Société

Edmond Simeoni, ou la croyance en la vertu démocratique

Temps de lecture : 10 min

Disparu le 14 décembre, le père du nationalisme corse fut l'un des hommes politiques les plus marquants de l'île.

Edmond Simeoni, le 08 août 2004 près du chapiteau des «Journées Internationales de Corte», à Corte. | Olivier Laban-Mattei / AFP
Edmond Simeoni, le 08 août 2004 près du chapiteau des «Journées Internationales de Corte», à Corte. | Olivier Laban-Mattei / AFP

On disait de lui que s’il y avait un rassemblement au fin fond de la pieve d’Orezza, même de quelques personnes, on pouvait l’y rencontrer. Il était la figure politique la plus marquante de l’île de ces cinquante dernières années. Son activisme impressionnait les uns, déconcertait les autres, souvent beaucoup plus jeunes que lui et qui avaient du mal à suivre le rythme qu’il imposait. Edmond Simeoni était d’abord cela, un militant, un infatigable militant de la cause corse, un combattant. C’était là le premier point que souligna son fils Marc à ses obsèques.

Et comme l’évêque, Monseigneur de Germay, son fils donna une des clefs importantes de la motivation d’Edmond Simeoni: son goût pour la justice ou plutôt son refus de l’injustice, matérialisée, entre autres, pas ce système claniste qui alors tenait tout. Interface entre la population et le gouvernement, le clan trichait, et ce même lorsqu’il n’en avait pas besoin, pour dissuader toute opposition. Les débuts politiques dans des élections face aux partis traditionnels avaient été très difficiles.

«Vous avez un bel avenir»

Edmond Simeoni les évoquait devant nous: «Dans les années 70 avec mon frère aîné Max, qui avait créé le Comité d’étude et de défense des intérêts de la Corse au début des années 70, on s’est présenté dans deux cantons. Dans celui de Campitello, je crois, j’ai fait une voix et Max dans celui de Pietralba, en a fait deux. Le sous-préfet de l’époque, monsieur [Georges] Abadie m’avait dit: “Vous avez un bel avenir”, ironique. Eh oui il suffit d’avoir un petit peu de patience, cinquante ans». S’opposer au clan c’était dénoncer ses fraudes électorales, c’était condamner l’immoralisme d’un système qui empêchait le civisme et l’expression citoyenne des opinions, c’était remettre en cause l’entreprise de négation de l’identité insulaire menée par l’État français dans l’île qui interdisait aux Corses des années 1960-1970 l’expression de leur demande de participer à la gestion de la Corse.

C’était ce refus de l’injustice qui avait été à l’origine de ses premiers engagements. D’abord régionaliste, il avait créé l’Action régionaliste corse (ARC, qui remplace le CEDIC) en 1967. Mais déjà des voix s’élevaient dans une île qui avait subi une série de déstructurations, nées de l’inadaptation de la région aux exigences d’un marché économique compétitif et dont le principal marqueur était l’hémorragie humaine qui avait ramené la Corse des 300.000 habitants d’avant la Première Guerre mondiale à moins de 170.000 au lendemain de la Seconde Guerre.

Des intellectuels d’un groupe concurrent, le Front régionaliste corse, réputé plus à gauche que l’ARC, dénonçaient alors dans Main basse sur une île, la colonisation de la Corse, la stérilisation de l’île et son abandon à des visées spéculatives, appelant le peuple corse à se réapproprier sur le terrain politique, économique, culturel et social, «les mécanismes confisqués de son propre développement». Ils proposaient «une voie corse au socialisme». Tout naturellement, alors même que les partis installés, d’esprit jacobin, refusaient dans l’île tout rapprochement, les régionalistes devenaient autonomistes, au lendemain de la publication du manifeste «Chjama di u Castellare» en janvier 1973. Tandis que Max Simeoni, le frère d’Edmond, écrivait pour la première fois dans Arritti: «Je suis un nationaliste corse».

La canne à pêche ou le fusil

En 1973, la lutte contre le déversement des «boues rouges» par la société multinationale Montedison suscitait une importante mobilisation de la population insulaire. C’était le début d’une prise de conscience des Corses qui aboutissait à une manifestation unitaire en février de la même année, au cours de laquelle le sous-préfet de Bastia Robert Miguet était molesté. L’affaire entraînait l’arrestation d’Edmond Simeoni, alors porte-parole de l’ARC.

En fait, pour lui, tout partait de ce premier vrai combat. S’ensuivirent des mouvements favorables à la recréation d’une université en Corse et au départ de la Légion étrangère de l’île. L’aura acquise dans une lutte populaire et son incontestable charisme faisaient alors converger vers lui une partie de la jeunesse corse qui ne se retrouvait plus dans les discours des partis traditionnels, mais qui découvrait aussi les luttes de libération nationale alors que s’achevait la décolonisation.

Toutefois cette empathie ne se retrouvait pas dans les urnes, ce qui ne pouvait qu’accroître le sentiment d’injustice. Et puis les jeunes du mouvement poussaient à l’action. D’autant que l’État envoyait aux frères Simeoni un missi dominici, un certain Libert Bou qui finissait sa mission en affirmant que «même 200.000 Corses autonomistes ne pourront rien changer à une constitution prévue pour cinquante-deux millions de Français».

Edmond Simeoni se trouvait alors sur le fil du rasoir: les urnes ça ne fonctionnait pas et les discussions avec l’État ne menaient à rien. Comment avancer? C’était, et cela reste, le dilemme auquel sont confrontés les nationalistes corses depuis l’origine dans leurs rapports avec un Paris rétif et jacobin.

Été 1975, éclate alors le scandale de la chaptalisation du vin produit par des agriculteurs pieds-noirs installés par un organisme d’État, la Somivac, dans la Plaine Orientale de l’île. Vin trafiqué et frelaté, l'île s'enflamme. L’ARC, devenue en 1974 Azione per a Rinascita di a Corsica (Action pour la renaissance de la Corse) tient un grand meeting, le 17 août 1975. Edmond Simeoni y prononce un discours virulent, citant au passage Che Guevara en réponse à la célèbre inscription bombée quelques temps auparavant sur les murs de Bastia: «Edmond, choisis, la canne à pêche ou le fusil». Ce sera le fusil et l'occupation de la ferme d'un viticulteur d'Aleria par une poignée d'hommes armés entraînés par Simeoni.

Un groupe de militants autonomistes corses de l'ARC, dirigés par Edmond Simeoni, occupent la cave vinicole Sovicor (appartenant à un pied-noir) d'Aleria en Corse, le 21 août 1975. | AFP

Mais en réalité, cet humaniste convaincu subissait à cette occasion les événements plus qu’il ne les dirigeait et il n’avait pas du tout en tête de s’engager dans le déclenchement d’une lutte que lui réclamait l’aile la plus radicale de son mouvement. Ainsi sa décision d’occuper à main armée la cave viticole d’un pied-noir impliqué dans le scandale du vin devait s’achever dans son esprit par une sorte de meeting; et l’emploi d’armes de chasse visait à éviter de voir l’action se terminer par trois grenades lacrymogènes et la distribution de quelques gifles, comme il l’affirmera plus tard.

Dans l’imaginaire des insulaires, ce 22 août 1975, Edmond Simeoni devient «l’homme d’Aleria».

En réalité, Edmond Simeoni fut le premier surpris devant le déploiement extraordinaire de forces armées que lui opposa le ministre de l’Intérieur de l'époque, Michel Poniatowski. Et il ne crut pas un instant à l’emploi réel de ces forces. Ces événements d'Aleria, qui sont un tournant très important dans l’histoire de la Corse contemporaine, sont en réalité un double échec comme a pu l’écrire Pierre Dottelonde: échec pour les frères Simeoni qui voient se créer en mai 1976 un Front de libération nationale de la Corse (FLNC) et qui devront attendre 1982 pour pouvoir jouer un rôle dans une Corse dotée d’un statut particulier.

Échec encore plus flagrant pour l’État qui espérait, en affrontant l’ARC, stopper l’essor du nationalisme corse. Le traitement militaire de l’occupation d’Aleria donnera à l'inverse à la «question corse» une dimension considérable et facilitera la montée en puissance d’un nationalisme radical. Mais qu’importent les analyses politiques, dans l’imaginaire des insulaires, ce 22 août 1975, Edmond Simeoni devient «l’homme d’Aleria».

Le partisan du consensus

La suite a été difficile. Tamanta strada («Une si longue route») comme l’exprimera son fils Gilles devenu président de l’exécutif régional. Edmond, lui, me parlera d’un «long chemin». 1982 a vu la mise en place d’une Assemblée de Corse avec la décentralisation. Edmond Simeoni aurait alors été pressenti pour être président de la commission des finances de l’Assemblée.

«J’étais un des rares qui étaient favorables à cette idée et j’ai été mis en minorité, nous expliquait-il. Les gens de chez nous ont dit –et ils avaient raison, après je m’en suis aperçu, moi je pensais qu’on pouvait faire de l’entrisme– que c’était impossible.» Son mouvement, l’Union du peuple corse (UPC), était donc resté dans l’opposition avant de se retirer de l’Assemblée en février 1984, reprochant à l’État le manque de moyens alloués à l'institution.

L’idée d’un arrangement avec les forces qu’on combattait depuis deux décennies, appuyées par un État dans lequel on n’avait nulle confiance et dirigées par les chefs des clans qui avaient imposé un système électoral vicié, cela ne pouvait au fond trop lui convenir. Et puis les rapports de force au sein même de la mouvance nationaliste avaient changé: l’emportaient désormais les radicaux du FLNC qui se dotaient rapidement d’une «vitrine légale», c’était dès lors avec eux que l’État dialoguait. Et derrière eux que se positionnait une grande partie de la jeunesse corse.

Ses dix-huit mois de prison pour les événements d'Aleria et les quatre années de retrait de la vie politique qui suivirent son infarctus en 1983 furent propices à des lectures et à une réflexion sur son action. La présence à ses côtés de Lucie, sa «muse», une militante communiste de confession juive, apportait à cet homme venu de la droite traditionnelle, élevé comme il le reconnaissait lui-même par des hommes profondément marqués par la Première Guerre mondiale et par l’expansion à l’intérieur de l’Empire français, une lecture plus juste de la société. En 1987, il prononçait une sorte d’autocritique, en exprimant comme homme et comme médecin des regrets pour la mort des deux gendarmes mobiles tués au cours de l’assaut de la cave d’Aleria.

Aux urnes, autonomistes

Désormais il n’y aurait plus que le passage devant les urnes. Une confession qui passera très mal, y compris parmi un certain nombre de ses proches, toujours persuadés que «seule la lutte paie» et que tout ce qui avait été obtenu en Corse l’avait été par le sang et le sacrifice, les centaines d’années de prison, des militants. Il revenait pourtant en politique, recherchant inlassablement le consensus dans son camp. On le verra en 1992 lorsqu’à la suite de contacts pris avec le Canal Historique et à une «neutralisation des enjeux stratégiques, en clair la neutralisation du FLNC par rapport à la démarche politique du mouvement nationaliste», un accord sera passé autour des revendications de base du nationalisme –l’autonomie étant considérée comme une étape intermédiaire dans une stratégie d’autodétermination et l’indépendance pas même évoquée. Mais une fois élus, les conseillers nationalistes refuseront de siéger les uns à côté des autres!

En 1982 rappelait-il, il avait obtenu la présence sur sa liste d’un ancien chef résistant communiste, Dominique Lucchini dit Ribeddu qui s’était enquis auprès de lui de ses rapports avec le FLNC. «On ne peut pas se payer le luxe de trop bons rapports avec cette organisation», lui avait affirmé Ribeddu. Et de fait les nationalistes s’entretueront au cours de la décennie suivante. Ses alliances, «dans le milieu modéré, ça passait assez mal» pour cette raison. Et on le sait, en 2002, le Front s’était senti encore assez fort pour lui refuser un accord électoral. Pourtant dans le même temps, il était allé rechercher les uns après les autres les anciens clandestins qui s’étaient écartés du FLNC, les agrégeant dans une structure qu’il avait créée, la Chjama Naziunale.

Tout au long de son parcours politique, Edmond Simeoni tentera de composer avec les «durs», au point de susciter les critiques lorsqu’il demeurera dans la coalition Corsica Nazione au lendemain de l’assassinat par le FLNC d’un de ses militants, Robert Sozzi, en 1993, au motif des discussions engagées avec l’État. De même défendra-t-il toujours les prisonniers politiques des mouvements clandestins condamnés pour des attentats.

«Ceux qui ont choisi la violence n’ont aucun avenir»

Edmond Simeoni

Car dans le refus de la mouvance dure d’abandonner la lutte clandestine, Edmond Simeoni partage les responsabilités. Bien sûr, il y a la partie corse, ceux qui croient –et il n’en est pas– que la violence est une solution: «Ceux qui ont choisi la violence n’ont aucun avenir», affirmera-t-il en 2005. Mais aussi du côté de l’État français dans son refus d’apporter une véritable évolution de l’île. «Quand tu regardes les statuts, tu t’aperçois que les statuts sont toujours extrêmement frileux et insuffisants et c’est ce qui va leur permettre de gagner du temps en ne donnant jamais, bien entendu, la reconnaissance du peuple corse, la place de la langue, sans parler de coofficialité, et surtout, surtout aucun moyen financier. Les moyens financiers sont distribués à l’année par le pouvoir central. Quand il y a une politique sans moyen, tu la condamnes à l’échec.»

Edmond Simeoni et son fils Gilles, président du Conseil exécutif corse, le 24 novembre à Ajaccio. | Pascal Pochard-Casabianca / AFP

Cette situation de passeur lui donnera auprès des indépendantistes un statut à part. À ceux qui relèvent l’ambiguïté de ses positions, d’autres répondront en soulignant la cohérence de sa pensée. La Corse seule lui importait et il recherchait le moyen de la sortir de l’immobilisme dans lequel elle était plongée. Il est l’homme d’Aleria, un épisode qui au-delà des échecs et des tragédies que nous avons soulignées a rendu leur fierté aux Corses. Et son combat a permis à un certain nombre de politiques français de redécouvrir les vertus du girondinisme, comme le reconnaissait par exemple Michel Rocard.

Et même si Gilles Simeoni lui a dénié, avec peut-être un brin d’impertinence envers la figure du père, le fait d’être un homme politique parce qu’il n’a jamais exercé le pouvoir, les succès de son fils sont aussi un peu les siens. «Avant de mourir, mon père m’a confié: “Dis à tous mes compagnons de lutte que je pars tranquille, que si nous faisons ce qu’il faut, notre pays se fera”.» Il reste à Gilles Simeoni, confronté aux mêmes adversaires que son père, l’État français et les partisans de la violence, à expliquer comment il compte construire une nation…

Antoine Graziani

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