Parents & enfants / Société

Ma famille ne célèbre pas Noël, mais le Jour des choix pourris

Temps de lecture : 7 min

Chez nous, le 25 décembre, on ne s’offre pas de cadeaux. On fait n’importe quoi.


«Les règles sont simples: pendant une journée, tant que ça ne fait de mal ni à toi ni aux autres, tu peux le faire.» | Allen Taylor via Unsplash License by

Je ne suis pas trop sûre de savoir comment grandir au sein d’un foyer juif se passe chez les autres, mais chez moi, quand décembre arrivait, ça ressemblait quand même pas mal à Noël.

Apparaissaient le sapin, le calendrier de l’Avent et les anges en paille tressée. Le reste du matériel débarquait à mesure que s’écoulaient les douze jours de Noël: quatre grosses chaussettes accrochées à la cheminée, trois père Noël souriants, deux guirlandes clignotantes et, à l’étage, une ado maussade qui faisait la gueule. Ça, c’était moi, enragée à l’idée que l'on se livrait encore à ce truc en faisant une croix sur quelque 5.000 années d’histoire juste pour quelques cadeaux et une poignée de sucres d’orge, alors que nous étions juifs.

En tout cas, nous étions censés l’être. Quand mon père juif épousa ma mère catholique, ils se mirent d’accord pour donner une éducation juive à leurs futurs enfants. Et c’est ce qu’ils firent, en gros, à part pour le gueuleton annuel de Noël, initié par mon père rongé de culpabilité à l’idée de priver sa femme de souvenirs heureux ou de condamner à l’enfer ses enfants non-baptisés. Quoi qu’il en soit, les guirlandes et les décorations faisaient du bien à tout le monde.

Un substitut à inventer

Petite fille, cela me convenait très bien. Toute une journée exclusivement consacrée aux excès domestiques et aux cadeaux? J’adorais ça. Mais à 13 ans, j’ai commencé à regimber. J’étais passée par ma bat-mitzvah et une conversion pour rendre ma demi-judaïté complète.

Il me faudrait attendre cinq années supplémentaires pour quitter la maison et prendre mes propres décisions par rapport aux fêtes, et dans l’intervalle, j’ai passé chaque 25 décembre à manger le contenu certifié casher de mes chaussettes de Noël et à échafauder une future vie d’adulte où je passerais cette journée à l’ignorer, en écumant cinémas et restos chinois.

J’ai grandi. Je me suis bâti une vie. Et j’ai fait une chose que j’avais été absolument certaine de ne jamais faire: j’ai épousé un épiscopalien, parce qu’il était charmant et drôle. J’avais bien réfléchi: ces qualités-là, il fallait être né avec, alors que le judaïsme, c’était une chose à laquelle Rob pourrait se convertir. Nos enfants seraient élevés dans la religion juive, absolument et totalement, et pour nous, le 25 décembre serait un jour comme les autres.

Le truc, quand on devient parent, c’est que l'on se met à faire un tas de choses que l'on s’était juré de ne jamais faire, et on commence à comprendre pourquoi nos parents les ont faites avant nous.

Il nous fallait une journée différente des autres, qui apporte joies et surprises et que nous pouvions nous approprier.

Nos enfants ont vécu leurs premiers Noël sans se douter de rien, mais une fois arrivés en maternelle, ils se sont rendu compte qu’il existait un jour où toutes leurs connaissances obtenaient l'intégralité de ce qu'elles convoitaient, et que pour une raison obscure, pas eux. Entre-temps, mon mari n’avait pas seulement abandonné Jésus, mais aussi le père Noël et le jambon de fête de sa maman. Je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il méritait quelque chose en retour.

Hanoukka et ses patates mollement frites en guise de gourmandise ne s’avérèrent qu’un piètre substitut. Ce n’est tout simplement pas la même chose qu’une journée entière où tout s’arrête pour que chacun puisse passer du temps avec celles et ceux qu’il aime –ou fait semblant d’aimer– et à ouvrir des cadeaux qu’il apprécie –ou feint apprécier.

On a aussi essayé Festivus, mais nos enfants n’ont pas du tout goûté sa traditionnelle session de récriminations, les démonstrations de force et la perche en aluminium. Il nous fallait une journée différente des autres, qui apporte joies et surprises et que nous pouvions nous approprier.

Un jour à tuer

C’est ainsi que naquit le Jour des choix pourris, célébré chaque année, depuis, par notre famille.

Comme pour la plupart des fêtes, son origine est obscure; chaque membre de la famille en a une version différente. Moi, ce qu’il me semble, c’est qu’elle a été inspirée par ce que je répondais en plaisantant chaque fois que mes enfants me faisaient une demande ridicule, à savoir que ce n’était pas le Jour des choix pourris aujourd’hui –inspirée par le merveilleux livre d’Amy Krouse Rosenthal sur une journée sans limite, Aujourd’hui, c’est oui!.

Ils se sont mis à me demander quand avait lieu ce fameux Jour des choix pourris, et j’ai fini par leur donner une date. C’était le 25 décembre, leur ai-je annoncé, et cette année, nous allions commencer à le célébrer. Après tout, nous avions un jour entier à tuer, rien à faire et nulle part où aller, et nous avions désespérément besoin de distraction.

Je n’y avais pas pensé à l’époque, mais il existe en réalité un précédent juif à notre fausse fête: la Nittel Nacht, une version juive rarement observée de la veille de Noël datant du XVIIe siècle. Pendant Nittel Nacht, il est d’usage de ne pas passer la soirée à étudier la Torah, mais de se livrer à des narishkeit, c’est-à-dire à des activités qui seraient considérées comme une perte de temps le reste de l’année.

Les origines de cette fête sont également floues, mais elles ont cependant un rapport avec le fait que la veille de Noël était susceptible de s’avérer une soirée dangereuse pour les juifs des shtetls, et qu’il pouvait être une bonne idée de faire profil bas et de rester à l’intérieur à jouer aux cartes ou aux échecs en attendant que ça passe.

Malbouffe et télé à volonté

Chez nous, le Jour des choix pourris est rapidement devenu une tradition annuelle extrêmement appréciée. Les règles sont simples: pendant une journée, et une journée seulement, tant que ça ne fait de mal ni à toi ni aux autres, tu peux le faire.

Les enfants se sont mis à planifier leurs choix pourris des mois à l’avance. Ils mangeaient des glaces à l’eau au petit déjeuner et restaient en maillot de bain, en bas de pyjama ou en culotte toute la journée. Ils n’utilisaient aucun ustensile, zéro brosse à dent ou gant de toilette. Les bonbons étaient en accès illimité, et ils pouvaient regarder tout ce qu’ils voulaient, même les horribles dessins animés où les gens hurlent. Pour être honnête, la malbouffe et le temps d’écran excessif étaient des choix pourris que nous faisions au quotidien, mais au moins ce jour-là, Rob et moi ne culpabilisions pas.

Peut-être justement à cause de ces doses quasi illimitées de malbouffe et de télé toute l’année, il est arrivé que les enfants se rebellent. Une fois, ce qui les a le plus excités a été l’idée de faire du yoga toute la journée. Cela nous a franchement déçus, mais en accord avec l’esprit du Jour des choix pourris, nous leur avons permis de faire leurs propres erreurs.

Lorsque notre fils avait 5 ans, ce qui le mettait le plus en joie était de pouvoir dire le mot qui commence par «pu» et finit par «tain».

Certaines activités sont difficiles à réaliser le jour de Noël, notamment notre déjeuner traditionnel, composé exclusivement de donuts: pas toujours facile de trouver une boulangerie ouverte un 25 décembre, ce qui explique pourquoi nous avons un jour dû acheter une boîte de douze donuts assortis à la station-service la plus proche. Miracle des choix pourris, ils se sont avérés frais et délicieux et restent à ce jour l’un de nos meilleurs souvenirs familiaux.

Lorsque notre fils avait 5 ans, ce qui le mettait le plus en joie était de pouvoir dire le mot qui commence par «pu» et finit par «tain», ce que nous avons autorisé, tout en en estimant qu’il conviendrait mieux, étant donné son jeune âge, qu’il le dise tout doucement dans les toilettes. «JE L’AI DIT!», l’avons-nous entendu hurler. Puis: «JE L’AI REDIT!»

Le grand orchestre de 2018

Quant à Rob et moi, nous faisons en gros la même chose que les autres jours: nous mangeons ce que nous voulons, portons ce qui nous chante, disons ce qui nous plaît et vaquons à nos occupations comme nous l’entendons –la culpabilité en moins. Ce qui laisse penser que pour les enfants, tout le plaisir consiste à se conduire comme des adultes.

Pour leurs parents, c’est un avant-goût de l’époque que nous attendons tous les deux avec autant d’impatience que de terreur. Il serait bien agréable de ne pas être obligé de les harceler tous les jours pour qu’ils aillent se coucher à une heure raisonnable, pour qu’ils ne mangent pas ça et merci de bien vouloir mettre un t-shirt propre, mais l’idée de n’avoir plus le moindre mot à dire dans leurs choix n’en est pas moins terrifiante. Nous avons tous un jour par an pour commencer à nous faire à l’idée.

Si vous demandez à notre fils quelle a été son activité favorite pendant le Jour des choix pourris, il vous répondra que c’était mordre les meubles. Je ne m’étais pas du tout rendu compte qu’il faisait ça, et ça donne l’impression que mon choix pourri à moi est de manger une boîte de pop corn, de m’endormir sur le canapé et d’ignorer totalement mes enfants –c'est effectivement le cas.

Cette année, cela risque d’être plus difficile, étant donné qu'ils ont rassemblé un bon paquet de trucs bruyants pour constituer un orchestre du Jour des choix pourris, à base de ukulélés, sifflets en plastique et de pistolets à pets double barillet que j’ai eu la faiblesse d’acheter dans une boutique solidaire lors d’un choix pourri et dont je revendique impunément la responsabilité.

Mais je pense que l'on va s’amuser quand même, parce le Jour des choix pourris, tout peut arriver. Les célibataires épiscopaliens peuvent devenir de super papas juifs, les donuts de station-service faire un déjeuner fantastique et les choix les plus pourris se révéler être les meilleurs de tous.

Jennifer Traig Écrivaine

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