Société / Tech & internet

Pourquoi ne peut-on plus se passer d'Amazon?

Temps de lecture : 4 min

Parce que le shopping, c’est du travail.

Au centre Amazon de Hemel Hempstead (Royaume-Uni), le 25 novembre 2015 | Adrian Dennis / AFP
Au centre Amazon de Hemel Hempstead (Royaume-Uni), le 25 novembre 2015 | Adrian Dennis / AFP

Amazon Prime est un service extrêmement avantageux, qui propose des livraisons rapides, de bonnes affaires et des séries télé de premier plan. Il compte aujourd’hui plus de cent millions d’abonnements payants, et la majorité des foyers américains (51%) dispose d'un compte.

Dans le même temps, de plus en plus de gens commencent à prendre conscience du revers de la médaille: la menace sérieuse qu’incarne Amazon en tant que monopole, sa propension à sacrifier la santé de son personnel sur l’autel de la domination sans partage. Certaines personnes disent avoir fermé leur compte du fait de ces atrocité, et encouragent les autres à faire de même.

Ce vent de révolte anti-Amazon va croissant, et c'est une bonne chose que des consommateurs et consommatrices utilisent leur force collective pour montrer que le droit social et la consolidation du marché leur importent.

Mais il convient également de se demander pourquoi la résiliation de l’abonnement Prime est devenu difficile, voire impossible, pour une fraction importante de la clientèle. Tout le monde ne peut pas se le permettre, et ce n’est pas qu’une question de confort. On a tendance à l’oublier –parce que nous le faisons tous, et parce qu’il s’agit souvent d’un plaisir–, mais le shopping, c’est du travail.

Solution de fortune

Aux États-Unis, où les aides aux parents sont lacunaires et où la structure salariale sous-évalue certains types d’emplois, Prime est venu combler un vide. Pour les parents, les professions créatives et les profs qui peinent à joindre les deux bouts, ou pour les personnes en situation de handicap et les personnes âgées qui ont du mal à quitter leur domicile, ce service peut faire office de solution de fortune et permettre d’économiser de l’argent et du temps.

J’ai échangé avec des utilisateurs et utilisatrices de Prime qui disent ne pas pouvoir se permettre de résilier leur abonnement. Parmi les thèmes abordés, les plus récurrents étaient ceux du temps et de l’argent qu’Amazon leur permettait d’économiser, qui leur étaient indispensables.

Kevin Davies, qui habite dans le New Jersey avec son épouse, m’a dit qu’Amazon Prime leur était d’une grande aide, notamment parce que le service leur expédie des paquets de couches géants à leur porte (le couple habite au deuxième étage d’un bâtiment), avec une ristourne de 20%.

«Nous travaillons tous les deux (heureusement, je travaille à domicile, nous pouvons donc économiser les frais de garde). Nous essayons de payer les factures et de mettre un peu d’argent de côté en cas d’urgence, pour notre retraite (et désormais pour les études supérieures de notre enfant)», m’a expliqué Davies par mail, en énumérant la longue liste des économies que sa famille parvenait à faire grâce à Prime.

L’idée de résilier Prime et de faire ses courses ailleurs ne lui semble pas particulièrement pertinente; sa femme et lui doutent qu’une telle action puisse faire changer les choses. Il a été assistant de direction au sein de la chaîne de magasins Walmart pendant deux ans: «Ils traitent tout le monde comme des moins que rien», confie-t-il.

Impossible machine arrière

Shannon, qui vit dans le nord-est des États-Unis avec ses deux enfants, ne dit pas autre chose: «Nous avons envisagé de supprimer notre abonnement, mais avec le bébé qui arrive en janvier et deux enfants de 5 et 3 ans à la maison, je ne peux pas m’en passer. C’est trop pratique. Et en plein hiver, l’aspect pratique, ça compte.» Elle est femme au foyer, et son mari passe beaucoup de temps sur les routes pour le travail.

Dans un message privé envoyé via Twitter, Nneka, bibliothécaire à Miami, souligne que «les économies sont un souci de toute première importance. Amazon me permet d’en faire, et aussi de me faire plaisir».

Le DJ new-yorkais Erzen Krivca dit lui aussi tout faire pour se serrer la ceinture: «L’autre jour, j’ai vu passer ce commentaire d’une célébrité sur Twitter: “Lorsqu’on vit à New York, on peut quand même se donner la peine de traverser la rue pour acheter son propre papier toilette!”. Certes, mais je dois aussi payer mon loyer, qui est tout simplement exorbitant!», a-t-il justifié par mail.

Avec Prime, Amazon a décidé de prendre en charge un coût qui demeurait invisible, jusqu’à ce qu’il disparaisse de nos vies.

Les petits commerces utilisent eux aussi Amazon Prime pour joindre les deux bouts. «Est-ce que j’ai vraiment envie de prendre la voiture et de conduire dans les bouchons pour faire deux trois courses, genre quelques articles de papeterie et deux ou trois boîtes de thé en sachet?, a demandé le directeur marketing d’un petit cabinet de relations publiques devant les caméras de la chaîne CNBC. Je constate que grâce au commerce en ligne, je suis moins stressé pendant la journée.»

Ce témoignage montre bien que le shopping est un travail en soi: il nous coûte un temps et un argent qui pourraient être utilisés pour autre chose. Avec Prime, Amazon a décidé de prendre en charge un coût qui demeurait invisible, jusqu’à ce qu’il disparaisse de nos vies. Et une fois que l'on s’est habitué à sa disparition, il est difficile de faire machine arrière.

Acte isolé et mécanique du changement

Il va sans dire que Prime constitue l’une des pires façons d’aider les personnes dans le besoin: ce service permet d’économiser un petit peu de temps et d’argent… aux dépens d’autres êtres humains.

La solution est ailleurs: l’action politique doit d'une part encadrer les pratiques d’Amazon, et d'autre part soutenir les personnes qui dépendent de ce service. Cette réalité explique peut-être pourquoi je n’arrive pas à me décider quant à mon propre compte Amazon.

L’entreprise compte tant d’abonnements qu’une simple résiliation isolée constituerait peu ou prou l’équivalent du recyclage des déchets: seule l’action à grande échelle compte réellement, quelques bouteilles en plastique de plus ou de moins dans une décharge ne feront pas la différence.

Dans le même temps, même si le boycott s’avérait trop limité pour entamer le chiffre d’affaires d’Amazon, il pourrait peut-être influencer l’avenir de l’entreprise: lorsque des actions modestes sont relayées par les réseaux sociaux puis par la classe politique, elles peuvent contribuer à faire naître le changement.

Celles et ceux pour qui la résiliation pure et simple n’est pas envisageable peuvent ainsi militer aux côtés des personnes qui se sont désabonnées, en dénonçant publiquement les mauvais côtés de l’entreprise et en refusant symboliquement de profiter de certains avantages (la livraison le soir même de Prime Now, par exemple), même s’ils continuent d’utiliser le service.

Shannon Palus Journaliste à Slate.com

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