congestion déjà importante existante», peut-on lire. Un rapport qui s’opposait à la volonté farouche de Laurent Wauquiez, le président Les Républicains de la région Auvergne-Rhône-Alpes, qui avait relancé le projet en trouvant des financements à son arrivée à la tête de la région en janvier 2016.

«On ne peut pas recréer une nature vieille de mille ans»

Le projet de l’A45 était un vieux serpent de mer. Lancée dès 1993, l’idée d’une nouvelle autoroute pour soulager le trafic sur l’A47 est demeurée longtemps à l’arrêt en raison de l’absence de financements et du choix d’un concessionnaire. Puis, le dossier s’accélère quand en juillet 2008, après le grenelle de l’environnement, le ministre de l’Ecologie et de l’Aménagement du territoire, Jean-Louis Borloo, déclare le projet de l’A45 d’utilité publique.

Mais, les acteurs locaux favorables au projet, notamment le maire de Saint-Etienne Gaël Perdriau, butent toujours sur la question du financement du projet. C’est début 2016 avec l’arrivée de Laurent Wauquiez à la région que la situation se débloque. Un accord est trouvé avec Vinci, qui aura la charge de la réalisation de l’autoroute puis de son exploitation pendant cinquante ans avec un tronçon à péage. Le coût du projet est évalué à 1,2 milliard d’euros. L’État et les collectivités territoriales doivent participer chacun à hauteur de 400 millions d’euro,. Après des années à espérer que l’A45 resterait dans les cartons, les opposants à la construction de l’axe autoroutier se mobilisent dans l’urgence.

«Depuis que je suis arrivée dans la région, il y a 11 ans, l'A45 était un projet évoqué, mais ça restait vague. Et puis en 2008, il y a le discours du ministre Borloo. Mais c'est quand Laurent Wauquiez a sorti l'argent pour le chantier en 2016 qu'on s'est vraiment inquiété», explique Chrystelle Caton, naturaliste qui travaille sur un espace naturel sensible situé autour de la vallée du Bozançon, un cours d’eau qui aurait été enjambé par l’autoroute. Elle nous sert de guide pour une promenade dans cette zone protégée. Un petit chemin de terre, bordé de murs en pierres sèches qui délimitaient naguère les champs dans la région, descend vers le lit du Bozançon. «Il y a dans le cours d'eau des écrevisses blanches, leur présence témoigne d'une bonne qualité de l'eau. C'est une espèce menacée par l'écrevisse américaine un peu partout en France», pointe la naturaliste, par ailleurs membre active du collectif des naturalistes opposés à l’A45. À flanc de colline, une prairie humide riche en biodiversité surplombe la rivière.

À cet endroit de la vallée, il était prévu que soit construit un échangeur qui aurait détruit une partie de l'espace naturel protégé. «Les compagnies autoroutières promettent des mesures environnementales compensatoires, mais c'est un jeu de dupes. On ne peut pas recréer comme ça une nature vieille de mille ans. Pour avoir cette prairie humide, il faut de la pente, un sol spécifique... Une autoroute va rendre le paysage d'une région plus homogène. On ne peut pas recréer un écosystème spécifique donc on va recréer un bout de nature artificiel et cela appauvri l'environnement. On est déjà dans un territoire très urbanisé. Si on détruit des espaces comme la vallée de Bozançon pour faire une autoroute, il ne nous restera en France que des espaces naturels sous cloche, comme les parcs nationaux dans les Alpes. Est-ce on a besoin d'aller dans les Alpes pour emmener nos enfants en nature ?», s’interroge Chrystelle Caton.

Pollution et baisse de la qualité de vie

À quelques centaines de mètres de vol d’oiseau et une poignée de kilomètres par la route qui monte à flanc sur les coteaux du Jarez, le Café cerise est niché au centre du village de Saint-Joseph. Si l’on redescend sur l’autre versant, c’est la vallée du Gier, là où serpente l’A47 vers Saint-Etienne. Ce restaurant chaleureux, qui offre une carte de plats à base de produits frais du terroir, a parfois servi de point de ralliement aux membres de la coordination anti-A45, un agrégat de collectifs d’opposants à l’A45. Dans la campagne environnante, de nombreuses pancartes «Non à l’autoroute» ornent les champs d’agriculteurs ou les jardins de particuliers.

Lulu, jeune paysan, et Ben, ancien étudiant dans une école de publicité désormais en charge de la communication de la coordination anti-A45, se souviennent de l’évènement déclencheur qui a uni les opposants: un rassemblement, le 18 septembre 2016 à Mornant, une commune des Monts du Lyonnais. «Il a plu l’apocalypse toute la journée et pourtant il y avait des centaines de personnes présentes, des paysans sur leurs tracteurs...C’est là que les gens du coin se sont dits: “Ah, les types des Monts du Lyonnais se sont mobilisés à 1000 sous la pluie toute la journée, c’est qu’il y a quelque chose”», glisse Lulu.

Deux ans de réunions, de manifestations, de lutte collective, ont suivi. Au début les débats entre opposants étaient foutraques. Il y avait des jeunes, des vieux, des syndiqués, des cadres, des paysans, des commerçants, des chômeurs, des étudiants, et pourtant la mayonnaise a prise. Le 22 septembre 2018, les membres de la coordination anti-A45 tenaient leur dernier gros rassemblement avant l’annonce de l’abandon du chantier.

«La bataille contre l’autoroute A45 [...] n’est pas finie: à nous d’obtenir son abandon définitif. Depuis des années, nous expliquons, études et exemples à l’appui, que l’A45, inutile et destructrice, ne résoudrait aucun des problèmes de transport actuels : au mieux, les embouteillages seraient déplacés de quelques kilomètres, sans gain de temps –mais avec perte d’argent– pour les usagers. Prospérité économique et emplois ne seraient pas non plus au rendez-vous: l’expérience montre le contraire. Tandis que les impacts sur les territoires concernés par le tracé (pollutions, destruction de terres agricoles et de biodiversité, baisse de la qualité de vie, etc) seraient immenses», affirmaient les opposants sur leur site web. Quelques jours plus tard, leur combat était gagné. Mais tous crient désormais leur envie de continuer à se battre pour une société meilleure.

Mieux nourrir les villes

Ni à rebours, ni dans le sillage des gilets jaunes qui demandent plus de pouvoir d’achat et moins de taxes, notamment sur les carburants, les opposant à l’A45 militent pour une France où le développement durable est la priorité. Pour protéger la nature, mais aussi pour améliorer les conditions de vie des habitants.

«L’autoroute, c’est un petit bout de tout notre combat. Ce que l’on veut, c’est que l’on arrête la construction de ville-dortoirs au bord d’autoroutes où les gens sont obligés de prendre la voiture pour aller au travail. On veut des emplois locaux, un mieux vivre de manière générale», note Jean-Marc Dussardier, trésorier de l’association Sauvegarde des coteaux du lyonnais (SCL), créée en 1991 pour lutter à l’époque contre la construction de l’A89, axe reliant Bordeaux à Lyon, via Clermont-Ferrand, et dont les derniers tronçons traversent les Mont du Lyonnais. «On ne veut pas la décroissance du jour au lendemain, il ne faut pas être dans une bulle. Mais il y a par exemple la question de comment nourrir les villes, avec des plateformes de redistribution pour mettre en valeur nos paysans locaux», explique Lulu.

À la lisière du bourg de Saint-Joseph, Jean-Luc à le sourire à l’heure de la traite des vaches. «Il y a eu une superbe dynamique humaine. La coordination anti-A45 nous a par exemple permis de rencontrer des naturalistes. On travaille avec eux maintenant. Nous, les paysans, on nous a appris à ce qu'une exploitation soit nickel. Le moindre buisson qui dépasse, on le rase. Alors que les naturalistes nous disent que ça permet à telle ou telle espèce d'oiseau ou d'insecte de se reproduire ou de se protéger. J'ai replanté des haies là où je n'en n'avais jamais vu depuis que je suis ici», dit-il. Des haies qui ne seront finalement pas rasées par l’autoroute.

Camille Belsoeur Journaliste

Newsletters

La révolte anti-élites politiques est bien plus grave qu’un conflit de classe

La révolte anti-élites politiques est bien plus grave qu’un conflit de classe

Une lecture marxiste du mouvement des «gilets jaunes» n'offre qu’une analyse superficielle de la situation.

On n’arrive plus à distinguer les choix dangereux de ceux simplement inédits de Trump

On n’arrive plus à distinguer les choix dangereux de ceux simplement inédits de Trump

Trump sert des burgers à la Maison-Blanche: les médias s’affolent. N'ont-ils rien d'autre à se mettre sous la dent?

Donnons aux «personnes en difficulté» les moyens de ne plus «déconner»

Donnons aux «personnes en difficulté» les moyens de ne plus «déconner»

En déclarant vouloir «responsabiliser» les pauvres qui «déconnent», le président entend exercer son pouvoir sur les personnes en difficulté, à l'instar d'un patron au XIXe siècle.

Newsletters