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La vraie recette du tarama

Temps de lecture : 7 min

À l'opposé de sa version rose fluo distribuée par les industriels en tête de gondoles des supermarchés, le vrai tarama est une crème onctueuse, préparée avec des œufs de poisson, du pain, de l’huile et du jus de citron.

Taramosalata, Pita Bread- Hellenic Republic AUD10, AUD4 | Alpha via Flickr CC License by

Une mixture rose, grasse et insipide. Des blinis caoutchouteux. Vous avez peut-être de mauvais souvenirs de dégustation de tarama. Pourtant, tout tarama qui se respecte n’a absolument rien à voir avec cette pâte fluo. «Onctueux, avec un bon goût fumé d’œufs de cabillaud, le vrai tarama est pâle, et non rose comme le présentent les industriels pour attirer l’œil», explique Pierre Le Drech, chef de production à la Maison Lucas, un atelier de fumaison artisanal installé à Quiberon.

En effet, comme on peut le constater sur Open Food Facts, la plupart des taramas du supermarché contiennent beaucoup d’huile, un peu d’œufs de cabillaud fumés et salés et, entre autres ingrédients, un colorant: du carmin ou acide carminique (ce pigment rouge issu d’une petite bête, la cochenille).

Un additif pourtant pas vraiment nécessaire… En plus de sa teinte plutôt blanc très légèrement rosé, un bon tarama a «une texture veloutée», «un goût léger», et «un arôme qui nous fait voyager directement au bord de la mer», nous écrit la cheffe Dina Nikolaou, qui partage son temps entre Evi Evane, son restaurant parisien tenu avec sa soeur Maria, et ses émissions et cours de cuisine en Grèce.

Le tarama est donc une spécialité grecque, mais on retrouve des préparations similaires dans d’autres pays comme la Turquie ou la Roumanie (la «salata de icre»). Comme nous renseigne le Larousse, le mot tarama vient du «grec moderne taramás, œufs de poisson salés». Notre langage courant a simplifié: «Il faut savoir faire la distinction entre tarama et taramosalata. Le résultat final est appelé taramosalata, alors que le tarama renvoie au produit de base, les œufs de cabillaud. On utilise le mot tarama car c’est beaucoup plus simple et plus court. Cela arrive que l'on utilise le nom du produit de base pour désigner le plat», précise Dina Nikolaou. Pour ne pas brouiller les pistes, nous emploierons quand même dans cet article le mot «tarama» pour parler de la crème préparée, appelation la plus souvent employée en France.

Des œufs de poisson

«Le tarama est composé d’œufs de cabillaud», souligne la cheffe Dina Nikolaou. En pratique, il s’agit d’une poche faite de deux lobes allongés, prélevée au moment de l’éviscérage. Mais il est aussi possible d’utiliser des œufs d’autres poissons: la poutargue (œufs de mulet, délicieux mais plus chers, beaucoup plus locaux en Grèce, car le mulet est un poisson méditerranéen alors que le cabillaud vient d’Atlantique nord), donnera un excellent tarama.

«Quand vous achetez un pot de tarama, regardez l’étiquette: il faut qu’il y ait un maximum d’œufs de cabillaud. Chez nous, c’est 40%», recommande Pierre Le Drech. Pour avoir le goût caractéristique du tarama, il faut donc une quantité non négligeable de cet ingrédient de base. «Ici, on compte huit jours de travail pour faire du tarama», ajoute le chef de production de la Maison Lucas. En effet, avant même de commencer le mélange, «ces œufs de cabillaud sont salés. Puis on passe à l’étape du pochage et du séchage. On fait ensuite une fumaison au hêtre vert. Nous travaillons avec le dernier sabotier breton, Claude Simon, qui nous donne ses copeaux de bois».

Où trouver ces minuscules œufs quand on est un cuisinier amateur? Certains poissonniers en vendent, surtout à l’approche des fêtes. Tout comme les épiceries grecques ou orientales. Vous les trouverez soit en vrac, soit sous forme de poche fumée. «La poche doit être bien homogène et gonflée. Choisissez-la aussi par rapport à la quantité que vous souhaitez consommer», conseille Pierre Le Drech. Une fine peau recouvre les œufs. Il suffit d’ouvrir délicatement la poche avec un couteau pour récupérer les œufs à la cuillère.

Version à la crème

Ensuite, il y a plusieurs manières de faire. Cécile Petrossian, directrice de la boutique Petrossian à Paris, fait sa recette depuis quarante-deux ans: «On mélange délicatement les oeufs prélevés dans la poche avec une bonne crème épaisse, à l’aide d’un fouet. Cela demande du temps, c’est un travail minutieux.» C’est tout? Oui. «Pas de citron, rien d’autre, mais c’est fabuleux!», affirme-t-elle.

«Pour les quantités, on le fait à l’œil… Et puis, ça dépend des moments: parfois la poche est plus sèche, d’autres fois moins… Aussi, en fonction des poches et de leur fumaison, la couleur pourra être plus ou moins claire», rapporte Cécile Petrossian.

Mais les recettes grecques de tarama incluent souvent d’autres ingrédients. «Je me souviens de notre grand-mère dans sa cuisine en train de préparer la taramosalata. Elle frappait tous les ingrédients dans un mortier et mettait une pomme de terre bouillie à la place du pain, tout en ajoutant du jus de citron et de l'huile d'olive. Elle préparait donc un tarama crémeux, assez lourd, avec un goût plutôt amer donné par l’huile d’olive. C’est une version différente, que nous aimons toujours beaucoup puisque nous avons grandi avec ce goût unique», se souvient Dina Nikolaou. Aujourd’hui, elle préfère généralement préparer une version un peu plus légère, avec de la mie de pain et un mélange d’huiles.

Une émulsion façon mayonnaise

Ainsi, voilà la liste des ingrédients du tarama d’Evi Evane, son restaurant: 200 g d’œufs de cabillaud, 100 g de mie de pain de maïs rassis, 1 oignon (facultatif), le jus de deux citrons, 250 ml d’huile de tournesol, 150 ml d’huile d’olive et du poivre blanc.

Le principe, c’est d’abord de faire ramollir la mie de pain dans de l’eau froide, puis de l’égoutter entre ses mains. Ensuite, il faut ramollir légèrement les œufs de cabillaud avec une fourchette, les mettre dans un blender, avec l’oigon râpé et un tiers de l’huile de tournesol:

«Commencez par mixer à basse vitesse jusqu'à ce que tous les ingrédients se mélangent bien entre eux et que vous obteniez ainsi une crème assez dense. Nettoyez bien les parois du blender et continuez à mixer. Petit à petit, commencez à ajouter le reste de l’huile, d’abord l’huile de tournesol, puis l’huile d’olive. Ajoutez le jus de citron de la même manière.»

Quand la crème est bien «lisse, moelleuse, et épaisse», Dina Nikolaou ajoute enfin un peu de poivre blanc.

Du côté de Pierre Le Drech, quasiment le même procédé: de la chapelure est mélangée avec un peu de lait et les œufs de cabillaud. «Ensuite, il faut émulsionner avec l’huile, à l’aide d’un fouet électrique. C’est le même principe qu’une mayonnaise.» À la Maison Lucas, pour les pots de tarama, le citron joue aussi le rôle de seul et unique conservateur, «tout en apportant un petit goût citronné. Et on rectifie l’assaisonnement seulement si besoin car les œufs sont déjà salés».

Trouver lentement la bonne texture

«Pour moi, l’important c’est l’acidité, le goût des œufs, et la texture… ce n’est pas une mousse. On mange le tarama avec du pain ou de la pita: il faut donc qu’il ne soit ni trop liquide, ni trop épais. Il faut qu’il y ait de la matière, entre le crémeux et le trop consistant», explique Mikaela Liaroutsos, cheffe qui réinterprète la cuisine grecque dans son restaurant Etsi, à Paris.

Pour atteindre cette texture idéale, il est donc très important d'ajouter les ingrédients vraiment tranquillement. La cheffe conseille de mixer du pain brioché en morceaux, avec des œufs de cabillaud, et d'ajouter très progressivement un tout petit peu de lait et l’huile de tournesol. «Puis, petit à petit, un peu du jus de citron. Quand la consistance est onctueuse, j’arrête et je goûte, pour voir s’il faut rajouter du citron ou pas. Car certains citrons sont plus acides que d’autres! Et puis c’est en fonction du goût de chacun.»

«Si c’est trop épais, je détends avec un peu d’eau jusqu’à obtenir la densité souhaitée. C’est vraiment une recette pour laquelle il faut prendre son temps, ajouter les ingrédients petit à petit, goûter. Ce n’est jamais pareil.» Dernier conseil de Mikaela Liaroutsos: «Attention à ne pas trop faire chauffer le mixeur! Si on mixe trop longtemps, ça chauffe les œufs, et cela leur donne de l’amertume.»

Pain et pita

Réservez bien ce tarama au réfrigérateur... avant de le manger avec du pain frais! Pierre Le Drech aime bien aussi une version moins classique, «sur une feuille d’endive. Cela apporte une petite amertume, qui ne masque pas le goût du tarama».

Greek Mezze | my_amii via Flickr CC License by

«En Grèce, c’est un mezze que tu picores en apéro, sur une petite assiette», dit Mikaela Liaroutsos. La cheffe propose une idée de présentation: ajoutez «un trait d’huile d’olive, de l’origan frais et des pistaches concassées».

La recette

Ingrédients

  • 100 g d’œufs de cabillaud salés et fumés
  • 80 g de mie de pain
  • 15 cl d'huile de tournesol
  • 5 cl d'huile d'olive
  • Le jus d'un citron

Recette

Mettez la mie de pain dans un bol. Recouvrez d'eau ou de lait. Laissez tremper pendant dix minutes, puis essorez bien le pain entre vos mains. Mettez ce pain mou dans un saladier.

Ouvrez la poche d'œufs de cabillaud et prélevez les œufs avec une cuillère. Versez-les dans le saladier et mélangez grossièrement avec une fourchette. Ajoutez une petite partie de l'huile de tournesol (une à deux cuillères à soupe) et commencez à battre avec un fouet électrique. Ensuite, continuez à battre en ajoutant le reste des huiles en filet, très progressivement.

Terminez par le jus de citron. Versez-en un petit peu, goûtez, et ajoutez-en si nécessaire. Si le tarama est trop épais, ajoutez un peu d'eau et battez de nouveau le mélange. Ajustez jusqu'à obtenir le goût et la texture souhaitées.

Vous pouvez aussi réaliser cette recette dans un blender.

Lucie de la Héronnière Journaliste

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