Société / Monde

Depuis trente-cinq ans, un Néerlandais répond à toutes les lettres qu'il trouve sur la plage

Temps de lecture : 5 min

Collectionneur de bouteilles à la mer, Wim Kruiswijk est en contact depuis plusieurs années avec les personnes qui les ont lancées. Nous l'avons rencontré (par courrier, bien sûr).

Wim Kruiswijk n'a pas d'ordinateur, il écrit toutes ses lettres à la machine à écrire. | 
NH Nieuws / capture d'écran via YouTube
Wim Kruiswijk n'a pas d'ordinateur, il écrit toutes ses lettres à la machine à écrire. | NH Nieuws / capture d'écran via YouTube

Quand on est journaliste, pour prendre contact avec quelqu'un ou obtenir des réponses à ses questions, il existe plusieurs moyens de communication. L'entretien en tête-à-tête, la conférence de presse, un appel ou un SMS et bien évidemment internet (mails, Skype, Twitter, WhatsApp, Messenger, Viber ou les messageries cryptées, etc.).

Une fois n'est pas coutume, j'ai choisi pour cet article un procédé plus romantique: le courrier. Si j'ai décidé de traîner mes guêtres jusqu'à la boîte aux lettres, c'est non seulement car mon interlocuteur ne brigue aucun mandat politique, n'est pas non plus (a priori) suspecté de corruption ou d'une quelconque malversation. Il souffre, aussi, de problèmes d'audition et déteste le téléphone portable.

Après avoir posté ma lettre, pendant une semaine, j'ai guetté la sienne. Un peu comme lorsque j'étais enfant en colo et que j'attendais fébrilement une carte postale de mes parents avec un petit billet dedans. Lorsqu'elle est arrivée un jeudi soir, j'ai failli la rater. Fatigué, j'étais à deux doigts de la confondre un instant avec les pubs de Noël empilées tant l'enveloppe était «chiadée».

L'enveloppe tant attendue | Jacques Besnard

Heureux, un peu ému, je l'ai tenue quelques instants entre mes doigts, puis l'ai posée sur la table de mon salon sans l'ouvrir. Trop tôt. Plusieurs fois, j'ai repoussé le moment de découvrir son contenant. Dix jours plus tard, à 11 heures, mes yeux se sont posés dessus et j'ai craqué. J'ai déchiré, un peu fébrilement, l'enveloppe immaculée. À l'intérieur, j'ai sorti les documents qu'il avait glissés, avec soin, pour m'expliquer son histoire et la naissance de sa passion un peu particulière: les bouteilles à la mer.

L'incipit de la lettre de Wim Kruiswijk | Jacques Besnard

Tombé dedans «par hasard»

Tout a commencé dans les années 1970, lorsque cet Amstellodamois prend la décision de poser ses valises à Zandvoort, petite ville au bord de la mer du Nord. À l'époque, Wim Kruiswijk n'a pas vraiment l'âme d'un marin... «Je ne connaissais pas grand-chose à la mer. J'avais des horaires flexibles. Donc, je commençais tôt et je rentrais tôt. J'ai rapidement eu assez de temps pour me balader sur la plage. À la base, c'était seulement pour me vider la tête. Je n'ai jamais décidé de collecter les bouteilles à la mer. Après les tempêtes, la mer rejette toutes sortes de choses.»

En 1983, le Néerlandais tombe donc «par hasard» sur trois bouteilles contenant des lettres. Celle d'une Allemande de 11 ans, d'un matelot hollandais et d'un petit Anglais de 8 balais. Il décide de leur écrire. Bingo, les trois répondent. «J'ai reçu une photo du marin, j'ai correspondu neuf ans avec l'Allemande et huit ans avec Matthew. À ce moment-là, je me suis dis que c'était cool de parler avec des inconnus venant d'endroits différents et de partager leurs histoires», se rappelle-t-il aujourd'hui. Une passion est née et elle ne va pas s'arrêter.

Champion des statistiques

Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'homme est méticuleux. Cet ancien comptable a répertorié dans un dossier qu'il m'a envoyé et tiré de son ouvrage sur le sujet (Flessenpost ou «bouteille à la mer» en néerlandais), toutes les bouteilles qu'il a trouvées. Pour chaque lettre, dans la mesure du possible, il a inscrit d'où et quand elle a été lancée, où et quand il l'a récupérée, la durée de son trajet, le nom de l'expéditeur ou de l'expéditrice, son âge, sa nationalité, la date de la réponse. En parcourant ce fichier, on s'aperçoit que les lettres viennent de divers endroits mais logiquement principalement de quatre pays: les Pays-Bas, l'Angleterre, la Belgique et l'Allemagne.

Provenance des lettres trouvées dans les bouteilles | Jacques Besnard

Il y a donc aussi des Français et Françaises qui lui ont écrit. Malika Hemisi (si tu nous lis), 12 ans à l'époque a, par exemple, envoyé une bouteille le 15 juillet 1986 depuis la Manche, récupérée par Wim quarante-quatre jours plus tard. De même, la lettre de Johan Mozet lancée le 31 mai 1994 dans la Manche a mis onze jours à lui parvenir. Enfin, il a récupéré trois lettres appartenant à un certain Guillaume Fouace. Il s'agit en fait du nom d'un collège de Saint-Vaast-la-Hougue en Normandie.

«Pour un long projet scolaire, les élèves avaient préparé différents messages qu'ils avaient remplis pour moitié avec du gravier. Ils voulaient voir comment les déchets bougeaient à travers la mer, où et quand ils arrivaient. J'en ai trouvés trois.»

La liste ne mentionne que les messages reçus depuis ses débuts et jusqu'en 2007. Il y en a eu d'autres. En trente-cinq ans, en parcourant les huit kilomètres de la plage de Zandvoort, et parfois en vacances, le rivage des îles de Texel et de Terschelling, ce digger aurait trouvé environ 1.200 messages, dont 890 auxquels il lui était possible de répondre. «De 1983 à 2010, j'ai trouvé environ 28,5 bouteilles par an. Parfois plus d'une le même jour, parfois rien pendant des mois. En général, j'attends chez moi avant d'ouvrir la lettre pour avoir deux surprises.» Au total, selon ses chiffres, 360 personnes lui ont donné suite.

La carte des courants de la mer du Nord coloriée par Wim Kruiswijk | Jacques Besnard

Une correspondance de trente-deux ans

En 2018, le Néerlandais reste toujours en contact avec quatorze personnes qui sont devenues des amies. «Parfois, je passe leur dire bonjour, notamment durant mes vacances en vélo en Angleterre, en Allemagne ou en Belgique», raconte-t-il.

Parmi elles, il y a Adrian Hill, qui a aujourd'hui 39 ans. «J'avais écrit une lettre à 7 ans dans laquelle je demandais à trouver un correspondant. J'ai lancé trois bouteilles depuis Norfolk et plus précisément la plage de Weybourne. L'une est allée en Norvège, l'autre chez un retraité allemand et la dernière jusqu'à Wim aux Pays-Bas, explique le Britannique par téléphone. Je ne suis pas le meilleur correspondant du monde mais je lui écris chaque année.»

Fichier d'informations détaillées sur les messages trouvés | Jacques Besnard

Les deux hommes se sont également rencontrés à plusieurs reprises. Le Néerlandais a traversé la Manche pour enfourcher son vélo. «Quand il vient à Norfolk, il campe dans notre jardin. La première fois, j'avais 8 ans et il est venu à plusieurs reprises. Nous, on a voyagé deux fois aux Pays-Bas. Il a été adorable avec toute la famille, il nous a fait visiter un tas d'endroits. Récemment, je suis allé lui présenter mon épouse. On partage pas mal d'intérêts en commun. On aime tous les deux l'art, la musique. Wim est l'un des hommes les plus fascinants que j'ai eu la chance de rencontrer. Ses histoires, ses voyages, sa maison, il est incroyable. C'est un homme merveilleux, quelqu'un qui s'intéresse aux autres», assure Adrian Hill, dithyrambique, qui tient aujourd'hui une galerie d'art.

L'amitié de Wim Kruiswick et d'Adrian Hill a résisté aux années. | Adrian Hill

Seulement deux cette année

Dans un monde qui va toujours plus vite, la passion de Wim Kruiswijk est en péril. Depuis 2010, apparemment, c'est la crise. «Le nombre de mes trouvailles a commencé à baisser drastiquement, c'est probablement dû à l'introduction des “smartphones”. En 2016 et 2017, j'ai trouvé huit bouteilles et seulement deux en 2018, ma pire année.»

Le Néerlandais n'entend pas, pour autant, cesser sa chasse au trésor à Zandvoort. Son excitation à l'idée d'en trouver reste intacte, allergique qu'il est à l'instantanéité.

«Je n'utilise pas internet, je n'ai pas d'ordinateur, j'aime la lenteur du courrier postal. Quand tu envoies un mail, la personne attend une réponse en quelques minutes ou au moins dans la même journée. Il n'y a pas le plaisir d'attendre une réponse après des jours, des semaines, voire des mois...», confie celui qui ramasse et garde tous types d'objets rejetés par la mer.

Jacques Besnard Journaliste

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