Société

«Il a une entaille dans son manteau. Il est choqué. Les deux blessés graves sont ses amis»

Temps de lecture : 15 min

Mardi 11 décembre 2018, Mylène était dans un bar-restaurant de Strasbourg lorsqu'ont retenti les premiers coups de feu. Elle livre un récit pour dire la conscience modifiée, l’ambivalence des émotions, l’humanité brute qui résiste.

Des officiers de police arrivent sur le lieu d'une fusillade près du marché de Noël de Strasbourg, le 11 décembre 2018. | Abdesslam Mirdass / AFP
Des officiers de police arrivent sur le lieu d'une fusillade près du marché de Noël de Strasbourg, le 11 décembre 2018. | Abdesslam Mirdass / AFP

Ce mardi 11 décembre, Mylène* était au mauvais endroit, au mauvais moment: attablée à Strasbourg au bar-restaurant «Les Savons d’Hélène», à rire et deviser avec une amie. À peine quelques minutes d’insouciance avant que retentissent les coups de feu, faisant de ce lieu chaleureux le quatrième site des attaques terroristes de Cherif Chekatt où seront blessées trois personnes, dont une grièvement. Cela fait de nombreuses années que Mylène et moi nous «suivons» sur Twitter, et apprécions mutuellement le travail de l’une et de l’autre. Mercredi, j’ai lu ses tweets le cœur gros, soulagée de la savoir en vie, peinée d’imaginer la soirée de violence et d’absurde qu’elle avait dû traverser.

Vendredi matin, je reçois un message de Mylène: elle veut témoigner de ce qu’elle a vécu et elle veut que je l’y aide. Mais pas n’importe comment: pas de récit héroïque ni victimaire mais une parole anonyme –il n’y a ni héros, ni lâche quand la volonté s’efface devant la survie–, pas d’interviews aux questions stéréotypées –trop souvent arrachées aux victimes par des journalistes pressés au risque d'ancrer un traumatisme ou générer de faux souvenirs–, mais un texte librement rédigé, sans suggestion, sans cadrage, au cœur de son processus personnel de résilience.

Pas question qu’on dénature ses mots pour mieux coller aux caricatures naïves et esthétisées de ce que vivent les personnes confrontées à un péril imminent. Juste un récit pour aider –peut-être– d’autres victimes, passées, présentes et à venir, juste un récit pour dire la conscience modifiée, l’ambivalence des émotions, l’intensité des sensations, et l’humanité brute qui résiste. Son texte est une minute de silence, dédiée à ceux qui ont perdu la vie, mais aussi à toutes celles et ceux qui devront survivre à ce vécu marquant, dans leur corps et dans leur tête.

***

«Ce soir j’ai rendez-vous avec S. aux Savons d’Hélène. Je me fais une joie de la retrouver, nous avons beaucoup de choses à nous dire, nous avons à nous raconter le quotidien, l’exposition, le départ raté en Afrique, nos vies. Elle a prévu d’aller au théâtre ensuite. Nous avons convenu de nous voir pour prendre un verre et grignoter. Pinot noir pour elle, muscat pour moi.

En l’attendant, je lis la story de M. sur Instagram, ses mots sur son expérience à l’étranger. Son regard, ses textes que j’attends chaque jour pour vivre un bout de cette expérience avec lui. Par procuration. À travers ses yeux.

Je n’entends pas S. arriver. On s’embrasse. On s’installe, on trinque, on se raconte.

La serveuse est très sympa, belle, patiente. Elle glisse entre les tables comme un poisson.

Le temps file, nous nous sommes retrouvées à 18h30 et je ne sais pas quelle heure il est. S. a encore le temps de prendre un dessert avant d’attraper son tram. Je finis tranquillement ma tartine «Croq’Hélène». Le café s’est rempli depuis tout à l’heure, les discussions sont animées, légères, joyeuses.

Des coups. Forts, à la porte. Les conversations ne s’interrompent pas. On poursuit nos phrases, on ne prête pas tellement attention.

Des coups encore et des hurlements contre la porte. Les regards échangés, les corps qui se dressent d’un coup, nous font nous lever aussi. Face à quelque chose qui se passe. Sans trop bien savoir quoi. Les hurlements toujours. Encore des coups. Des coups de feu. Juste derrière la porte qui tremble un peu. L’impression qu’elle va s’ouvrir, qu’elle peut s’ouvrir.

La peur partout. On va vers le fond du bar. Je crois à une baston. À un règlement de comptes. Je revois des images du quartier de la Croix-Rousse à Lyon, celles que je m'étais construites quand M. m'avait raconté l'altercation de ce couple, avec le couteau et le sang.

De toute façon, on ne pense pas. On s’éloigne, on se masse. Vers le fond du bar. Je cherche juste à garder S. dans mon champ de vision.

On bascule dans un autre monde. Ce n’est pas une altercation.

Un mouvement interrompu par l'arrivée de nombreuses personnes par le fond du café, qui nous ramène au milieu de la pièce, plus près des vitres. Les clients de la terrasse extérieure, qui se replient.

L’une d’entre eux me dira plus tard qu’elle s’est jetée à terre, qu’elle a forcé sa mère à faire de même. Pas d’ambiguïté sur la nature des coups depuis la terrasse. Pas d’étouffement comme depuis l’intérieur.

Je suis glacée par les cris de l’homme. Qui reste encore à l’extérieur et qui est rapatrié en urgence à l’intérieur dès que le tireur est parti. Dès que l’on n'entend plus de coups de feu. «Il faut le rentrer!» Le temps est étiré, il n’a plus de forme.

Il est ramené à l’intérieur par plusieurs personnes. Un homme grand, costaud, cheveux longs attachés en queue de cheval.

Deux femmes médecins se précipitent sur lui pour le prendre en charge.

Je ne sais pas où me mettre pour ne pas déranger les soins, pour ne pas les gêner, pour laisser de l’air. Nous sommes les uns sur les autres. Il commence à faire très chaud, nous sommes trente, quarante, peut-être cinquante, dans la pièce de devant, massés sur le côté droit pour laisser le blessé à gauche.

Rescapés dans les toilettes, dans la cave, plus froide, derrière le bar encore pour certains. Je finis dans les toilettes, avec plusieurs personnes. Certains perdent pied, crises de nerfs, vapotage intensif, d’autres sont tétanisés, regards dans le vide, d’autres encore ne supportent pas de voir le blessé par terre, qui souffre, qui crie, qui vomit.

Les femmes médecins sont extraordinaires. On dénoue les coussins des sièges, on essaye d’adoucir la position du souffrant.

Comme d’autres –je ne sais pas combien– je suis en train d’appeler les pompiers, les secours depuis un moment sans succès. Les lignes sont occupées.

J’arrive enfin à avoir quelqu’un: «Je suis aux Savons d’Hélène, il y a eu des coups de feu, on a un blessé à l’intérieur».

«Je ne vous cache pas qu’on a beaucoup de blessés, mais on essaye de vous envoyer quelqu’un au plus vite.»

On bascule dans un autre monde. Ce n’est pas une altercation.

Et puis on remarque un homme à terre, dehors, au coin du café, à l’angle de la rue Sainte-Hélène et de la rue du Savon. Il ne bouge pas.

Commence une longue attente. Et la chaleur monte, augmente. On bouge des tables, des chaises. Pour faire de la place pour J., le blessé dont j’apprendrai plus tard le prénom. Pour qu’il respire. Les deux femmes médecins l’accompagnent de paroles réconfortantes. Lui demandent de garder les yeux ouverts. De rester avec elles. De rester en vie. Il souffre, il gémit. Nous le veillons.

Une jeune femme ne veut pas répondre à ses parents qui appellent («Ils s’inquiéteraient trop»), une autre essaye de calmer sa mère, un homme, sur le point de s’évanouir «ne veut pas voir ça», une femme qui ne quittera pas son sac de cadeaux de Noël, trois femmes enceintes tiennent le coup, un groupe de collègues, un groupe de copines pour un anniversaire, des visages, des allures, des habits qui marqueront durablement mon esprit. Je cherche S. Elle prend des photos, elle bouge, elle s’occupe.

Dans les toilettes, j’ai prévenu M. et mes parents. Leur dire que tout va bien, que le danger est passé pour moi. Je cherche en même temps des informations, sur Twitter, j’essaye de prévenir aussi, je me connecte, je me relie, ça me rassure, ça m’occupe.

Nous nous demandons aux uns et aux autres comment nous allons. Ce que nous pouvons faire pour aider. Mais c’est aussi la sidération, la maladresse. Le décalage. Et J. par terre.

On remarque l’arrivée des policiers et des militaires. Ils courent partout. Comme en panique, en chasse, dans tous les sens. Ils mettent en joue.

On se replie à nouveau par terre, derrière le bar, où l’on peut, par crainte des balles perdues. Je ne sais pas comment le temps défile, ni quelle heure il est. J’ai passé ces minutes, ces heures comme en apnée.

Et puis on remarque un homme à terre, dehors, au coin du café, à l’angle de la rue Sainte-Hélène et de la rue du Savon. Il ne bouge pas. On veut aller le chercher. Certains pensent que c’est trop dangereux. La police nous en empêche. Il va être pris en charge par les secours, ils s’en occupent. Nous n’avons pas le droit de sortir. Nous sommes confinés. Ce blessé, c’est D.

Le centre-ville est évacué. Nous sommes enfermés et la ville se vide.

On apprend qu’il y a eu plusieurs blessés, déjà un mort. Les informations commencent à circuler, localement, nationalement, internationalement.

Il serait seul.

L’homme dehors a été attaqué avec plusieurs coups d’un gros couteau. Je ne sais d’où me parviennent les informations. Je mélange tout.

J. aurait une balle dans la nuque.

Sa mâchoire est déformée. Il crie de plus en plus fort. Il est entouré, pris en charge, accompagné sans interruption, à chaque instant.

J’ai une infinie gratitude pour l’équipe du café. Pour ce qu’elles et il ont fait. Leur présence, leur courage, leur humanité à toute épreuve.

Pour l’instant, on ne se parle pas beaucoup entre nous. On est en alerte, en vigilance, on guette par la fenêtre, on s’agrippe à nos téléphones, on donne des nouvelles, minute par minute, à nos proches, j’en prends sur Twitter, j’essaye d’avoir de vraies infos. M. me relaie ce qu’il entend, en flux régulier, depuis sa chambre d’hôtel en Afrique.

Les messages des proches, inquiets, de soutien, commencent à arriver. Ça fait du bien. Je vais tenir. De toute façon je ne comprends pas bien ce qui nous arrive. Les médecins me parleront de «l’état de dissociation».

La chaleur augmente encore. On ne peut ouvrir aucune porte, aucune fenêtre. Juste l’air plus frais qui monte depuis la cave.

On essaye de recharger les batteries de nos portables, de garder un contact constant avec l’extérieur. On se relaye auprès des chargeurs, on se les prête.

L’équipe des Savons d’Hélène est extraordinaire. Elles et il ont assuré instinctivement notre sécurité, s’assurent de notre agencement dans le café, pour les soins de J., transfèrent l’information, font preuve d’attention à chacune et chacun en passant. Un verre d’eau, autre chose. Elles et il ne s’arrêtent jamais. Restent en mouvement.

J’ai une infinie gratitude pour l’équipe du café. Pour ce qu’elles et il ont fait. Leur présence, leur courage, leur humanité à toute épreuve. Celle qui circulera entre les clientes et les clients enfermés.

Le bar est ouvert, on se réconforte, on se réchauffe, même si on étouffe.

Des policiers, des pompiers et des urgentistes entrent dans le café. Le relais est pris auprès de J. Je ne réalise pas trop.

Photo prise par S.

Quand la porte s’entrouvre, on peut apercevoir un vélo au sol, une écharpe, je crois. Une scène de bagarre.

J’entends que J. s’est battu avec le tireur en fuite. Celui que tout le monde recherche. Celui qui fait maintenant l’objet d’une chasse à l’homme. Une femme, grande, chemise blanche, cheveux attachés en chignon, me dit que son amie des forces spéciales lui a écrit: elle lui indique que maintenant, ils ont l’ordre de le tuer. Pour arrêter d’autres dégâts humains. Les blessés sont décomptés aux informations et le nombre augmente petit à petit.

Le lendemain, le bilan se stabilisera à seize victimes, trois morts et des blessés dont de nombreux graves, avec parfois le processus vital engagé. J’apprendrai par les journaux que J. est vosgien, qu’il a pris des éclats de balle et même une balle dans la nuque. Et qu’il est en réanimation. Je ne sais pas s’il survivra.

Si je croyais en Dieu, je prierais.

Vu les cris, la proximité dans le sas, les mouvements de porte et notre peur que la porte s’ouvre, tout porte à croire que J. a empêché le tireur d’entrer. Faites qu’il survive.

Je ne vois pas D., je ne sais pas ce qu’il devient. J’espère qu’il est pris en charge, sauvé.

On ne peut toujours pas sortir. On voit arriver une ambulance dans le café, on se dit que c’est le signe que le tireur est loin.

Le téléphone ne cesse pas de sonner aux Savons d’Hélène. C’est que leur patron ne comprend rien à ce qu’il se passe. Il n’a pas regardé les infos.

Le tireur est à Neudorf. Vers la rue d’Épinal.

J’appelle mon oncle et ma tante qui habitent là-bas. Ils ne répondent pas.

J’appelle leurs fils. Ils ne répondent pas. Ma mère m’écrit qu’ils vont bien, qu’ils étaient sous la douche. Je reçois un message d’eux juste après, qui s’inquiètent pour moi.

Mes enfants sont à la maison. Ils dorment depuis longtemps maintenant. Avant même que tout cela ne commence. Je veux juste être auprès d’eux le plus vite possible. Je suis en perfusion de messages avec M., avec ma mère et avec tous les proches qui m’écrivent.

Je perds régulièrement S. des yeux. Je la cherche, je la retrouve. On se réconforte. On se resserre l’une contre l’autre. On attend. On n'en parle pas beaucoup. Seulement pour échanger quelques infos.

Où est le tueur. Il se rapproche de chez elle. Là où sont E. et sa petite fille T.

Un hélicoptère survole sans arrêt le quartier.

Les policiers, qui sont maintenant avec nous, ne veulent pas nous dire ce qui se passe.

Cela signifie pour nous que rien n’est maîtrisé. On comprend que nous allons rester là jusqu’à nouvel ordre.

J. est évacué. D. aussi.

La zone est circonscrite avec des rubans rouge et blanc. Scène de crime. Nous ne pouvons plus sortir par la porte de devant.

Une journaliste essaye de me contacter sur Twitter. Je ne réponds pas.

Le téléphone ne cesse pas de sonner aux Savons d’Hélène. C’est que leur patron ne comprend rien à ce qu’il se passe. Il n’a pas regardé les infos.

Chacun prend à boire, on se répartit dans le café. On se pose, on se repose. On essaye de se remettre de nos émotions. On se recalibre, réétalonne.

Le danger est éloigné. Nous attendons. Le temps qu’il faudra.

Photo prise par S.

Une femme dont je m’étais inquiétée pour sa pâleur et sa faiblesse un peu plus tôt, se poste devant moi, regard direct: «Tu as des yeux magnifiques». Elle repart aussitôt, descend dans la cave pour prendre l’air et fumer une cigarette avec d’autres personnes rassemblées en bas.

J’ai envie de pleurer. Ça y est. Mais je retiens toujours, je refoule, je continue de flotter.

Une femme âgée s’endort sur ses bras, d’épuisement, derrière moi. Je lui demande si ça va. Je vois un homme hagard sur une chaise un peu plus loin. On se fait passer des verres d’eau, des morceaux de pain, des bières, du crémant. Tout ce qui nous tombe sous la main dans le café.

Je branche mon téléphone au-dessus de la cocotte avec la soupe au butternut. À côté, le vin chaud ne chauffe plus depuis longtemps.

Deux policiers circulent parmi nous. Ils prennent les noms, prénoms, dates de naissance, numéros de téléphone sur un minuscule carnet.

Toujours aucune information de leur part.

Je remarque, par une réflexion de S., les guirlandes lumineuses au plafond, les décorations de Noël. Comme si je revenais à moi, et mesurais, un peu, le décalage de la situation.

Je vais voir l’ami de J. et D. Je lui demande si ça va. Nous avons besoin d’être en contact, ensemble. Reliés. Il a une entaille dans l’épaisseur de son manteau. Le couteau n’a pas traversé jusqu’au bout. Il est choqué. Les deux blessés graves sont ses amis.

Je remercie l’une des deux médecins. Pour ce qu’elle a fait pour J. Pour son sang-froid.

Une spectatrice en imprégnation totale. Présente-absente.

Le lendemain, à la CUMP (Cellule d’urgence médico-psychologique), je découvrirai ma culpabilité de n’avoir «que donné de l’air». D’avoir été spectatrice et non active. De ne pas avoir été plus utile, plus aidante, plus, plus, plus…

À la CUMP, on me dira que je viens de vivre une situation non ordinaire. Que les réactions, dans une telle situation, ne sont pas ordinaires non plus. Que je ne dois pas culpabiliser, que mettre sa vie en danger, cela ne revient pas forcément à aider les autres.

J’aurai le sentiment diffus, enfin formulé, du sacrifice de J. pour nous protéger. De l’insupportable sensation d’abandon à l’extérieur de D. Je souhaiterai à en hurler qu’ils soient en vie. Je ne supporterai pas l’idée de leur solitude dans ce qu’ils ont vécu. C’est ça l’horreur inextricable. Se calfeutrer et les autres dehors. Le réflexe de survie, presque animal, et l’horreur derrière la vitre. À quelques centimètres.

Le patron du restaurant en face des Savons d’Hélène me racontera le surlendemain ce qu’il a vu et comment ils se sont occupés de D. Comment ils l’ont accompagné eux aussi, comme nous avec J.

Soi pas comme d’habitude. Soi dans un attentat. Pas des héros, pas brillants. En survie.

Le cerveau court-circuité, en mode automatique, en sidération, en flottement.

Accepter d’être passée par la peur, le réflexe de fuite. Cachée dans les toilettes un moment.

Je comprendrai aussi que j’étais en hypervigilance. Analysant la situation, le regard panoramique, identifiant les risques, les issues, les personnes faibles, localisant sans arrêt S. des yeux, ressentant un début de panique quand je ne la repère pas.

Une spectatrice en imprégnation totale. Présente-absente. Plus là mais présente dans les portes, les vitres, les tables, les corps autour. Un éclatement de soi dans la pièce.

Et enfin je craque, je m’écroule.

Il est presque minuit. Les corps se relâchent petit à petit. On s’assoit, on boit, on essaye de se parler de ce que l’on sait, de ce que l’on croit avoir compris. On sent que le danger s’éloigne. Je bois, je mange.

Je sens à nouveau mon corps, faible, fatigué. J’ai froid.

Les corps s’affaissent. Certains rient. Le relâchement.

Nous sommes en vie.

Nous sommes encore en vie.

Nous sommes vivantes et vivants.

Deux personnes fêtent aujourd’hui leur anniversaire. Je n’ai pas le cœur de chanter. Le décalage de la situation est troublant.

L’équipe du café n’arrête pas de s’affairer. Non-stop. Sert de l’eau, des tartines, des desserts, des boissons, s’inquiètent encore de tous. La cuisine derrière le bar est lavée, rutilante.

Un homme vient nous voir, S. et moi. Il nous frotte les bras, nous demande si ça va, comment on compte rentrer. Il commence à organiser les covoiturages. On commence à penser à sortir. On ne sortira que deux heures plus tard. Après six à sept heures de confinement.

Le policier ne nous dira toujours rien, aucune information, mais avec le sourire.

En attendant, on met la tête dans les casiers de rangement des couverts, avec pulls et manteaux. On essaye de dormir.

Et puis d’un coup, bien après, on nous dit qu’on peut sortir, y compris pour rentrer à Neudorf. Alors que le tireur, localisé là-bas, est toujours introuvable.

Mais S. veut absolument rentrer chez elle, retrouver E. et T. Elle a l’autorisation de rentrer chez elle à pied par la police. Je ne peux pas la retenir. Je comprends ce besoin urgent de retrouver les siens.

Elle me promet de me tenir au courant. Elle est bien arrivée chez elle. J’ai suivi son trajet au fur et à mesure par sms.

Je décide de récupérer mon vélo pour rentrer.

Il faut que je passe devant le café pour cela. Devant la «scène» et les pièces à conviction.

Un policier m’accompagne. Il me met en garde contre les journalistes et leur «zoom». Ils sont postés le long du ruban.

Je vois tout répandu au sol, les papiers éparpillés, le vélo, le foulard, les traces du combat.

Comme un robot, je prends mon vélo et rentre d’une traite.

Je rassure tout le monde, par sms, Twitter, Facebook, depuis ma cage d’escalier. Je rentre dans mon appartement. Je serre ma mère et mon père dans mes bras. J’embrasse mes enfants, qui dorment paisiblement.

Et enfin je craque, je m’écroule.

Le jeudi 13 décembre, j’apprends par la voix de son père, à la radio, que J. se réveille, qu’il est conscient. Un rayon de soleil.

Je n’arrive toujours pas à trouver de nouvelles de D.»

* Le prénom a été changé.

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