Culture

Mieux vaut tard que jamais: voici la liste des films sortis en 2018 à rattraper

Temps de lecture : 7 min

Distribués sur les écrans français, mais trop souvent maintenus dans les marges du marketing et de la notoriété médiatique, de nombreux films ont marqué l'année et restent à découvrir.

«Le lion est mort ce soir» de Nobuhiro Suwa | Capture d'écran
«Le lion est mort ce soir» de Nobuhiro Suwa | Capture d'écran

Que s’est-il passé d’important dans le cinéma cette année? La réponse n°1 concerne un film qui n’est pas sorti et ne sortira pas (en France), Roma d’Alfonso Cuarón, devenu le cheval de Troie de Netflix pour détruire les systèmes de soutien au cinéma en sabotant la place essentielle des salles, et asseoir la domination des nouvelles majors.

Ceux qui croient que, sur la durée, cela se fera au service d’une diversité ou d’une qualité dont témoigneraient les films d’auteur aujourd’hui produits à grands frais sont… disons… très optimistes.

Reprenons autrement: que s’est-il passé de mémorable en ce qui concerne les films sortis dans les salles françaises? De quoi se souviendra-t-on? C’est-à-dire: de quoi me semble-t-il qu’on devrait se souvenir?

Un grand absent, deux grands présents. Le grand absent, c’est le cinéma américain, d’une singulière indigence.

Surnagent, côté films dotés d’un budget important, Phantom Thread de Paul Thomas Anderson, et côté indépendant, The Rider de Chloé Zhao –sans oublier, malgré les parasites plus ou moins justifiés, que le cru 2018 de Woody Allen, Wonder Wheel, est tout simplement un bon film. Mais au total, c’est dérisoire.

Un puissant vent d'est

Les deux «grands présents» sont d’une part un continent, d’autre part un type de films. Le continent, c’est l’Asie.

La judicieuse Palme d’or 2018 pour Une affaire de famille du Japonais Kore-Eda avait aussi le mérite de le souligner –même si le film le plus important de la remarquable compétition officielle cannoise était chinois, Les Éternels de Jia Zhang-ke, qui sort le 27 février prochain.

Et l’Iranien Jafar Panahi a offert un de ses meilleurs moments au festival avec Trois Visages, tandis que le Philippin Lav Diaz confirmait sa place parmi les plus grands auteurs et autrices actuelles en présentant le film le plus remarquable montré à la Berlinale cette année, La Saison du diable.

Quant au prolifique Coréen Hong Sang-soo, il a mis en orbite trois films sur nos écrans cette année: Seule sur la plage la nuit, La Caméra de Claire et Grass, tout en dominant Locarno avec The Hotel by the River.

Il faut encore mentionner La Tendre Indifférence du monde du Kazakh Adilkhan Yerzhanov, Daikini de la réalisatrice bhoutanaise Dechen Roder, Une pluie sans fin du Chinois Dong Yue, Voyage à Yoshino de la Japonaise Naomi Kawase, Les anges portent du blanc de la Chinoise Vivian Qu, Centaure du Kirghize Aktan Arym Kubat, Les Femmes de la rivière qui pleurent de la cinéaste philippine Sheron Deroc…

Des bars de Séoul aux plaines d’Asie centrale et des zones industrielles chinoises aux jungles du sud-est asiatique, malgré les immenses différences de tons et de sujets, un grand vent de réinvention des puissances et des beautés du cinéma souffle à travers tout ce continent.

Bien sûr ces films sont minoritaires, souvent encore plus marginaux dans leurs pays d’origine qu’en France, qui demeure une terre d’accueil sans équivalent pour les œuvres du monde. Mais ces films sont vus, en festivals, en ligne, dans des circuits alternatifs. Leurs auteurs et autrices travaillent, créent, suscitent des émules, inventent des styles, font partie des vastes ressources de ce langage que beaucoup (qui ne vont guère au cinéma) disent à bout de souffle –un langage conçu pour les grands écrans et les salles obscures, quel que soit le lieu réel où chacun les rencontre.

Les autres continents n’auront guère brillé cette année –ni l’Afrique, ni le monde arabe, ni l’Amérique latine (hormis Zama de l’Argentine Lucrecia Martel, Les Bonnes Manières des Brésiliens Marco Dutra et Juliana Rojas et Les Versets de l’oubli réalisé au Chili par Alireza Khatami) ne se seront distingués. Du moins a-t-on pu découvrir le puissant et intrigant Foxtrot de l’Israélien Samuel Maoz, The Last of Us de l’Algérien Ala Eddine Slim, Mon tissu préféré de la Syrienne Gaya Jiji. Précieuse mais maigre récolte.

L'Europe et la France

Cette année, l’Europe du Nord et de l’Est aura fait quelques propositions mémorables, qu’il s’agisse de The House that Jack Built dû à un Lars von Trier inspiré, de Frost de Sharunas Bartas, du rugueux Winter Brothers du débutant Hlynur Palmason, de l’inattendu Leto de Kirill Serebrennikov. Plus discrètement, mais avec pas moins de mérite, on a aussi pu découvrir Pororoca du Roumain Constantin Popescu, et Quiet People du Croate Ognjen Svilicic.

Au sud du vieux continent, pas grand-chose de nouveau hormis le vibrant Heureux comme Lazzaro d’Alice Rohrwacher. Et du nord au midi, on attend encore la «sortie» du Livre d’image de Jean-Luc Godard, qui cherche des lieux alternatifs à la salle pour son œuvre si singulière.

Et La France? Elle fait globalement plutôt pâle figure comparé à d’habitude, avec par exemple une inhabituelle faiblesse parmi les premiers films.

Elle a pourtant offert ce qui est peut-être le plus beau film de l’année, le magnifique et troublant High Life de Claire Denis. Et à côté du sombre et subtil Eva de Benoît Jacquot, ou de la justesse fragile de Milla de Valérie Massadian, on aura eu droit à trois confirmations vraiment significatives, et à trois belles surprises.

Confirmation pour Mikhaël Hers dont Amanda fait au moins jeu égal avec le très beau Sentiment de l’été, et pour Christophe Honoré, cinéaste toujours en recherche, toujours sur le fil, et qui trouve un superbe et émouvant équilibre avec Plaire, aimer et courir vite. Sans oublier le si juste Amin de Philippe Faucon.

Les trois surprises sont la réussite contre toute attente de l’adaptation de La Douleur de Marguerite Duras par Emmanuel Finkiel, et le pas de côté réussi de Cédric Kahn vers une spiritualité tendue et intense avec La Prière, ou de Jacques Audiard jouant à fond, et avec réussite, la carte du western avec Les Frères Sisters.

Et on a failli oublier… un Japonais, Nobuhiro Suwa, mais signataire d’un film tout à fait français, une petite merveille de justesse et d’invention hélas passée tout à fait inaperçue en début d’année, Le lion est mort ce soir.

Mille et une richesses du documentaire

Il reste alors l’autre grand «présent», à tous les sens du mot. Et là, c’est une déferlante de propositions de qualité qui s’est abattue sur nos grands écrans –quand bien même la sortie de l'immense majorité d’entre eux a été parcimonieuse.

Puisqu’il faut le rappeler, on parle ici d’œuvres de cinéma, où une écriture et une ambition portent la démarche du réalisateur se confrontant à ce qu’on appelle, avec de moins en moins d’assurance, le «réel».

Un réel qui se perçoit le plus souvent par le détour de mémoires douloureuses. Juste avant de mourir, Claude Lanzmann aura pu partager la rencontre avec Quatre Sœurs, retours brûlants sur les échos vécus de la Shoah.

Samouni Road de Stefano Savona réinscrit dans une durée actuelle les crimes de Tsahal à Gaza. Le Procès contre Mandela et les autres de Christophe Champeaux et Gilles Porte évoque la mémoire de la résistance à l’apartheid, The Ride de Stéphanie Gillard sur celle du génocide des Amérindiens par les Blancs, Atlal de Djamel Kerkar rend sensibles les traces des années de plomb en Algérie, Demons in Paradise de Jude Ratnam celles de l’atroce guerre civile au Sri Lanka, Les Âmes mortes de Wang Bing rappelle d’entre les ombres les survivants de la ravageuse «campagne anti-droitiers» en Chine populaire il y a soixante ans.

A Taste of Cement ravive la grande douleur des Syriens obligés de quitter leur pays en guerre et L’Envers d’une histoire remet à l’heure la pendule oubliée d’une tragédie des Balkans qui fut aussi la nôtre, de Sarajevo à Sarajevo, mais pas seulement. Les Derniers Jours de Shibati accompagne avec lucidité un monde qui disparaît, un mode de vie qui se désintègre.

La mémoire, ce n’est pas du passé, c’est du présent sous les emprises d’expériences qui laissent des traces aujourd’hui –même l’étonnant Le Rouge et le gris composé de photos prises par les soldats allemands de la guerre de 1914-1918, dont on a à peine fini de commémorer le centenaire.

Mais tous les documentaires n’ont pas directement maille à partir avec la mémoire. En prise directe avec la plus contemporaine des tragédies, celle de l’obtuse impuissance des puissances riches à répondre à des migrations qui se transforment en condamnations à mort ou au désespoir, la grande fresque de Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval L’Héroïque Lande a trouvé le moyen d’en prendre la mesure sans misérabilisme ni simplisme.

Dans des registres différents, il importe de faire encore place à What You Gonna Do When the World Is on Fire? de Roberto Minervini sur la vitalité au cœur du ghetto noir de la Nouvelle-Orléans, à la démesure de L’Empire de la perfection de Julien Farault, à propos de John McEnroe, aux abîmes humains, trop humains, qu’ouvre Caniba de Lucien Castaing Taylor et Verena Paravel.

Et aussi, dans des tonalités plus optimistes, au quotidien des danseurs du Grand Bal de Laetitia Carton et à celui des baigneurs de L’Île au trésor de Guillaume Brac, à l’attention extralucide aux personnes dans leur singularités des Six portraits XL d’Alain Cavalier.

Et, évidemment, au sens du singulier et du collectif, des émotions et du travail tels que les enregistre avec une infinie délicatesse Nicolas Philibert dans De chaque instant au cœur d’une école d’infirmières.

La fiction classique aura eu du mal cette année alors que les manipulations du réel proliféraient avec les calamiteux effets que l'on sait. Le documentaire y aura répondu au meilleur de ses capacités.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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