Société

«Utøya, 22 juillet», un plan-séquence en temps réel pour comprendre

Temps de lecture : 12 min

Le film d’Erik Poppe tente de communiquer le vécu, souvent indicible, des victimes de l’attentat perpétré par Anders Breivik il y a sept ans.

Capture d'écran de la bande-annonce via YouTube
Capture d'écran de la bande-annonce via YouTube

«Vous ne comprendrez jamais.» C’est sur ces mots, prononcés face caméra par son héroïne Kaja, que s’ouvre Utøya, 22 juillet. Un faux aparté, puisque l’adolescente parle en réalité au téléphone avec ses parents, quelques instants avant l’attaque. Ce visage, et ceux des autres victimes, la caméra ne les lâchera pas durant près d’une heure et demie. Le long-métrage d’Erik Poppe est un unique plan-séquence qui reconstitue l’attaque d’Utøya en quasi temps réel.

Ce 22 juillet 2011 à 17h22, le terroriste d’extrême droite Anders Behring Breivik assassinait à l’arme à feu soixante-neuf jeunes qui participaient à l’université d’été de la Ligue de jeunesse du parti travailliste norvégien, sur cette île située à une trentaine de kilomètres d’Oslo. Là même où, quelques heures plus tôt, Breivik avait tué huit personnes en faisant exploser une bombe dans le quartier des ministères.

«Il y a trois ans, j’ai eu l’impression que nous étions en train d’oublier ce qui s'est passé le 22 juillet 2011. Toute l'attention était portée sur l'auteur du crime, on savait tout de Breivik. Je me suis rendu compte que la plupart des films réalisés sur des sujets similaires étaient focalisés sur les assassins. Je me suis alors demandé s’il était possible de changer de perspective, de raconter l’histoire du point de vue des victimes. J’ai choisi de me concentrer sur Utøya car ces enfants représentaient le meilleur de la jeunesse, ils réfléchissaient à la façon de créer un monde meilleur, une société plus ouverte, plus égalitaire. Je voulais aussi rappeler à tout le monde cette attaque politique perprétrée par un extrémiste de droite, qu’une telle violence commence par des mots, des discours de haine. Il s’agissait de provoquer une réaction, de demander aux gens: que pouvons-nous faire pour empêcher que cela se reproduise?», raconte le réalisateur

Le long-métrage sort effectivement dans un contexte très préoccupant. En Europe, la menace du terrorisme d’extrême droite s’accroît. Des projets d’attentats nationalistes sont régulièrement déjoués, en France et ailleurs sur le continent (par exemple au Royaume-Uni). Les mobilisations et agressions ouvertement racistes se multiplient, notamment en Allemagne et en Italie. Le gouvernement hongrois mène une campagne aux relents antisémites pour associer l’opposition au milliardaire juif George Soros, et 89% des Juifs européens ont le sentiment que l'antisémitisme a progressé dans leur pays au cours des cinq dernières années, selon une étude. Enfin, les partis d’extrême droite gagnent du terrain dans plusieurs pays européens.

Un film élaboré avec les victimes

Erik Poppe a suivi une démarche humaniste en impliquant l’association de victimes Støttegruppen 22. juli dans la construction du film. Comme nous l’a confié Lisbeth Kristine Røyneland, sa présidente, ses membres étaient initialement plutôt inquiets. Le réalisateur leur a expliqué qu’il souhaitait se concentrer sur les jeunes, pas sur le terroriste. Que le film serait une fiction, qu’il serait donc normalement impossible d’y reconnaître des personnes tuées par Breivik. Qu’il utiliserait des acteurs et actrices non professionnelles pour se concentrer sur l’histoire. Des projections-tests suivies de débriefings ont été organisées à travers tout le pays avec des victimes (survivants, familles et proches). Une promotion adaptée pour le film, qui ne susciterait pas de détresse chez les personnes touchées par l’attaque, a aussi été mise en place.

«J'ai mené quarante entretiens avec des survivants au sujet du scénario. Les mots les plus importants pour moi étaient “dignité” et “respect”. Je voulais vraiment que le public comprenne ce qu’il s’était passé. J’ai assemblé leurs témoignages mais je ne voulais pas inventer, on entend des choses qu’ils se sont dites ou des chansons qu’ils ont chantées... Mais je ne voulais pas utiliser les histoires les plus horribles. Le choix du plan-séquence était lié au fait que toutes ces victimes avaient vécu ces soixante-douze minutes, je voulais intégrer cet élément temporel au travers de la mise en scène. Un groupe d’une dizaine de survivants m’a accompagné sur le tournage. Par respect, je n’ai pas voulu filmer sur l’île d’Utøya mais sur une île voisine, sinon ç’aurait provoqué des réactions supplémentaires chez les victimes», relate Erik Poppe.

L’irruption brutale de la violence et ses effets

Dans le livre Démocraties sous stress, Antoine Garapon et Michel Rosenfeld analysent la spécificité d’un attentat terroriste: la vie ordinaire est précipitée subitement dans une scène de guerre. «Le plus extrême de la violence survient dans la plus paisible des situations.» Ce basculement apparaît clairement dans Utøya, 22 juillet. En l’espace d’un instant, les ados qui parlent politique et draguent –même s’ils sont au courant de l’attentat déjà perpétré à Oslo– se retrouvent traqués par un tueur impitoyable, confinés dans un bâtiment puis cachés dans la forêt dans l’espoir de sauver leur vie. La perspective d’une mort violente, la vision d’autres êtres humains –pour certains des amies et amis– subitement blessés ou tués par balle, surgissent en un rien de temps.

«Les jeunes qui étaient à Utøya le 22 juillet 2011 ont subi des traumatismes très sévères, pour plusieurs raisons. Ils étaient bloqués sur cette île pendant 1h30. Ils ont vécu des scènes horribles de meurtres, notamment de proches à eux. Ils étaient très jeunes, entre 15 et 20 ans pour la plupart, donc vulnérables. De plus, ils ont été attaqués par un militant d’extrême droite en raison de leur engagement politique. Celui-ci s’était déguisé en policier et il est arrivé en prétendant qu’il venait les secourir; ce genre de choses impacte durablement votre relation aux autres. L’impact sur les familles a été très important, notamment car elles étaient souvent en contact avec les enfants via les téléphones portables. Par ailleurs, il a été difficile pour les victimes d’échapper à l’évocation de ces attentats dans les médias», explique la Dr Lise Eilin Stene, médecin et chercheuse au NKVTS (Centre norvégien pour l’étude de la violence et du stress post-traumatique), qui travaille sur un projet de recherche sur la prise en charge des victimes d’Utøya.

Lorsque la tuerie commence, l’un des adolescents ne cesse de répéter qu’il doit s’agir d’un «exercice» et se raccroche à cette pensée. À l’inverse, la protagoniste, Kaja, retourne en arrière afin de retrouver sa petite sœur, et tente de venir en aide à d’autres personnes, comme un très jeune adolescent tétanisé qui répète qu’il attend son grand frère, ou une jeune fille blessée. De la même manière que le documentaire 13 novembre: Fluctuat nec mergitur, réalisé par Jules et Gédéon Naudet pour Netflix, Utøya, 22 juillet ne s’attarde pas que sur l’horreur. Il montre aussi comment certaines victimes peuvent faire preuve de solidarité dans les pires circonstances: veiller sur les blessés, aider leurs proches, rassurer les personnes les plus paniquées en leur parlant.

«Les réactions lors de ce type d’événement sont très variables: on a de la sidération avec une quasi-paralysie où les gens ne se protègent même pas, des “réactions moteur” comme la fuite, des états d’agitation, des états de dissociation et enfin des gens qui ont un “stress adapté”: une poussée d’adrénaline qui les aide à réagir en se protégeant, en protégeant d’autres personnes, en s’adaptant à leur environnement», énonce le professeur Thierry Baubet, psychiatre (AP-HP/Université Paris 13).

Le film montre aussi les choix extrêmement difficiles auxquels sont confrontées les victimes. Comment se protéger d’une menace dont on ignore la provenance, alors que tout le monde court dans tous les sens et que la confusion est totale? Rester caché, au risque d’être découvert plus tard par le tueur? Ou fuir au risque d’être abattu? Et dans ce cas, dans quelle direction courir? Secourir ses proches et les blessés ou bien sauver sa peau d’abord?

«La question des dilemmes moraux ou éthiques n’est pas forcément beaucoup abordée par la psychiatrie mais c’est un point fondamental. L’exemple le plus frappant, c’est le “choix de Sophie”: par exemple, lors du tsunami de 2004, une femme qui n’avait plus la force de tenir ses deux petits enfants dans ses bras en a lâché un. On a de nombreuses situations similaires, qui engendrent de la culpabilité, de la honte et du secret. Ça reste comme une blessure, les personnes développent une opinion négative d’elles-mêmes», analyse Thierry Baubet. Lise Eilin Stene confirme d’ailleurs que les sentiments de culpabilité et de honte étaient présents chez de nombreuses victimes d’Utøya, qui se demandaient pourquoi elles avaient survécu et pas leurs camarades.

Comprendre les traumatismes

«Au cours d’un tel événement, on vit subitement l’irruption de la mort comme une réalité dans le psychisme, ce que l’on appelle “le réel de la mort”. Jusque-là, on sait tous que l’on va mourir, mais on n’a aucune idée de ce que ça veut dire, et l’on se pense en quelque sorte immortels. Avec le traumatisme, on perd cette illusion, la mort et le néant deviennent réels. On ne peut pas revenir en arrière, comme si un voile s’était déchiré. Lorsque l’événement implique une intentionnalité humaine –un humain qui fait du mal à d’autres humains– ça ébranle davantage les personnes et ça occasionne des troubles psychiques plus graves. Le fait d’apprendre que c’est arrivé à un proche (enfant, conjoint) peut aussi occasionner des troubles post-traumatiques», poursuit le psychiatre.

Qu’elles aient été blessées ou non, les victimes directes (survivantes) et indirectes (proches de personnes tuées ou de survivantes), confrontées subitement à la violence et à la mort, subisssent en majorité une réaction aiguë au stress, ou choc psychologique. Celle-ci peut évoluer en trouble de stress post-traumatique (TSPT). Dans ce cas, il est fréquent qu’une image, un son, une odeur «s’incruste» dans le psychisme, comme si la menace était toujours présente. La victime «revit» la scène, avec la même intensité, au travers d’images et de pensées intrusives, sans pouvoir les maîtriser.

«Il faut identifier les victimes qui ont besoin d’aide et leur donner accès aux soins, que ce besoin survienne juste après l’attaque ou plus tard»

Lise Eilin Stene, médecin et chercheuse

«Sur le moment, la sidération et l’effroi laissent la personne comme si elle était vide, sans mots, sans pensées... Ce moment de “blanc” et de “vide” est très caractéristique des traumatismes psychiques, au point que les personnes se sentent parfois comme en dehors de l’humanité. Certaines atteintes de TSPT se sentent toujours aussi mal même au bout de plusieurs années. Les proches, les familles ont du mal à le comprendre. D’où l’importance d’avoir un suivi psychiatrique des victimes. L’événement change aussi la perception du monde et le sens que l’on lui donne. [...] Ces perturbations très profondes, qui ne sont pas évoquées dans l’étude du TSPT, sont pourtant fondamentales», continue Thierry Baubet.

Les troubles psychiques peuvent être plus importants pour les victimes blessées durant l’attaque. De façon plus surprenante, et selon l’étude menée par le NKVTS sur Utøya, des personnes qui n’ont pas été blessées peuvent développer des douleurs physiques (migraines, douleurs musculaires), qui peuvent à leur tour dégrader la santé mentale, engendrant un cercle vicieux. Si toutes les victimes n’ont pas besoin de thérapie, l’accès aux soins doit être favorisé et le soutien des pairs (famille, amis, collègues...) est fondamental.

«Les études montrent que la thérapie comportementale et cognitive axée sur le traumatisme et l’EMDR (intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires) fonctionnent plutôt bien [pour soigner ce type de trauma]. Mais surtout, il faut identifier les victimes qui ont besoin d’aide et leur donner accès aux soins, que ce besoin survienne juste après l’attaque ou plus tard. Par ailleurs, il ne faut pas négliger les autres troubles (douleurs physiques). Les victimes ont aussi besoin d’être soutenues au quotidien [par leurs proches et les gens qu’elles côtoient]: à l’école, à l’université, au travail. La plupart des victimes sont très satisfaites de leur prise en charge, la majorité de ceux qui ont des troubles psychiques importants ont eu un bon accès aux soins mais pour une minorité importante, il est nécessaire d’améliorer la prise en charge. Nous allons d’ailleurs lancer en janvier une étude baptisée PROTECT, en partenariat avec l’Inserm en France, afin de comparer les soins apportés aux victimes du 22-Juillet et à celles du 13-Novembre [et d'identifier de bonnes pratiques]», annonce Lise Eilin Stene.

À VOIR AUSSI Les survivants d'Utoya

Mémoire et antifascisme

Utøya, 22 juillet est un film sur les victimes de terrorisme et leur expérience, qu’il reconstitue de façon très convaincante. Plusieurs critiques ont accusé le film de jouer la carte du «sensationnel» (Libération), d’être «complaisant» (L’Obs), de privilégier les «effets de terreur et d’épouvante» (Critikat), voire d’être une «série B d’horreur cynique» (Cahiers du Cinéma). Lisbeth Kristine Røyneland, présidente de l’association de victimes Støttegruppen 22. juli, n’est pas de cet avis.

«J’ai vu le film deux fois et ça a été difficile pour moi, il m’a fallu quelques jours pour m’en remettre, j’ai eu l’impression de voir ma fille à certains moments. Mais je trouve que le film est respectueux. Par ailleurs, j’en ai discuté avec d'autres parents et je pense que ce n’est pas tellement un film qui nous est destiné, c’est un film pour que les personnes qui n’ont pas été directement affectées par cette tragédie comprennent ce qu’ont vécu les victimes. Je pense que les gens oublient un petit peu ce qui s’est passé. Pour nous les familles, ce n’est pas facile d’en parler, et le film permet de communiquer cette expérience», juge-t-elle.

«Le plus important pour nous, c’est de rappeler qu’à Utøya, soixante-neuf personnes ont été assassinées parce qu’elles participaient à l’université d’été d’un mouvement politique»

Lisbeth Kristine Røyneland, présidente de Støttegruppen 22. juli

Le film fait effectivement montre de retenue et de dignité. Anders Behring Breivik est quasiment invisible, toute l’attention étant portée sur les victimes. Le réalisateur évite toute surenchère graphique dans la violence, qui se matérialise surtout par le son des coups de feu, les cris et les corps que l’on aperçoit brièvement. Le film est bien sûr angoissant, parfois éprouvant, mais comment pourrait-il en être autrement?

«Au cinéma, on voit généralement l’assassin en train de tuer des gens, je ne voulais pas filmer cela. Dans mon film, la violence passe beaucoup par le son, c’est un peu comme se trouver réellement sur place. On peut me demander pourquoi le rendre aussi réaliste mais [...] si je ne le fais pas, comment raconter ce qui s’est passé de façon véridique et honnête? [...] Cette peur que l’on ressent a existé, et nous devrions nous demander si nous voulons être divertis ou bien chercher à saisir, à comprendre ce qui s’est passé ce jour-là. Peut-être que le film peut être une sorte de mémorial qui nous rassemble. Partout où je l’ai montré, il a provoqué des discussions [sur la façon de combattre cette violence extrémiste]», déclare Erik Poppe.

Les cartons qui figurent au début et à la fin du film rappellent le terrible bilan humain de ces attaques et l’idéologie d’extrême droite d’Anders Breivik, en précisant que des idées similaires continuent de s’enraciner en Europe. Toutefois, son dispositif ne permet pas de creuser l’avant ni l’après. On trouvera davantage d’informations dans Un 22 juillet de Paul Greengrass, le film Netflix consacré à la tragédie, lui aussi élaboré en collaboration avec l’association Støttegruppen 22. juli. Le long-métrage d'Erik Poppe ne saisit que les expériences des victimes durant l’attentat, dans leur spécificité et leur universalité. C’est déjà considérable.

«Le plus important pour nous, c’est de rappeler qu’à Utøya, soixante-neuf personnes ont été assassinées parce qu’elles participaient à l’université d’été d’un mouvement politique. De rappeler ce que l’extrémisme politique peut provoquer de pire, à un moment où l’extrême droite étend son influence en Europe. Nous voulons que les gens se souviennent de ce qui s’est passé. 543 jeunes ont survécu à l’attaque avec d’importants traumatismes psychiques, et un quart de la population norvégienne a été affectée. Il est important de rappeler que Breivik n’était pas un fou, mais quelqu’un qui s’était radicalisé idéologiquement. Il a ciblé un rassemblement politique, et si ma fille avait participé à une simple colonie de vacances, elle serait toujours en vie aujourd’hui», conclut Lisbeth Kristine Røyneland.

Antoine Hasday Journaliste

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