Médias

Chère France 3, il va falloir que tu nous expliques un peu mieux cette histoire de pancarte effacée

Temps de lecture : 5 min

Il est urgent, dans un contexte de défiance envers les «élites», de faire toute la lumière sur cette photo retouchée. Et pas juste en brandissant l’expression «erreur humaine».

Image tirée du JT de France 3 du 15 décembre | Capture écran via France.tv
Image tirée du JT de France 3 du 15 décembre | Capture écran via France.tv

C’est un ami qui m’a envoyé l’info, avec un lien d’un article de CheckNews, la rubrique fact-checking de Libération: «Le JT de France 3 a-t-il censuré une pancarte anti-Macron?».

En lisant ce titre, et à l’idée qu’une chaîne de télévision puisse faire une telle chose, je me suis surprise à me dire: «Ah, encore un délire complotiste qu’il nous faut débugguer» –ou quelque pensée avoisinante.

Puis, à la lecture de l’article, qui n’apporte aucun démenti à cette question, je me frotte les yeux. Je lis et je relis. Non seulement Libération n’infirme pas ce qui ne pouvait être dans mon esprit qu’une illusion d’optique, mais pire, l’article rapporte les propos de la chaîne de télévision, qui bafouille une excuse et parle d’une «erreur humaine». Whaaaat?

Gros blanc

Pour celles et ceux qui auraient déconnecté ces dernières quarante-huit heures: France 3 a diffusé dans son 19/20 du 15 décembre une photo d’un rassemblement des «gilets jaunes» place de l’Opéra, à Paris. L’un des manifestants brandit une pancarte, où l’on peut lire «Macron», puis en bas... un gros blanc. Problème: comme l’ont bien vu des internautes, il s’agit d’une photo AFP qui a été retouchée.

Le lendemain, la présentatrice du JT s’est excusée, invoquant à nouveau une «erreur humaine». «Nous vous devions cette explication au regard de la confiance que vous nous accordez», ajoute-t-elle.

Quoi, ÇA, ces deux mots, «erreur humaine», une explication?

De deux choses l’une, se dit-on: soit c’est effectivement une erreur humaine (mais laquelle? comment?), soit c’est un cas de censure la plus brutale, façon Union soviétique ou Birmanie.

Sur les réseaux sociaux, beaucoup ne croient guère à la première hypothèse. Une «erreur», effacer un bout de pancarte? Comment cela peut-il être une erreur, répondent en chœur de multiples internautes sur Twitter. «C'est vraiment nous prendre pour des imbéciles!», s’écrie par exemple Jérémy.

Tant que l'on n’aura pas évoqué de scénario crédible, tant que l'on n’aura pas expliqué comment une telle erreur peut être possible, ce bruit continuera de gronder.

Rare censure

Pourtant, dans de tels cas, il s’agit parfois réellement d’une erreur humaine –un rigolo qui prépare un montage à balancer sur les réseaux sociaux et se trompe au moment d’envoyer le cliché au JT. À l’instar de ce qui s’est passé sur BFM TV, qui a diffusé «I Shot the Sheriff» lors d'une édition spéciale sur la mort de Chérif Chekatt, l'auteur présumé de l'attaque de Strasbourg.

Je dois dire, avant que vous me trouviez bien naïve, que je sais qu’il existe des cas de censure dans certains médias. Mais ces cas –très rares à mon sens, je n’en ai vécu qu’un, véritablement, au cours de mes dix années en tant que journaliste– sont généralement bien plus subtils, et concernent le plus souvent des sources ou des intérêts économiques. Des annonceurs, par exemple, mais très très rarement –sur un ensemble de cas déjà bien rares– pour avantager un gouvernement, un parti ou une personnalité politique. Je parle ici de censure véritable: dépublier un article, trapper une info dans un article ou ne pas écrire d’article.

La censure «douce» est quant à elle plus fréquente –mais rare aussi, dans l’ensemble. Les articles ne connaissent pas tous le même degré d’intérêt, et certains «papiers» qui touchent à des questions délicates pour le titre en question peuvent subir des relectures plus pointues, que n’auraient jamais eu à connaître d’autres sujets. On vous fera beaucoup moins passer un petit trait d’ironie mordante ou une phrase un peu «subjective» dès lors qu’il s’agit d’un thème qui intéresse particulièrement votre direction. Il ne s’agit en aucun cas de censure au sens propre d’une information, juste d’un degré de tatillonnerie à géométrie variable.

Mais dans le cas de France 3, il s’agit de tout autre chose en apparence pour le public. Quelque chose qui entame sérieusement la crédibilité journalistique. Nous, journalistes, sommes déjà dans le collimateur depuis un certain nombre d’années: notre cote de confiance n’est pas au beau fixe.

Défiance et responsabilité

Selon le baromètre 2018 de la confiance dans les médias de l'institut Kantar-Sofres, deux personnes interrogées sur trois pensent que les journalistes ne sont pas indépendants vis-à-vis des partis politiques, du pouvoir et des pressions de l'argent. En 2013, une autre étude montrait que près de 90% des personnes sondées trouvent les journalistes «déconnectés des réalités» –hommes comme femmes.

Les «gilets jaunes» n’ont d’ailleurs pas pointé que le gouvernement et les responsables politiques. Qui se baladait sur leurs groupes Facebook pouvait remarquer que les journalistes en prenaient aussi pour leur grade. D’une certaine manière, cette crise nous a permis à nous aussi, journalistes, de vérifier à quel point la rupture avec le public est consommée.

C’est pourquoi il est maintenant urgent, dans un tel contexte aussi explosif de défiance envers les «élites», de faire toute la lumière sur cette histoire de pancarte effacée. Et pas juste en brandissant l’expression «erreur humaine», que seuls nous, journalistes ayant l'habitude du quotidien des rédactions, pouvons comprendre.

France 3 a annoncé qu’une enquête était en cours. Et Checknews a dégainé lundi un début d’explication: il s’agirait d’une cheffe d’édition, «qui a pris la décision de modifier la fameuse photo, en supprimant la mention “Macron, dégage”, sans en avertir sa rédaction en chef», en vertu d’une règle tacite, issue de la charte d’antenne et des directives du CSA, qui interdit de passer des insultes à l’écran.

Le SNJ France Télévisions exige lui aussi «d’entendre de vive voix les explications [de la direction de l’information] et les mesures qu’elle compte prendre pour éviter que ces faits ne se reproduisent».

Chère France 3, pour notre bien à tous et à toutes, please, raconte-nous vraiment et en détail ce qui s’est passé, et le plus vite possible.

N'ayons pas peur de dévoiler les coulisses, comme le fait Radio France avec sa médiatrice.

Éduquer aux médias, c’est aussi expliquer à celles et ceux qui les consomment comment et par qui est produite l’info, en toute transparence, pour que des erreurs dans les chaînes de production –ça arrive à tout le monde– ne servent pas à alimenter inutilement une défiance malheureusement déjà bien installée.

Aude Lorriaux Journaliste

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