Culture

L'autre carrière de Jeff Goldblum

Temps de lecture : 9 min

À l’occasion de la sortie de son premier album et après un concert à Paris, rencontre avec l’acteur américain, qui mène en parallèle depuis trente ans une carrière volontairement méconnue de pianiste de jazz.

Jeff Goldblum | Pari Dukovic
Jeff Goldblum | Pari Dukovic

«Do you smile to tempt a lover, Mona Lisa? Or is this your way to hide a broken heart?» [1] Sur le plateau du talk-show anglais de Graham Norton en octobre 2017, c’est avec sa douceur habituelle que Gregory Porter reprend «Mona Lisa», l’un des classiques de Nat King Cole. Délestant le morceau de ses cuivres et cordes, c’est uniquement d’un pianiste qu’il est accompagné. Mais pas n’importe lequel: concentré sur ses partitions on découvre, ses mains balayant les touches, Jeff Goldblum, invité dans l’émission pour la promotion du film Thor: Ragnarok.

Un acteur? Après tout, pourquoi pas, pour une chanson récompensée d’un Oscar en 1950. Surtout que l’habileté de Goldblum devant un clavier, déjà entraperçue sur grand écran, notamment dans La Mouche (1986), n’est pas de l’ordre de la petite ligne ajoutée à la va-vite avant une audition dans la section «compétences particulières» de son CV: voilà trente ans que la star de Independence Day (1996) fait régulièrement le pianiste de jazz dans des bars de Los Angeles, quand il n’est pas sur un plateau de tournage ou désormais occupé par sa jeune famille.

Mais ce soir-là, en plus d’avoir probablement pris son public par surprise, Goldblum a surtout tapé dans l’œil d’un représentant du label de Porter, Decca Records. Un an plus tard, voilà l’acteur de 66 ans de retour en Europe, et cette fois avec sous le bras un premier album, The Capitol Studios Sessions. «Cela fait du bien de pouvoir ne parler que de musique pour une fois», sourit-il. Difficile pourtant de ne pas aborder sa carrière et son jeu d’acteur tant ceux-ci semblent avoir été influencés par son amour du jazz. Lui-même en semble marqué, sa voix multipliant les inflexions au sein d’une même phrase, et son esprit divaguant d’une anecdote à une autre sans trop se soucier du point de départ.

La veille de cette rencontre, il a également laissé libre cours à sa fantaisie au cours d’un concert donné au Trianon à Paris, le 18 novembre où, pendant trois heures, il a alterné photos et discussions sur le cinéma avec le public, et morceaux de jazz avec le groupe qu’il a assemblé depuis quelques années. «C’est toujours léger, c’est toujours un plaisir. Mais j’y travaille beaucoup aussi, je suis très discipliné, j’essaye de m’entraîner –et donc d’apprendre– quotidiennement. Je suis certainement beaucoup plus consciencieux aujourd’hui que je ne l’étais à mes débuts. [rires]»

De Pittsburgh à Hollywood

Ses débuts, Goldblum, né et élevé à Pittsburgh, les fait «vers 10 ans, à peu près au même moment où m’est venue mon envie de devenir acteur». Ses parents –père médecin qui se serait lui aussi bien vu acteur, mère animatrice de radio puis entrepreneuse– tous deux fans de théâtre et de musique, insistent pour que leurs enfants s’ouvrent à ces disciplines. Le jeune Jeff commence alors les leçons de piano avec un répertoire classique, bien aidé par la présence à la maison d’un quart de queue Steinway, mais handicapé par un flagrant défaut de motivation. «Clairement, je manquais d’implication, cette musique ne me parlait pas assez, alors. Puis cette lubie de devenir acteur ne m’aidait pas, c’était une sorte d’obsession.»

Un jour, son professeur lui propose de s’exercer sur des morceaux plus syncopés, comme «The Alley Cat», instrumental danois sorti peu avant. Voilà le déclic, «une sorte d’illumination, dit-il les mains vers le ciel. Ce style, ces couleurs… C’était une vraie porte de sortie vers quelque chose qui me ressemblait bien plus.» Il fait ensuite la connaissance de Frank Cunimondo, pianiste de jazz et professeur. «Il venait de sortir un album, et il faisait quelques concerts en ville, je suis allé le voir une fois ou deux. Puis j'ai pris des leçons avec lui. Il m’a appris beaucoup de choses sur les harmonies, les lead sheets, comment improviser… Il m’a appris le jazz.»

Goldblum passe malgré tout à côté d’une scène jazz locale alors en pleine effervescence. Située à mi-chemin entre New York et Chicago, Pittsburgh bénéficie dans les années 1950 et 1960 des allers et venues des stars de l’époque entre les deux villes pour les accueillir, et voir par la même occasion sa propre identité se développer, avec des artistes comme George Benson, Mary Lou Williams ou Stanley Turrentine.

«Si ça se trouve, vous en savez peut-être plus que moi sur le sujet. J’essaye de rattraper mon retard, j’étudie cette période qui me passionne, mais j’ai encore beaucoup de choses à découvrir sur la scène de Pittsburgh. Quand j'étais jeune, j’ai un peu entendu parler de grands noms comme Erroll Garner ou Ahmad Jamal, mais je sais aujourd’hui qu’il se passait plein de choses en ville à l’époque, et j’ai beaucoup de regrets là-dessus, parce que ce sont des choses auxquelles j’aurais pu assister.»

Toujours animé par sa volonté de devenir acteur, Goldblum commence ensuite à mettre un peu d’argent de côté, notamment en démarchant les bars à cocktail de sa ville en recherche d’un pianiste, «en aucun cas des endroits intéressants de la scène jazz», mais qui ferment les yeux sur le fait qu’il n’a alors que 15 ans.

Puis il fait la connaissance de Lou Snitzer, agent artistique dont la belle-sœur Mildred est une amie de la famille. Sur ses conseils, il décide de quitter Pittsburgh pour New York. Il a alors 17 ans, et va commencer à étudier la comédie avec Sanford Meisner, professeur de théâtre célèbre pour sa méthode visant à détacher l’acteur de son texte pour le rapprocher de ses émotions. «La pierre angulaire de sa méthode est l’improvisation, et je voulais vraiment comprendre cet art, et je n’avais aucun doute que cela allait de paire avec mon apprentissage du jazz. Cette idée, vous savez, de se détendre un maximum, suffisamment pour écouter l’autre, pour interagir avec lui, jouer en réaction à lui, et créer quelque chose d’unique.»

«Donnez un concert par semaine»

Après quelques années de formation, Goldblum obtient son premier rôle dans Un justicier dans la ville (1974) aux côtés de Charles Bronson. Ce film, dont la bande originale est signée par rien moins que Herbie Hancock, lui permet d’attirer l’attention de Robert Altman, cinéaste alors déjà respecté, et connu pour le film M*A*S*H (1970). Ce dernier le fait venir en Californie pour le tournage des Flambeurs. Il n’en repartira plus. Goldblum tournera quatre films avec Altman. Lui-même grand fan de jazz, Altman réalisera même en 1996 Jazz’34, film dédié à la scène de sa ville natale, Kansas City.

«On a toujours beaucoup parlé musique, lui et moi. J’ai un souvenir, sur “Les flambeurs”, il avait trouvé cette femme formidable, qui jouait du piano dans des bars à cocktail en chantant “You're an old smoothie, I'm an old softie” (il entonne la chanson, un classique du répertoire américain, repris notamment par Ella Fitzgerald). Il est même venu nous voir jouer, cela devait être un de nos premiers concerts avec Peter, il y a quelque chose comme vingt-cinq ans, à Hollywood. On jouait dans une brasserie française, “Le Petit Four”, et il est venu avec sa femme Kathryn. Il était très encourageant.»

Le Peter auquel Goldblum fait référence est un autre acteur, Peter Weller, notamment connu pour avoir été le RoboCop de Paul Verhoeven, et dont il fait la connaissance en 1983 sur le tournage des Aventures de Buckaroo Banzaï à travers la 8e dimension. Découvrant en Weller un autre grand fan de jazz et un trompettiste à ses heures perdues, Goldblum lui propose régulièrement de venir chez lui quand leurs obligations professionnelles le permettent. «On passait nos journées à discuter et à jouer, on passait en revue toutes les partitions que nous avions sous la main.»

En 1995, Weller tourne sous la direction de Woody Allen dans Maudite Aphrodite. Il évoque bien évidemment avec le réalisateur new-yorkais leur amour commun du jazz, et mentionne alors ses entraînements réguliers avec Goldblum. Allen avait offert à Goldblum l'un de ses premiers rôles dans Annie Hall vingt ans auparavant et se souvient de lui, et conseille alors à la paire de l’imiter, et d’obtenir un passage régulier là où ils le pouvaient.

«C’est un peu de la faute de Woody Allen si on fait tout ça, finalement. Woody a dit à Peter: trouvez d’autres bons musiciens, donnez un concert par semaine, non seulement vous vous améliorerez, mais en plus vous prendrez du plaisir. Peter est alors revenu et m’a dit: on va faire ça. On a récupéré un ami à lui, un excellent guitariste. Et on a démarré comme ça, tous les trois, dans ce restaurant “Le Petit Four”, à l’heure du brunch, parce que Peter connaissait le patron. Après, on a trouvé un saxophoniste… Au bout de deux ans, Peter est parti, il a bougé un peu partout, à la Nouvelle-Orléans puis en Italie, où il a étudié puis enseigné l’histoire de l’art. Mais j’ai continué, et ça a constitué les fondations du groupe qui est le mien aujourd’hui.»

Ce groupe, Goldblum a choisi de lui donner le nom de Mildred Snitzer Orchestra, en souvenir de cette amie de la famille d'une certaine manière à l’origine de tout. Depuis plus de quinze ans, c’est au Rockwell, élégant restaurant-concert de Los Angeles, que la bande s’affiche presque tous les mercredis. Des performances où les interactions sociales sont toutes aussi importantes que la musique qui y est jouée: Goldblum va de table en table pour accueillir ses convives et partager un moment avec eux, se considérant presque plus comme un élément social que comme un musicien, laissant d’ailleurs souvent ses partenaires de jeu prendre le premier plan.

«Le fait de donner ces concerts me permet d’entrer dans la vie des gens d’une tout autre manière, quelque chose de bien plus direct, et je trouve ça passionnant.»

Jeff Goldblum

«Ce qu’il faut comprendre, c’est que si le cinéma m’a amené une reconnaissance du public, très gratifiante, le fait de donner ces concerts me permet d’entrer dans la vie des gens d’une tout autre manière, quelque chose de bien plus direct, et je trouve ça passionnant. Pouvoir discuter avec toutes ces personnes, apprendre à les connaître l’espace d’un instant, qu’ils soient fans de jazz ou non, est quelque chose de très exaltant.»

Sur la scène du Trianon, comme dans ses bars de LA, Jeff Goldblum propose au public de venir le rejoindre, prend le temps de faire des photos, de partager des anecdotes. Il se prend même à refaire sa célèbre pose de Jurassic Park. Une femme lui demande d’enregistrer un message pour son fils, pour lui dire de ne pas lâcher ses études de piano. L’acteur s’exécute, toujours avec le sourire, avant de faire chanter à quelques membres du public l’hymne de leur pays respectif.

Un jardin secret

Le contenu musical de ses concerts, comme celui de son album, sorte de témoignage de ses soirées angelenas, enregistré en public aux célèbres Capitol Studios de LA sous l’impulsion de Larry Klein –producteur notamment de Joni Mitchell et Herbie Hancock–, ratisse large sur le spectre du jazz. Aidé par un groupe virtuose, il navigue entre indémodables classiques et morceaux moins connus du grand public, entre instrumentaux et chansons interprétées par Haley Reinhart, Imelda May et même l'humoriste et actrice Sarah Silverman. «En concert il n’y a jamais de certitudes sur ce que l’on va jouer. Le groupe démarre quelque chose, je me dis, “tiens, c’est pas mal”, et je suis. Ou, à l’inverse, une envie me vient et je me lance avant que le groupe ne m’emboîte le pas. Notre volonté, c’est d’offrir quelque chose de substantiel aux fans de jazz, qui ne soit pas ringard, autant que de rendre le jazz accessible aux personnes qui n’y connaissent rien. Puis c’est aussi important que le groupe ne s’ennuie pas lui-même!»

De suite à cette expérience studio, il n’en est pour l’instant pas question pour Goldblum. Non qu’il souffre du syndrome de l'imposteur, mais il n’a jamais été question pour lui de s’imposer dans un milieu déjà exposé aux caprices d’autres acteurs. Même si cela fait longtemps qu’il ne considère plus sa musique, qu’il a lui-même un peu gardé comme un jardin secret, «comme un hobby».

«Je suis acteur. Je pense être à un point de ma carrière où je joue mieux, et ça s'applique aussi au jazz. Mais je cherche toujours à m’améliorer sur ce point, comme je cherche toujours à m’améliorer au piano, ce que j’ai l’impression de faire à chaque fois que je joue. Cependant, je n’ai pas envie d’envisager cela sous un angle professionnel, parce que cela gâcherait tout le plaisir. Ma carrière d’acteur fait qu’aujourd’hui j’ai la chance de pouvoir faire des choix, sur les scripts, sur les personnes avec qui je veux travailler... Et de faire ma musique sans la pression d'avoir à en vivre. C’est mon espace de liberté.»

1 — «Souris-tu pour tenter un amoureux, Mona Lisa? Ou est-ce ta manière de dissimuler un coeur brisé?» Retourner à l'article

François Pottier

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