Société

Travail du sexe: organiser plutôt que réprimer

Temps de lecture : 11 min

Depuis 2014 l’agglomération anglaise est régulièrement sous le feu des projecteurs pour son approche innovante de la question.

Vue aérienne de Leeds, au Royaume-Uni. |  | Benjamin Elliott via Unsplash CC License by
Vue aérienne de Leeds, au Royaume-Uni. | | Benjamin Elliott via Unsplash CC License by

Leeds est une ville de 750.000 habitants au Royaume-Uni sans renommée particulière. Depuis 2014 toutefois, l’agglomération est régulièrement sous le feu des projecteurs pour son approche innovante du travail sexuel. Une approche qui consiste à créer une zone de tolérance où les travailleuses du sexe de rue peuvent exercer sans crainte de répression policière: une «managed zone» ou «zone encadrée».

Travailleurs et travailleuses du sexe de rue peuvent y travailler entre 20 heures et 6 heures du matin, avec la police présente pour les protéger contre les violences plutôt que pour veiller à l’application des lois répressives à leur encontre. Bien que cette zone de tolérance ait permis d’établir une véritable relation de confiance entre les travailleuses du sexe et la police, conduisant à une augmentation drastique du nombre de plaintes pour violences qui étaient autrefois cachées, le quartier se trouve régulièrement attaqué par des personnes et organisations qui aimeraient y mettre fin.

Seize ans d’échecs successifs de l’approche répressive

Avant de s’attarder sur l’impact précis qu’a eu cette zone encadrée, remontons d’abord dans le temps. Kate Lister, historienne à la Leeds Trinity University, a mené un formidable projet de fond de documentation de l’histoire du travail sexuel à Leeds dont le résultat a été publié en ligne l’été dernier sous la forme d’une frise chronologique débutant au 19e siècle. L’étude des événements des vingt dernières années permet de mieux éclairer la prise de décision en 2014 de créer le quartier rouge encadré.

Il est aujourd’hui bien établi que parmi les différents types de travail sexuel, les travailleuses du sexe de rue sont la population la plus précaire, socialement marginalisée et durement confrontée à de nombreuses violences. Pour lutter contre ces violences, différentes initiatives sont prises à Leeds au fil des années.

En 1998 est ainsi mis en place un programme qui n’est pas sans rappeler la loi française de pénalisation des clients en vigueur depuis 2016. Ce programme, intitulé «Kerb Crawler Rehabilitation Programme», est un programme dit de «réhabilitation» des clients de travailleuses et travailleurs du sexe de rue. Il consistait à les punir et à les éduquer en leur offrant le choix entre une convocation au tribunal et une journée dans le centre du programme où on tâchait de leur faire comprendre le caractère immoral de leurs actions.

Les conséquences ont été les mêmes que celles que connaissent aujourd’hui les travailleuses et travailleurs du sexe en France: le nombre de clients a baissé de manière substantielle, forçant les travailleuses du sexe à baisser leurs prix et les plongeant par conséquent dans la précarité. Le faible nombre de clients a aussi obligé certaines à accepter des actes non protégés qu’elles refusaient autrefois. Les clients ayant peur de la police, les travailleuses du sexe étaient donc forcées d’exercer dans des endroits toujours plus reculés et sombres. Des campagnes furent alors menées pour dénoncer cet impact terrible, menant à la fin du programme un an après son lancement.

En 2004 l’opération Rampart a mené à l’arrestation à Leeds de 31 personnes soupçonnées d’être impliquées dans des affaires de trafic sexuel. D’un coût de 1,5 millions de pounds pour les contribuables britanniques, cette opération n'a pu mettre à jour aucune preuve de cas de trafics humains.

Entre 2004 et 2014, diverses autres stratégies sont tentées, tantôt contre les clients de travailleuses du sexe de rue, tantôt contre les travailleuses du sexe elles-mêmes. Tandis que l’opération Crow de 2006 vise les travailleuses de rue en les pénalisant pour «comportement antisocial», l’opération Demijohn de 2007 vise les clients qui sont pénalisés après enregistrement audio et vidéo de leurs comportements par des agents de la police habillés en civil.

De la répression à une approche respectueuse et protective

Les opérations répressives se sont inlassablement suivies sans qu’elles semblent avoir eu le moindre effet sur violences que subissent les travailleuses du sexe ou les plaintes des riverains. Pendant cette période, entre 1995 et 2014, où les répressions judiciaire et policière semblaient être les seules réponses envisageables vis-à-vis du travail sexuel, neuf travailleuses du sexe furent assassinées à Leeds et deux autres furent victimes de tentatives d’assassinat. En 2014, une étude réalisée par Kate Brown de la University of York a conclu que les lois et initiatives de criminalisation à Leeds n’avaient ni empêché le travail sexuel d’avoir lieu, ni de réduire les violences.

La situation était d’autant plus critique que les violences contre les travailleuses du sexe de rue étaient non seulement nombreuses, mais aussi très peu remontées aux autorités: il existe une très grande méfiance des professionnelles envers la police, qui n’est pas vue comme un allié mais comme une menace. Entre 2011 et 2014, seules 7% des travailleuses du sexe de Leeds ayant signalé des incidents ont accepté de partager l’ensemble des détails à la police. Ce faible nombre a pour terrible effet de laisser les agresseurs continuer à nuire en toute impunité, avec souvent une escalade en matière de violence.

À titre d’illustration de ce drame de crimes non dénoncés à la police, on se souviendra du serial killer Gary Ridgway qui a été condamné pour l'assassinat d’au moins 48 travailleuses du sexe durant 20 ans. Au cours de son procès, il s’était justifié ainsi:

«J'ai choisi des prostituées pour victimes parce que je hais les prostituées et je ne voulais pas les payer pour des rapports sexuels. J'ai également choisi des prostituées pour victimes parce que c'était facile de les tuer sans se faire arrêter. Je savais que leur disparition ne serait pas tout de suite signalée et ne le serait probablement jamais. J’ai choisi des prostituées parce que je pensais que je pouvais en tuer autant que je voulais sans me faire prendre.»

Le 17 décembre 2003, une commémoration est organisée à San Fransisco en souvenir de ces innombrables femmes à qui on a volé la vie. Le 17 décembre est alors devenu la date de la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux travailleuses du sexe, célébrée chaque année.

En respectant la zone et les horaires autorisés, les travailleuses du sexe ne risquent pas d’être pénalisées par les lois sur le racolage public.

En 2014, après consultation de habitants et de commerces locaux, la mairie et la police de Leeds décident de changer de paradigme. Mettant fin à des années de criminalisation systématique, elles créent une zone encadrée pour le travail sexuel de rue dans un quartier industriel où l’activité était déhà bien établie.

L’objectif est triple. Mieux protéger les travailleuses du sexe contre les agressions et instaurer un réel climat de confiance afin que ces femmes s'adressent plus souvent et sans crainte à la police. Répondre aux plaintes des habitants à propos des nuisances visuelles et sonores en localisant la zone en dehors des quartiers résidentiels et en ne la rendant active que la nuit. Permettre aux associations et travailleurs sociaux de mieux aider les travailleuses du sexe de rue en difficulté, en rendant ces dernières bien plus faciles d’accès.

En respectant la zone et les horaires autorisés, les travailleuses du sexe ne risquent pas d’être pénalisées par les lois sur le racolage public encore en vigueur au Royaume-Uni. En outre, une nouvelle officière de police de liaison a pour responsabilité précise de veiller à la sécurité des travailleuses du sexe et les inciter à dénoncer les violences. De leur côté, les clients ne peuvent pas non plus être pénalisés pour l’achat de services sexuels dans cette zone.

Des résultats probants

Les résultats ne sont pas fait attendre. Alors qu’en 2012 seules 7% des travailleuses dénonçaient à la police les violences commises à leur encontre, en 2015, 52% d’entre elles le faisaient. Trois fois plus de travailleuses du sexe acceptent par ailleurs de partager leur identité et leurs informations lors des plaintes à la police, facilitant la résolution des enquêtes. Les témoignages abondent dans ce sens. June, pour qui le travail sexuel de rue est un moyen de nourrir ses enfants, raconte: «Je ne l’aurais pas fait avant, mais je me sens maintenant en sécurité pour le faire».

Il en va de même pour Jessica qui travaillait dans le même quartier avant la mise en place de la zone encadrée.

«La zone encadrée a rendu les choses plus simples pour les filles car elles ne se font pas arrêter sans arrêt, donc elles peuvent demander de l’aide. Ça casse le cycle. Beaucoup de filles ont pu obtenir de l’aide pour avoir leur propre logement, pour qu’elles n’aient pas à dépendre de quelqu’un. Ça n’arrivait pas avant.»

Dans la même série d’interviews de travailleuses de sexe utilisant ce nouveau quartier rouge de Leeds, Alice raconte avoir été attaquée par un client. La police l’a alors immédiatement remarqué, et l’agresseur a pu être arrêté dans les trente minutes qui ont suivi. Pour Alice, «ça ne serait pas arrivé avant la création de la zone». Avant la mise en place de la nouvelle approche, Alice explique qu’elle n’aurait pas parlé à la police par peur d’être pénalisée: «Maintenant la police se soucie vraiment de nous».

«Les professionnels ont ressenti qu’il y avait une meilleure compréhension de la communauté à propos du travail sexuel».

Par ailleurs le soutien facilité fourni par l’association Basis qui offre de l’aide aux travailleuses du sexe de Leeds depuis 1989 est aussi apprécié de celles-ci. L’association distribue un grand nombre de préservatifs et de tests pour dépister les infections sexuellement transmissibles. Basis fait aussi en sorte d’aider celles qui souhaitent arrêter tout en respectant celles qui décident de continuer.

Enfin, la zone encadrée a eu un impact positif sur les relations avec les habitants de Leeds; d’après la Mairie et la police de Leeds, pendant la première année d'existence de la zone seules treize plaintes ont été reçues, alors que quarante-cinq avaient été déposées l’année précédente. D’après un bilan conduit après la première année, «il y a eu une réduction du nombre de plaintes des habitants et dans l’ensemble une attitude plus positive de la communauté locale puisque les nuisances ont été réduites de manière significative. Les professionnels ont ressenti qu’il y avait une meilleure compréhension de la communauté à propos du travail sexuel».

Des critiques malgré les bénéfices

Malgré ces résultats extrêmement bénéfiques qui contrastent avec l’échec des opérations répressives envers les clients et les travailleuses du sexe elles-mêmes, certaines critiques ont émergé. Ue association de riverains, «Sauvez nos Yeux» («Save our Eyes») estime que l’approche encadrée a conduit à l'augmentation de déchets –préservatifs et seringues usagées– et dénonce des actes sexuels conduits en dehors de la zone et des horaires prévus. Des comportements qui défient les règles instituées par la zone encadrée.

Face à ces problèmes, des responsables de l’association Basis expliquent que «les travailleuses du sexe sont tout à fait conscientes et empathiques envers les inquiétudes des habitants» et notent que «la majorité des femmes avec lesquelles [Basis travaille] obéissent aux règles et soutiennent ces règles». Concernant celles qui créent les troubles, «il y a quatre à six femmes qui ont des difficultés à respecter les règles, des femmes avec lesquelles [Basis doit] travailler de manière encore plus intense car elles sont assez vulnérables».

Sans remettre en cause la réalité de certains problèmes soulevés qui doivent en effet être réglés, on peut se demander si certaines critiques ne sont pas motivées par un positionnement idéologique abolitionniste. Ainsi lors d’un récent débat à la mairie de Leeds à propos de la zone encadrée, une conseillère municipale a déclaré sans détours que «l’intérieur du corps d’une femme ne devrait jamais être vu comme un lieu de travail». Une affirmation morale: rien ne permet d’affirmer de manière absolue et objective qu’une relation sexuelle ne peut faire l’objet d’un échange intéressé. Et l'on peut se demander si, malgré les bénéfices tirés de la création de cette zone encadrée pour les travailleuses du sexe pour les habitants de Leeds, cette conseillère municipale, visiblement abolitionniste, ne sera jamais convaincue de son bien-fondé.

D’autres zones encadrées ailleurs en Europe

Leeds n’est pas la première zone encadrée créée en Europe. Le premier quartier rouge encadré pour travailleuses du sexe de rue a été créé à La Hague en 1983 et aujourd’hui, quatre «tippelzones» sont encore en activité aux Pays-Bas, à Utrecht, Arnhem, Groningen et Nijmegen. Toutes ces zones ont été établies dans des lieux non résidentiels, légèrement à l’extérieur des centres-villes.

Ces tippelzones néerlandaises sont plus organisées encore que celles de Leeds, avec dans certaines des systèmes de licences pour avoir le droit d’y exercer. Elles disposent d'espaces clairement délimités où les travailleuses du sexe peuvent rencontrer les clients potentiels et d'espaces où des services sont fournis, un salon de repos avec des salles de bains où des seringues propres sont aussi disponibles afin de réduire les risques en matière de consommation de drogues. Des policiers sont assignés de manière permanente pour assurer la sécurité de la tippelzone.

«La strichplatz est efficace pour réduire les violences contre les travailleuses du sexe et les trafics humains.»

Peu de littérature académique ou scientifique s'intéressait à l'impact de ces zones de tolérance pour le travail sexuel de rue jusqu'à une étude majeure menée en 2017, portant sur neuf tippelzones. Ls auteurs ont comparé les chiffres de la criminalité dans cette zone avec ceux de seize autres villes néerlandaises. Ils ont conclu que la création d’une tippelzone conduit à une réduction de 30 à 40% des viols et agressions sexuelles dans les deux années qui souvent l’ouverture de la zone. Les auteurs de l’étude citent par ailleurs une enquête selon laquelle 95% des travailleuses du sexe de rue affirment se sentir plus en sécurité à l’intérieur de la zone encadrée.

En Suisse, la ville de Zurich a ouvert en 2013 un système similaire de «strichplatz» dans une ancienne zone industrielle, afin d’améliorer la sécurité et la santé des travailleuses du sexe. Cinq ans plus tard, la mairie de Zurich célèbre le succès de cette zone encadrée: «La strichplatz est efficace pour réduire les violences contre les travailleuses du sexe et les trafics humains».

Aucune zone encadrée n’existe pour le moment en France. Vu le succès de ces zones chez nos voisins européens et la violence et la précarité dans lesquelles sont plongées tant de travailleuses du sexe de rue dans nos villes, particulièrement depuis la mise en place de la loi de 2016, peut-on vraiment se permettre de ne pas lancer des expérimentations?

La loi de 2016 sur le travail sexuel permet aux villes françaises de mettre en place des politiques locales. Mais les seules politiques que les mairies peuvent aujourd’hui lancer sont de nature répressive, comme (ré)-instaurer le délit de racolage public, aboli au niveau national. Ne pourrait-on pas dépasser ce modèle où la criminalisation des travailleuses du sexe d’un côté et/ou des clients de l’autre serait la seule réponse envisageable?

Edouard Hesse

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