Culture

Poésie française, ton univers impitoyable

Temps de lecture : 8 min

Le choix de récompenser Cécile Coulon du prix Apollinaire 2018 fait couler beaucoup d'encre dans le petit milieu de la poésie française.

Cécile Coulon, lauréate 2018 du prix Apollinaire | Roland Kotarski
Cécile Coulon, lauréate 2018 du prix Apollinaire | Roland Kotarski

Chaque mois de novembre, la littérature retient son souffle pour la remise du prix Goncourt, distinction suprême remise par une «élite» qui s’efforce de récompenser celle ou celui qui aura le mieux conjugué exigence artistique et accessibilité.

Parce qu’il est censé reposer sur la même volonté de valoriser cette équation artistique, le prix Apollinaire, également annoncé en novembre, est surnommé «le Goncourt de la poésie».

Chaises musicales de l’entre-soi

La révélation annuelle de la lauréate ou du lauréat poétique est un événement habituellement aussi confidentiel que les ventes de recueils en France. Les noms célébrés sont généralement ceux de poètes d'âge mûr, bien ancrés dans le «milieu» –mais pas cette année.

En 2018, quelques remous auront perturbé le cycle des saisons parfaitement huilé de la poésie française: Printemps des poètes, Marché de la poésie en été et prix Apollinaire en fin d’année.

Ce Printemps 2018 a connu un changement de présidence de façade, Sophie Nauleau remplaçant Jean-Pierre Siméon, également secrétaire général du prix Apollinaire, tandis que celui-ci succédait à André Velter, co-créateur du Printemps, à la tête de la collection poésie de Gallimard, tour d’ivoire poussiéreuse de la poésie française, dans un grand jeu de chaises musicales de l’entre-soi.

Les poètes ont quelque chose des «gilets jaunes».

Des voix, comme celle de Jacques Bonnaffé, célèbre récitant de poèmes sur France Culture, s’élevèrent contre cette tournante restreinte, qui enferme l’esthétique et la philosophie générale de la poésie française dans une vision sans effet, ni sur la conquête de publics, ni sur la stimulation intellectuelle du genre.

Mais quand il se croise, le milieu reste cordial, et c’est donc surtout sur Facebook, que les poètes et maisons d'édition du genre utilisent d’ailleurs énormément, que l'on a pu exprimer des critiques et des colères en de long débats de commentaires. Les poètes ont quelque chose des «gilets jaunes».

Recueil «classico-lyrique»

Remis le 12 novembre à Cécile Coulon, le prix Apollinaire vient achever un 2018 en forme d’année de la petite colère. Le prix a été remis à une femme, une jeune femme –elle a 28 ans. À l’échelle française des poètes, disons même une très jeune femme. Le recueil récompensé, Les Ronces, est son premier du genre. Mais pas son premier ouvrage, puisqu'elle a déjà six romans à son actif, dont le dernier a reçu le prix des libraires 2017.

Le jour même de l’annonce du prix Apollinaire, le poète et blogueur François-Xavier Farine publie un billet d’humeur particulièrement aigre, qui se fait vite remarquer. Sous la plume de Farine, Cécile Coulon collectionne toutes les tares imaginables. Son recueil? «Classico-lyrique». Et entre poètes, c’est la plus vieille des insultes.

La jeune femme est accusée «d’enfiler des clichés poétiques comme des grosses perles» et mériterait moins son prix que d’autres, qui contrairement à la jeune élue possèderaient «une remarquable écriture, percutante, non consensuelle, qui font moins de bruit, et qui n’ont pas non plus un goût immodéré pour les plateaux peoplelolittéraires ou pour l'aventure des réseaux sociaux».

Jamais rien n’a été aussi bénéfique, pour la poésie, que la polémique.

Les nombreuses réactions de poètes et maisons d'édition qui suivront cette première invective dévoileront un ressentiment largement partagé envers une certaine idée de la poésie, celle des hautes institutions, avec laquelle Cécile Coulon serait trop compatible –une proximité qui expliquerait que le prix lui soit remis par Jean-Pierre Siméon.

La poète incarnerait le point de rupture entre une élite et sa base, un désaccord de fond sur la vision d’un genre en manque de modernisme depuis de longues années.

Bonne nouvelle: jamais rien n’a été aussi bénéfique, pour la poésie, que la polémique –que ce soit pour proposer du neuf ou pour se faire entendre, deux choses dont le genre, en France, a aujourd’hui bien besoin.

Apollinaire écartelé

On mettra ici de côté les accusations de copinages, de prix «tuyautés», comme on nous dit sous couvert d’anonymat, de système d’entraide d’un petit cercle, dont nous avions déjà esquissé les atours au Printemps dernier.

Outre cela, donc, ce que les conversations semi-publiques sur les profils Facebook de nombreuses personnalités de la poésie française actuelle reprochent le plus souvent à Cécile Coulon, c’est une écriture trop sage, de «bonne élève», loin du gigantesque Apollinaire qui a donné le nom au prix qu’elle vient de recevoir et dont on célèbre le centenaire de la mort.

Comme la clique qui l’a couronnée, Cécile Coulon ferait du «poétique».

Le prix a beau ne pas avoir grand-chose à voir avec Apollinaire, le fait qu’il porte son nom est d’ailleurs un point de crispation étonnamment important. Pour Julien d’Abrigeon, créateur de la revue en ligne tapin², ce prix est une façon pour «la clique Gallimard-Printemps» de «décider qui hérite d’Apollinaire».

Ce que beaucoup de poètes rejetteraient selon lui dans la poésie de Cécile Coulon, c’est d’y voir tout résider «dans l'image, dans le tendre, le joli, l'idée contraire de ce qu'est la poésie aux yeux d'une grande part de ceux qui la suive». En somme: comme la clique qui l’a couronnée, Cécile Coulon ferait du «poétique».

Dans ce sens-là du terme, «poétique» plutôt que poésie revient à parler d’ornements, de décoration plutôt que d’art. Une critique virulente, mais une critique de fond, «qui pose des questions intéressantes», estime le poète Thomas Vinau, qui regrette au passage que les débats se soient plutôt transformés en un «lynchage» de Coulon, «qui partait dans tous les sens, soit parce qu'elle passe à la télé, soit parce qu'elle est jeune et jolie, soit parce que c'est son premier recueil».

Nouveau quotidien en Terrasse

S’il ne met pas Cécile Coulon sur un piédestal, Thomas Vinau, désormais lui aussi publié au Castor Astral, voit tout de même dans cette attribution du prix Apollinaire une façon de «renouveler un peu tout ce bordel poétique sclérosé». Il faut dire que Libération a récemment décrit Vinau comme le «chef de file d’une nouvelle poésie française attachée à l’écriture du quotidien, dans une langue aussitôt abordable», une description à laquelle pourrait également correspondre la poésie de Cécile Coulon.

Loin de l’entre-soi «Gallimard compatible», Coulon appartiendrait-elle à un tout autre champ? Un champ encore brouillon, désorganisé et qui émerge en différents points de l’Hexagone et du web. Un ensemble de poètes pour qui les outils numériques sont bien plus naturels et pour qui la culture grand public fait aussi partie de la culture. Une poésie dépoussiérée, éloignée de celle des gardiens du temple, qui voient dans toute tentative d’adaptation au siècle un synonyme de corruption intellectuelle, emprisonnés qu’ils sont dans la liberté des morts qu’ils chérissent.

Une nouvelle revue, La Terrasse, créée par le poète Fabien Drouet, se fait le lieu de réunion graphique de cette poésie à hauteur de vue, «poésie hétéroclite et carrée ayant très envie d'être lue».

Dans son numéro 3, publié en août dernier, on y retrouvait des textes de Cécile Coulon et Thomas Vinau, mais aussi de noms aussi enthousiasmants et rafraîchissants que Rim Battal ou Emanuel Campo. Des poètes pour la plupart trentenaires et dont le matériel est fait du nouveau quotidien, virtuel mais tactile, dans la poche mais infini.

Pont au-dessus des courants

Alors certes, il se trouve que Cécile Coulon, quoique toujours connectée, est la plus bucolique de ces nouvelles plumes: ses textes explorent une existence loin des métropoles, intérieure et apolitique.

Ils sont l’expression d’une nature et d’une expérience plutôt que de choix dont il faudrait questionner l’ambition, effectivement parfaitement compatibles avec la philosophie poétique vantée par les hautes institutions.

Aussi sage soit-il, et doux, son recueil est l'un des ouvrages poétiques les plus contemporains de ces dernières années.

Adouber la jeune poète relèverait moins de la volonté d’imposer une vision ultra «poétique» de la poésie que de proposer un pont.

Un pont entre, ou au-dessus, des nombreux courants actuels –de la mollesse esthétique des poètes d'institution à la poésie orale, dite poésie-action, en passant par le formalisme intransigeant, pour ne citer que les plus bruyants–, dont les poètes de La Terrasse incarnent les meilleures facettes et se débarrassent du superflu hautain qui a condamné la poésie française actuelle à vivre recluse, à mille lieux de la culture et des enjeux populaires.

Voilà l'un des aspects que les haters de Cécile Coulon n’ont évidemment pas relevé, se contentant de l’attaquer sur des extraits choisis à dessein: aussi sage soit-il, et doux, son recueil est l'un des ouvrages poétiques les plus contemporains de ces dernières années, pas seulement par ses références à une culture profondément années 2000, mais surtout par son expression de la réalité de la mélancolie poétique dans une langue d’aujourd’hui, non figée.

Vers extraits du poème «À vendre», tiré du recueil Les Ronces de Cécile Coulon

Et l’on comprend désormais mieux la frustration que son cas engendre. Mettre en avant Cécile Coulon, seule poète à être «compatible» avec la décontraction champêtre de la poésie officielle tout en étant profondément millennial par son âge et sa culture, c’est ouvrir une brèche entre la poésie et le grand public –soit en somme répondre à l’équation censée être celle du «Goncourt de la poésie»–, ce qu’aucun courant actuel n’effleure même de loin.

Prix-harakiri

Le débat autour de ce prix pourrait être pensé comme l’expression d’une peur. Peur de cette nouvelle modernité, finalement bien différente de ce que l'on aurait pu espérer –ou craindre. Peur d’en être exclu, de ne pas avoir prévu qu’il allait falloir un jour réapprendre à parler à ce grand public au langage si dense et si vivant.

Et refus de croire, surtout, que ce petit bout de nouveauté, de vérité, fut mise en avant par des vieux de la vieille qui s’étaient spécialisés dans l’immobilisme de confort, mais dont on peut voir dans le choix de donner le plus important des prix de poésie à Cécile Coulon une forme d’harakiri glorieux, de réaction finalement rapide aux colères du Printemps.

Certaines de ces colères ont pourtant été ravivées par ce choix, en un cercle infernal, de nature quasi politique tant il est primaire et qui condamne les deux camps à l’immobilisme.

Tant mieux: pendant ce temps, d’autres poètes –dont Cécile Coulon– peuvent écrire tranquillement, au contact du monde. Pas encore tout à fait au milieu de la foule et pour la foule, mais pas loin. En Terrasse.

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