Politique / Société

Les «gilets jaunes» auraient-ils porté un coup fatal à la Ve République?

Temps de lecture : 6 min

Avec l’irruption des «gilets jaunes», la crise de régime s’aggrave dramatiquement. La défiance envers les institutions progresse, et les élites voient se tarir le stock de solutions possibles.

Manifestations des «gilets jaunes» à Nantes, le 15 décembre 2018 | Sébastien Salom-Gomis / AFP
Manifestations des «gilets jaunes» à Nantes, le 15 décembre 2018 | Sébastien Salom-Gomis / AFP

Le prix du carburant a été le détonateur d’une mobilisation et d’une crise inédites au cours de la Ve République. Comme souvent, c’est une décision banale –mais une décision de trop– qui a engendré le développement exponentiel d’un mouvement de contestation horizontal, largement nourri par les réseaux sociaux.

En fait d’une question de «pouvoir d’achat» –expression dont on ne peut que critiquer l’intégration à la logique néolibérale–, ce sont bien les questions de la précarisation de l’emploi, du déclassement, de la paupérisation et des inégalités territoriales qui sont au cœur du réacteur de cette explosion contestataire.

Échappant aux partis et aux syndicats, entretenant de fait un flou très artistique sur le patchwork idéologique de ce peuple contestataire, les «gilets jaunes» ont assuré leur visibilité par l’occupation des ronds-points du pays, et pâti autant que bénéficié des scènes d’émeutes se déroulant chaque samedi à trois cents mètres de l’Élysée.

Contestation de la légitimité du pouvoir

Les «gilets jaunes» ont un point commun avec la Manif pour tous et Nuit Debout: ils ne contestent pas seulement le projet ou la mesure qui motive leur mouvement, mais également la légitimité du pouvoir en place. Cela n’a rien d’anecdotique, et tout d’un révélateur.

Plusieurs groupes sociaux, victimes des effets matériels de la crise de 2008, ont muté idéologiquement et cessé de croire en le régime. La contestation des élites du pouvoir –auxquelles on associe souvent les médias– et de leur légitimité est un trait assez répandu dans les sociétés les plus exposées aux effets de la crise et, en leur sein, parmi les groupes sociaux les plus touchés par dix années de répliques économiques.

La fracture territoriale a hissé l’incompréhension mutuelle de cette France et de ses élites à un degré rarement atteint dans le pays.

Les «gilets jaunes» sont issus de classes sociales qui, jusqu’à présent, ne s’étaient pas le plus manifestées. L’hypothèse d’un éloignement de cette France en gilet jaune par rapport aux syndicats et aux partis, mais aussi tendanciellement par rapport aux identités politiques les plus installées au sein de la Ve République, n’est pas à négliger.

La fracture territoriale a hissé l’incompréhension mutuelle de cette France et de ses élites à un degré rarement atteint dans le pays.

Défiance envers l'Union européenne

Précédemment, d’autres mouvements s’étaient inscrits en frontale opposition au consensus économique et social européen, comme celui contre la loi El Khomri, avec son précipité Nuit Debout, version française des «mouvements des places».

Par certains aspects, la Manif pour tous apparaissait souvent comme la résultante d’un déclassement des enfants de la bourgeoisie catholique. Le combat mené devenait une idéologie-écran, cachant –pour qui ne se penchait pas sur la question– une certaine détresse économique et sociale de cette population désormais soucieuse de sauver sa vision du monde.

Si l’on devait investiguer sur ce que pensent les «gilets jaunes», on découvrirait probablement qu’ils sont alignés sur l’ensemble de la population française quant au pullulement des phénomènes morbides propres aux temps de crise. Le conspirationnisme ou le sexisme sont hélas le bain dans lequel trempe une masse significative de nos concitoyennes et concitoyens.

Mais ce qui distingue notamment les «gilets jaunes» et fait clivage est la défiance envers les institutions européennes et les politiques menées en conformité avec le consensus économique des élites du pouvoir en Europe.

Des isoloirs de 2005 abattant le projet de «Constitution européenne» aux ronds-points de 2018, c’est une fraction significative du pays qui s’exprime. Enfilant un gilet jaune, le citoyen contestataire n’oublie pas de franchir le cap de la défiance envers le régime en place, et non seulement envers le pouvoir macronien.

Alternance sans alternative

Il faut évidemment définir les contours d’une crise de régime. Un régime politique ne se résume pas à ses rouages institutionnels, loin s’en faut. Il a également pour fonction de déterminer le mode de sélection des élites.

Parmi les fondamentaux censés le légitimer, on trouve des politiques comme l’aménagement du territoire –immarcescible mythe de la Ve République–, dont l’échec est patent au premier coup d’œil, pour qui traverse la France en train.

Le jeu de l’alternance sans alternative qui s’est appliqué avec la régularité d’un métronome depuis les années 1980 renforce le sentiment d’incapacité du politique. La machine infernale qui porte la crise de régime a commencé son implacable cliquetis au moment de la réforme du quinquennat.

Ce n’est qu’avec les présidences Sarkozy puis Hollande que la crise de régime a pris un tour plus préoccupant, tant les gouvernements de droite comme de gauche semblaient soumis aux mêmes contraintes, règles et logiques nées des négociations entre gouvernements européens et de l’affirmation d’un autoritarisme croissant de la Commission ou de la BCE.

Le régime de la Ve République souffrait d’un déficit croissant de confiance de la part de la population française; le système partisan vieux de quatre décennies marquait le pas.

Socialisme, démocratie-chrétienne et gaullisme perdaient à vue d’œil leur potentiel de légitimation et d’explication du monde.

Comme en Espagne ou dans d’autres pays, l’idée d’un gouvernement rassemblant droite modérée et social-démocratie faisait l’objet d’une campagne mezzo voce, dont la discrétion ne devait pas faire oublier l’omniprésence.

Les identités politiques traditionnelles, hier consubstantielles au régime, s’effritaient. Socialisme, démocratie-chrétienne et gaullisme perdaient à vue d’œil leur potentiel de légitimation et d’explication du monde. In fine, l’effondrement du PS et le spectaculaire recul du parti héritier des familles de droite ne peut surprendre personne, tant les visions du monde portant ces partis avaient été, dans l'électorat, chassées de toutes les têtes.

L’idée d’une crise de régime entre en résonnance avec les processus en cours depuis une décennie, notamment en Italie et en Espagne.

Dans la Botte, le quart de siècle berlusconien –la deuxième République– s'est conclu par l’émergence du parti de Grillo, le Mouvement 5 Étoiles, et l’OPA de la Lega et de Salvini sur les autres traditions de la droite italienne. La défiance envers les responsables politiques, renforcée par les effets de la stagnation économique, rongea la légitimité des institutions, du Conseil des ministres à la présidence de la République.

En Espagne, le mouvement de contestation de la Puerta del Sol –et des autres places du pays– mit à mal tant le Parti populaire (PP, libéral-conservateur) que le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). L’émergence de Podemos a correspondu au renouvellement stratégique de la gauche radicale et à l’affirmation de groupes sociaux diplômés, dont les jeunes générations forment le gros des bataillons.

Défections successives de groupes sociaux

Frappés par les effets de la crise, souvent convaincus que les promesses successives du régime avaient été trahies (moyennisation de la société au cours des années 1960, promesses liées à l’Europe en 1992), plusieurs groupes sociaux réagirent de façon sporadique ou opportune, en lien avec un projet du parti en place.

Assez logiquement, la «sécession» des groupes sociaux les uns vis-à-vis des autres autant qu’une forme de fragmentation territoriale ne pouvait qu’aboutir à une stricte séparation des mobilisations, dans le temps et dans l’espace.

La bourgeoisie catholique connut son moment en manifestant contre le mariage pour tous, symbole idéal pour rallier au panache rose de Frigide Barjot le monde catholique et son supplétif issu du peuple de droite. Nuit Debout fit découvrir François Ruffin et révéla autant une critique démocratique de plus en plus répandue qu’une fragilisation des groupes sociaux diplômés et précarisés des métropoles. Puis vinrent les «gilets jaunes», en négatif du macronisme.

Le macronisme est le précipité idéologique et corporatif des élites du régime.

Emmanuel Macron a opéré avec la Ve République comme les repreneurs d’entreprises aux succès spectaculaires le font: il a liquidé les secteurs les plus fragiles. Tirant parti de la faiblesse historique de François Hollande, se faisant élire face à Marine Le Pen, il entreprit de sacrifier le système partisan du régime, pour mieux le sauver.

Le macronisme est le précipité idéologique et corporatif des élites du régime. Il est la traduction française du rêve diffus dans l’UE de voir gouverner ensemble les familles politiques porteuses de la logique de Maastricht. Il est le dernier gardien des fondamentaux de la Ve République, dont l’option prise d’adhérer aux positions allemandes dans les discussions européennes.

Invisibles médiatiquement depuis longtemps, souvent victimes de prolophobie ou de dédain pour ces «petits-moyens», les «gilets jaunes» ont réussi un coup d'éclat d'autant plus spectaculaire.

C’est cependant, si l’on doit penser à ses conséquences, le régime politique dans son ensemble auquel ils ont porté des coups très violents. Parti de l’affirmation de ses intérêts matériels par une certaine France, le mouvement a embrassé d’autres préoccupations, en particulier d’ordre démocratique. Le régime est incontestablement atteint. Reste désormais à imaginer une réponse politique satisfaisante à ce mouvement.

Gaël Brustier Chercheur en science politique

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