Culture

Lorànt Deutsch n'est pas le premier à inventer des étymologies farfelues

Temps de lecture : 5 min

Les étymologies fantasmées en disent beaucoup sur ce que pense la personne qui les imagine. C'est le cas de Lorànt Deutsch, mais on peut aussi en rire avec Isidore de Séville.

Guillaume de Tonquédec et Lorànt Deutsch lors de leur cérémonie d'intronisation à la Jurade de Saint-Émilion, le 18 septembre 2016 | Mehdi Fedouach / AFP
Guillaume de Tonquédec et Lorànt Deutsch lors de leur cérémonie d'intronisation à la Jurade de Saint-Émilion, le 18 septembre 2016 | Mehdi Fedouach / AFP

Après avoir sévi pendant des années en histoire, Lorànt Deutsch a sorti un livre sur la langue française, Romanesque. Après avoir bien ri et vanné mes amis linguistes («bien fait pour vous, chacun son tour»), j’ai quand même regardé un peu ce qu’il y disait.

Et je suis notamment tombé sur cette pépite: selon Lorànt Deustch, le mot «femme» viendrait du latin femina, lui-même dérivé du latin fellare, sucer –il s’empresse de préciser «pas au sens trivial», mais en lien avec la tétée du nourrisson.

Et l’auteur de conclure que du coup, ce mot n’est pas du tout approprié quand on veut défendre la libération de la femme, et qu’il vaudrait mieux utiliser «dame», dérivée de domina, la maîtresse, et donc parler de «damisme» et non de féminisme.

Bon, des linguistes et des spécialistes de la langue française diront mieux que moi que cette étymologie est absolument délirante. Et qu’elle est regrettable, car, bien menée, l’étymologie est une vraie science très utile pour mieux comprendre les mots.

Ce qui est intéressant, d’un point de vue d’historien, c’est que cette passion pour l’étymologie est, pour le coup, partagée par les hommes du Moyen Âge.

L’art d’écrire un best-seller

Au VIIe siècle, un auteur espagnol, Isidore, évêque de Séville, rédige un très gros livre intitulé Les Étymologies. Il s’agit d’un traité sur le sens des mots via leur étymologie.

Pour Isidore, remonter à la racine permet de mieux comprendre un mot: en grec, etymon veut dire «authentique», et à l’époque, l'étymologie est pensée comme une véritable démarche scientifique.

Isidore entreprend de retracer l’histoire de près de 100.000 mots –à titre de comparaison, le Petit Robert en contient environ 60.000.

Le résultat est l’un des plus gros succès de librairie de tous les temps: plus de mille manuscrits conservés pendant toute la période médiévale, et des éditions imprimées dès les premiers temps de la nouvelle technique.

Extrait d'une page des Étymologies d'Isidore de Séville, manuscrit carolingien du VIIIe siècle | Bibliothèque royale de Belgique via Wikimedia Commons

Précisons d’emblée que, dans ce livre, Isidore fait souvent preuve d’esprit critique: il est tout à fait capable de critiquer une étymologie jugée trop fragile, et ne rate jamais une occasion de s’en prendre aux superstitions païennes de son époque.

Il faut également bien rappeler qu’Isidore n’invente pas tout: au contraire, il puise dans plus de 150 sources antiques et tardo-antiques, recopiant souvent des étymologies que l'on trouvait déjà chez Virgile, Servius, Ovide, Eusèbe de Césarée, etc.

Dans les milliers d’étymologies qu’Isidore propose, plusieurs sont tout à fait correctes et encore reconnues comme valides aujourd’hui.

L’art de jouer sur les mots

Le problème, c'est que la méthode d'Isidore est souvent très fragile: il rapproche des mots, sur la base d’une homonymie plus ou moins précise, et pouf, ça donne une étymologie.

Par exemple, «Saxons» viendrait de saxum, le rocher. Les Saxons étant un peuple dur, on les a appelés comme un caillou. Si à ce stade vos sourcils se froncent d’eux-mêmes, pas de panique, c’est normal.

Son passage sur les animaux (livre XII) est le plus drôle. On y apprend que le renard, vulpes, est appelé ainsi car il est agile (volubilis) sur ses pieds (pedes). Vous combinez les deux mots, et ça donne –avec un peu de bonne volonté, mais faites un effort ou on ne va pas s’en sortir!– vulpes.

Plus tordu: la fourmi, en latin formica –comme le revêtement, voilà voilà. Le mot dériverait de fert micas, «elle porte des graines»...

Allez, je sens que vous en voulez encore. Un peu en vrac, vous apprendrez que l’agneau vient de agnoscere, reconnaître, car le petit agneau reconnaît toujours sa mère; que le chien, canis, tire son nom du bruit (canor) qu’il fait en aboyant; que le mot «crocodile» est issu de «crocus», autrement dit le safran, qui lui donne sa couleur –oui, pour Isidore, les crocodiles sont jaunes, c’est comme ça.

La plupart des étymologies viennent du latin et du grec, mais Isidore est tout à fait conscient qu’il existe d’autres langues. «Tigre» viendrait ainsi d’un mot perse voulant dire «flèche», car l’animal est aussi rapide qu’une flèche. On croise également des animaux fantastiques, perçus comme bien réels à l’époque: le griffon vient de la combinaison de grus, la grue, et pedes, les pieds, car c’est un animal avec des plumes et des pattes.

L'art d'imposer sa conception du monde

Ces étymologies ne sont pas que délirantes –ou plutôt, même ces délires en disent long sur l’auteur et sa vision du monde. On voit par exemple qu'Isidore relie très souvent l’étymologie d’un nom d’animal au comportement de cet animal: la vipère est «née par la force» (vi parere), car les bébés vipères déchirent le ventre de leur mère en naissant, et qu’avant, la maman vipère a mangé le papa vipère. La façon dont il pense les mots renvoie à la façon dont il pense le monde animal.

Ses étymologies en disent également long sur le monde dans lequel Isidore vit. On apprend par exemple que Vénus, la déesse de l’amour, tire son nom du latin vis, la force, «car aucune vierge ne cesse de l’être si ce n’est par la force».

D’ailleurs, «homme», en latin vir, vient également de vis, toujours la force, «car en lui il y a une plus grande force qu’en la femme ou car il traite sa femme par la force». L’homme est violent, la femme est violentée. Hop, derrière une étymologie discrète, une culture du viol banalement constatée et donc renforcée.

Pour le dire autrement, les étymologies d'Isidore, aussi farfelues soient-elles, ne sont pas neutres: elles révèlent des choses et elles justifient des comportements. Ainsi choisit-il de faire dériver loup, lupus, d’un mot grec voulant dire «enragé, sauvage, violent»: le loup est forcément une bête féroce, que l'on doit craindre et exterminer, car il porte la violence dans son nom.

De même, quand Deutsch dit –à tort, répétons-le– que femme vient de fellare, sucer, c’est une façon de renvoyer la femme à un rôle maternel et sexuel. Car même s’il exclut ce sens trivial, reste que tout le monde l’a en tête. Le loup est enragé; la femme suce et donne à téter. Les deux, malgré leurs efforts, ne pourront jamais vraiment échapper à leur nature, inscrite au cœur des mots qui servent à les désigner.

Les étymologies fantasmées en disent ainsi beaucoup sur ce que pense celui qui les imagine. Elles sont assez dangereuses, car elles proposent des codes génétiques des mots, comme si on ne pouvait pas changer le sens d’un terme: ce qui compte, c’est son origine. D’où il vient. Ses racines, quoi. Et l'on devine à quel point cette obsession pour les racines linguistiques peut rejoindre un fantasme des racines historiques.

Laissons le mot de la fin à Isidore: racine, radix, viendrait de eradere, «arracher, couper». On ne saurait mieux dire… À vos bêches, camarades!

Florian Besson

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