Égalités / Culture

«Il ou elle» montre que la transition des personnes trans* peut bien se passer

Temps de lecture : 6 min

Ce premier long-métrage d'une réalisatrice iranienne se tient sagement à distance des cinéastes qui utilisent des personnages trans* de façon approximative voire dangereuse.

Rhys Fehrenbacher dans «Il ou elle» d'Anahita Ghazvinizadeh | Capture d'écran via YouTube
Rhys Fehrenbacher dans «Il ou elle» d'Anahita Ghazvinizadeh | Capture d'écran via YouTube

Ado de 14 ans, J vit dans la banlieue de Chicago. Sur son acte de naissance, il est indiqué que J est un garçon. Mais la réalité est légèrement différente. Dès l'école primaire, J a senti que les choses étaient plus complexes et qu'il lui arrivait certains jours de se sentir fille. Depuis, chaque jour, J note scrupuleusement si son ressenti est plutôt celui d'un jeune homme ou d'une jeune femme. Il peut d'ailleurs arriver qu'aucun genre ne l'emporte sur l'autre, explique J à sa sœur Lauren lors d'une promenade en forêt.

B (boy) ou G (girl), la liste des genres ressentis par J | Capture d'écran via YouTube

Présenté au festival de Cannes en 2017, Il ou elle, le premier long-métrage de la réalisatrice iranienne Anahita Ghazvinizadeh (née en 1989) se déroule sur un week-end crucial. La puberté de J ayant été bloquée médicalement afin de lui éviter que son corps se développe de façon non souhaitée, le corps médical suit sa situation de près. L'inquiétude est croissante: sa densité osseuse étant faible, il devient nécessaire pour J de prendre une décision. Évoluer vers un «corps d'homme» ou un «corps de femme», telle est la question.

À terme, rien n'empêchera J de rester gender fluid, ou non-binaire: simplement, d'après ce qu'expliquent les médecins, son corps se trouve à une intersection où faire un choix s'avère nécessaire. Maintenir plus longtemps J dans un état de non-puberté, c'est tout simplement mettre en danger cette jeune personne. Le film se déroule dans les deux jours qui précèdent le rendez-vous médical au cours duquel J devra indiquer une préférence.

Loin de «Girl»

Cette année, c'est un autre film présenté à Cannes, le Girl de Lukas Dhont, qui a mis sur le devant de la scène le sujet des ados trans* et en particulier celui de la période de transition. Récompensé par la Caméra d'Or (qui distingue le meilleur premier film toutes sections confondues), le film a également valu à son acteur Victor Polster de figurer au palmarès de la sélection Un Certain Regard, avec un prix d'interprétation non genré.

Girl, qui raconte le combat d'une adolescente trans* pour devenir ballerine, a suscité de vives réactions. Le film a d'abord semblé être plébiscité par la critique et le public des festivals, avant qu'un retour de bâton se fasse sentir, notamment en provenance des personnes concernées, c'est-à-dire en premier lieu les spectateurs et spectatrices trans*. L'obsession pour le corps (en particulier le pénis), l'idée selon laquelle il faudrait correspondre à tous les canons de beauté féminine standard pour être identifiable en tant que femme, et la description de la période de transition comme une phase forcément tragique font de Girl un film «dangereux», comme on aura pu le lire dans un nombre impressionnant d'articles.

La danseuse Nora Mansecour, dont le parcours a inspiré Lukas Dhont, a depuis essayé de défendre le film, en expliquant notamment que l'objectif de Girl n'était pas de faire des généralités, mais uniquement de raconter un parcours bien précis, représentatif du sien.

Nettement plus nuancé, le film d'Anahita Ghazvinizadeh offre un autre son de cloche. La cinéaste n'appuie jamais le trait, à tel point que beaucoup de critiques lui ont justement reproché son aspect décousu et un manque certain d'engagement dans le traitement de son sujet.

Profil bas

C'est là que réside toute la difficulté de traiter ce genre de thématique par le biais de la fiction: les attentes cinématographiques liées à la dramaturgie sont parfois difficilement conciliables avec les questions de responsabilité morale. La réalisatrice de Il ou elle a choisi: son film fait moins parler que Girl, il effectue une carrière plus que discrète (sa sortie en salles fin août n'a pas fait grand bruit), mais il a au moins le mérite de ne pas pouvoir être considéré comme dangereux. Ce qui est quasiment une qualité.

Dans beaucoup de textes rédigés à l'encontre de Girl, il était précisé que parler correctement de transidentité dans un film sans se vautrer dans les pièges habituels liés à la thématique et en impliquant réellement les personnes concernées dans sa fabrication, est bel et bien possible. Exemple cité, partout et tout le temps: le chilien Une femme fantastique de Sebastián Lelio, interprété par une actrice trans* (Daniela Vega), et qui montre notamment que la transidentité ne se résume ni à une histoire de corps, ni à une affaire de transition.

Empreint de beauté et de violence, le film de Lelio avait du cran, traitant frontalement des questions épineuses tout en se jouant des passages obligés et des stéréotypes. Disciple du cinéaste iranien Abbas Kiarostami, chantre d'un cinéma suggestif et diffus, Anahita Ghazvinizadeh préfère quant à elle en dire peu plutôt que trop, pour un résultat à la fois doux et frustrant.

Vers la douceur

On l'a dit, le week-end filmé par la réalisatrice devrait constituer un moment charnière pour J; mais il est rapidement assez clair que la cinéaste voit ces deux jours comme un non-événement. Elle en filme donc le calme, la douceur, l'apparente sérénité. Il a beaucoup été reproché à Lukas Dhont d'aller au contraire chercher du côté du tapage, de la douleur, de l'inéluctable tragédie. Ghazvinizadeh fait le choix inverse: sans aller jusqu'à dire que l'existence de J est une promenade de santé, elle décide de montrer que tout peut globalement bien se passer, avec fludité et sobriété.

Dans sa deuxième moitié, le film glisse même vers des problématiques qui n'ont rien à voir avec le cheminement de J: on s'attarde en effet sur la fête de famille organisée par la famille d'Araz, le copain de sa sœur, tenté d'aller rendre visite à ses parents bloqués en Iran, sans savoir s'il aura la possibilité de revenir aux États-Unis. «Je suis dans le flou, c'est trop dur de choisir», dira le jeune homme. Une phrase que J, plus en proie à l'introspection et à l'introversion, aurait pu prononcer.

L'idée est réellement de ne pas faire de J le centre du monde, mais un être parmi d'autres, chacun et chacune ayant ses problématiques et aspirations. Le tout sans minimiser les difficultés rencontrées par les personnes non-binaires. Au cours de sa promenade champêtre avec Lauren, J racontera ses questionnements et décrira la transphobie teintée d'homophobie de quelques camarades. C'est un film cocon, conscient de la dureté du monde extérieur, mais qui propose à J et à son entourage une parenthèse aussi confortable que bienvenue.

«They» plutôt que «Il ou elle»

En VO, Il ou elle s'appelle They, ce qui lui donne beaucoup plus de force. C'est par le pluriel que J souhaite qu'on l'appelle, tant pour souligner sa façon d'être plusieurs dans un seul corps que pour éviter tout mégenrage malencontreux. Cela n'empêchera pas Lauren de se tromper plus souvent qu'à son tour, en employant le pronom «il» et en présentant J à sa belle-famille comme son frère. Tout cela moins par transphobie que par habitude. Le film n'en fait d'ailleurs pas un débat, montrant simplement des personnes bien intentionnées tenter de se comporter correctement, quitte à faire une erreur de temps à autre.

Les sous-titres français du film, qui parlent de «ils» (en respectant la règle ancestrale selon laquelle le masculin l'emporte) et accordent les adjectifs au masculin lorsqu'ils s'appliquent à J, ne sont hélas pas vraiment à la hauteur. Même absent des dictionnaires (un jour, peut-être), le pronom «iel» aurait été plus adéquat.

Pour incarner le rôle de J, Anahita Ghazvinizadeh a choisi Rhys Fehrenbacher, un garçon trans*, c'est-à-dire quelqu'un dont le parcours est peu ou prou l'inverse de celui de J. Assigné fille à la naissance, Fehrenbacher est un jeune interprète ahurissant, qui porte en lui toute la multiplicité nécessaire au rôle sans jamais tomber dans la performance. La réalisatrice l'a rencontré alors qu'elle faisait des recherches pour son film au sein de la communauté trans* de Chicago.

Rhys Fehrenbacher et Anahita Ghazvinizadeh à Cannes, le 20 mai 2017 | Loïc Venance / AFP

Suivie de près par Jane Campion, présidente du jury cannois de la Cinéfondation qui lui a remis le prix du meilleur court-métrage (Needle) en 2013, Anahita Ghazvinizadeh clame aussi son admiration pour Céline Sciamma, dont elle dit avoir vu plusieurs fois Tomboy, qui présenterait apparemment des similitudes avec l'un de ses courts-métrages, When the kid was a kid. On espère pouvoir compter sur elle pour continuer à faire vivre à l'écran les questions de genre, le tout de façon aussi responsable que singulière.

Il ou elle d'Anahita Ghazvinizadeh. Durée: 1h21. Disponible en VOD et DVD depuis le 6 décembre 2018.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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