Société

Avec les «gilets jaunes», le rond-point français accède à la conscience de place

Temps de lecture : 10 min

Les «gilets jaunes» ont détourné la fonction des carrefours giratoires, transformant ces connecteurs froids de l'ère automobile en lieux de vie éphémères.

Rond-point, Avignon | Jean-Louis Zimmmerman via FlickR CC License by
Rond-point, Avignon | Jean-Louis Zimmmerman via FlickR CC License by

Le rond-point français, place to be de cette fin d’année 2018? D’abord lieu des blocages filtrants des véhicules qui l’empruntent puis, à mesure que le mouvement des «gilets jaunes» s’est structuré et installé dans la durée, point de rassemblement et même mini-Zad agrémentée de palettes, de vieux canapés et de barbecues sauvages, le carrefour giratoire dont la France a produit des milliers d’exemplaires à la fin du XXe siècle accède depuis quelques semaines à un nouveau stade de reconnaissance. Ne manquent plus que les bières de microbrasserie locale et le foodcourt pour en faire une friche éphémère de métropole dynamique.

Plus sérieusement, qui aurait imaginé il y a encore un mois un tel retournement de hype? Avouons-le: personne. Alors que les blocages se multipliaient sur des dizaines de ronds-points situés à la sortie des autoroutes, à l’entrée des petites villes, devant un McDo, à côté du Leclerc, près du Auchan ou à l’orée d’un lotissement pavillonnaire, l’éloignement des producteurs d’information et de savoir, décrit généralement de manière métaphorique, a pris cette fois-ci un sens territorial très concret.

Comment réaliser un reportage sur un rond-point depuis Paris? Quelle ligne de RER faut-il prendre? Où faut-il sortir pour trouver un rond-point? La presse locale, la «PQR» comme la nomment les spécialistes de l’information, aura réussi dans ces premiers moments ce que les grands organes de presse nationaux d’information générale et d’opinion ne pouvaient matériellement assurer: une couverture au plus près du terrain, rond-point par rond-point, d’un mouvement social inédit par sa forme et sa localisation.

J’ai réalisé en évoquant le sujet autour de moi à quel point la figure du rond-point souffrait d’une image négative: laideur architecturale, kitsch décoratif ou art contemporain conceptuel et pompier, détournement de fonds par des entreprises de BTP locales aidées par des élus corrompus, gaspillage d’argent public par un État bureaucratique et notoirement inefficace. Avant de se retrouver au carrefour des luttes, le rond-point français a longtemps été à la convergences des accusations. La droite lui reproche son coût et son inefficacité alors que la gauche méprise son esthétique et le mode de vie qui l’accompagne.

«Du rond-point au giratoire»

Me pencher sur les origines du rond-point m’a très logiquement amené à contacter le spécialiste de cette forme urbaine, l’architecte Éric Alonzo. En 2005, il a publié une riche histoire de cette «figure routière» de la modernité automobile, dont les racines plongent paradoxalement dans l’art paysager classique: Du rond-point au giratoire (éditions Parenthèses, maison d'édition chez laquelle il a également publié récemment L'Architecture de la voie. Histoire et théories).

Lorsqu’il décroche son téléphone, l’auteur, qui enseigne à l’École d’architecture de la ville et des territoires (Paris Est) où il codirige le post-master en urbanisme, vient de terminer sa conversation avec un autre journaliste et m’explique que son statut de Monsieur Rond-Point lui vaut d’être périodiquement sollicité par tous ceux que les ronds-points agacent dans les médias. Éric Alonzo a conscience de la faible cote de popularité de son objet d’étude au sein de la population française: «Quelqu’un m’a envoyé la photo d’un tag pris à Dijon sur lequel on pouvait lire: “Les ronds-points servent enfin à quelque chose”».

Au-delà de l’intérêt soudain que suscite le rond-point, le mode opératoire des «gilets jaunes» ne l’a pas surpris.

«Il y a tout d’abord une raison fonctionnelle à la présence des “gilets jaunes” sur les ronds-points. C’est un mouvement composé de gens mobilisés contre la taxe carbone, dont le territoire est celui du réseau automobile: ils ont donc fait avec ce qu’ils avaient sous la main. Or tout un réseau routier récent s’est organisé autour de nouvelles routes, de rocades, de déviations, qui ont la particularité d’être connectées entre elles par des giratoires. Dans ces zones périurbaines et périphériques, cette campagne habitée, les ronds-points sont les lieux de concentration du flux. Si on souhaite couper le robinet, c’est donc là qu’il faut être, puisque le rond-point est un très bon point d’obstruction du réseau. En zone rurale, la plupart des petites routes ou des chemins qui croisaient des routes plus importantes à plusieurs endroits ont été soit supprimés soit détournés pour être raccordés aux giratoires.»

Voilà pour l’explication technique. C’est probablement cette fonction de concentration des flux qui explique qu’en certains espaces très urbanisés, le barrage de péage d’autoroute ou de zone d'activité soit plus prisé que le filtrage au rond-point. C’est le cas dans les Bouches-du-Rhône, avec le cas emblématique du péage de la Barque près d’Aix-en-Provence (qui a été évacué mercredi 12 décembre) ou, en Seine-et-Marne, avec le parc logistique de Châtres depuis l'entrée duquel des «gilets jaunes» ont bloqué des camions.

Au nord de Besançon... Juste au dessous de ce tronçon de l'autoroute A 36 (La Comtoise), le giratoire idéal dans la commune d'École-Valentin (Doubs): proche du péage de Besançon-Nord, à l'intersection d'une nationale et d'une départementale, en face d'un McDo, il dessert une zone commerciale, des quartiers pavillonnaires et la ville de Besançon.

Place publique

Mais ça n’est pas tout. Avec son occupation par ses riverains affublés de «gilets jaunes», le rond-point français est en train de renouer avec un statut dont une certaine approche de la ville moderne l’avait privé: celui de place publique. Pour comprendre cette mutation, il faut comme le fait Éric Alonzo dans son livre revenir sur les étapes qui ont abouti à la généralisation du carrefour giratoire à la française.

On peut schématiquement distinguer deux familles de ronds-points.

1. Le rond-point devenu giratoire (exemple: la place de l'Étoile à Paris)

La première famille rassemble des lieux conçus avant le règne de la voiture: les ronds-points aménagés dès le XVIIIe siècle à Paris comme la place de l'Étoile, alors en lisière de la ville. «Ces ronds-points sont ensuite urbanisés, confortés et parachevés par Haussmann, explique Éric Alonzo, et ils prennent alors une dimension de place-carrefour très affirmée. Enfin, au début du XXe siècle, le sens giratoire est instauré afin d’organiser la circulation dans ces ronds-points historiques.» Le public voit donc ces ronds-points autant sinon plus comme des places que comme des carrefours empruntés par les voitures. L'origine de ces ronds-points remonte à la tradition classique du jardin à la française et ils ont donc bénéficié d'une conception attentive à leur harmonie dans le paysage. Une arche, une statue, une obélisque ou autre monument qui trône sur l’ilôt central permet d’identifier la place-rond-point et lui confère une forte charge symbolique(1).

2. Le giratoire de périphérie (exemple: «le rond-point devant l’Intermarché»)

À l’inverse, le rond-point récent, le «giratoire», est l’héritier de l’ère automobile et de la culture technique des ingénieurs de la circulation, qui se préoccupent essentiellement de fluidification du trafic et de prévention des accidents. À la fin des années 1960, une équipe pionnière de la Direction départementale de l’Équipement (DEE) de l’Essonne a testé sur des sites pilote le carrefour giratoire avec priorité à l’anneau. Les essais se développent ensuite dans trois départements: l’Essonne donc, le Finistère et les Bouches-du-Rhône, expliquant que la région parisienne, la Bretagne et le Midi soient devenus des terres de ronds-points. En 1983, date historique, un décret modifie le code de la route et donne une définition stricte du «carrefour à sens giratoire». Surtout, le décret généralise la priorité à l’anneau, qui jusqu'ici entrait en conflit ouvert avec la règle de la priorité à droite.

À dire vrai, mis à part dans les préfectures, personne n'emploie le terme de «giratoire», bien qu'il s'agisse de la désignation exacte.

Giratoire idéalement situé dans la commune des Angles (Gard) en face d'Avignon: à la confluence de plusieurs voies, devant un supermarché Leclerc et un McDo.

Le giratoire est devenu le «connecteur universel» des zones périphériques

Au début des années 1980 démarre alors une période faste du rond-point, qui culmine dans les années 1990, décennie de l’explosion du nombre de giratoires sur le sol français. Un colloque international, «Giratoires 92 », est même organisé à Nantes en 1992, la France se faisant la championne de cette solution de circulation. Émerge alors un urbanisme dont le réseau de carrefours giratoires devient un «système de balises qui jalonnent l’étendue du territoire», écrit Éric Alonzo. Dans ces nouveaux paysages routiers, les giratoires sont à la fois les «tables d’orientation», les distributeurs et les «connecteurs universels» de la ville.

C’est la «ville franchisée» étudiée par ailleurs par l’architecte-urbaniste David Mangin dans son ouvrage du même nom. Dans cette ville contemporaine, l'ilôt de faubourg d'une centaine de mètres de largeur est remplacé par le secteur de périphérie d'un kilomètre conçu à l'échelle de l'automobile. Le nouveau paysage se développe à partir de l'après-guerre avec la généralisation de l'automobile et la construction des premières autoroutes interurbaines, jusqu'à l'urbanisme commercial et tertiaire qui redessine le paysage français tout au long des années 1980 et 1990 (après la première vague d'hypermarchés généralistes des années 1970 débarquent les Ikea, McDonald's, Decathlon, Formule 1, les parcs de loisirs et d'activité...) sans oublier le succès des lotissements pavillonnaires.

«Toute une ville a été fabriquée selon ces ingrédients-là, analyse Éric Alonzo, qui sont devenus les lieux de vie des gens. Le territoire des “gilets jaunes”, c'est d’abord celui du réseau automobile, il n'est donc pas suprenant qu'ils n'aient pas investi les places de village. Pourtant, dans le périurbain pavillonnaire, il reste des centre-bourg mais ils sont souvent moins fréquentés que les nouveaux lieux de centralité que sont les supermarchés et leur galerie marchande.»

Derrière cette «gilet jaune» interviewée dans cette vidéo de Midi Libre, on aperçoit un panneau cligonant annonçant un restaurant McDonald's.

La vie périphérique est régulièrement associée à un déficit d’urbanité pour ne pas dire à une aliénation. S’en prendre au mode de vie pavillonnaire calqué sur l'automobile et le centre commercial est devenu un poncif du commentaire sociopolitique. Si la géographie des «gilets jaunes» commence à se préciser, impliquant le rural et les périphéries des villes petites et moyennes ainsi que les très grandes couronnes des métropoles, en revanche rien ne confirme pour le moment que les occupants des giratoires vivent majoritairement en pavillon plutôt que dans du logement collectif.

Quoiqu’il en soit, l’isolement et l’atomisation renvoyées par la vie périphérique dans le paysage culturel français jure avec les images de sociabilité bon enfant qui ont émergé sur les fameux ilôts infranchissables transformés en lieux d’urbanisme éphémère. Même impression de réappropriation de non-lieux(2) avec les images filmées sur l'asphalte des voies d’accès aux péages, qui évoquent festivals et kermesses populaires. On ne sait pas comment finira toute cette histoire, mais si un jour un monument commémore la révolte des «gilets jaunes», il ne fait guère de doute qu’il s’agira d’un rond-point –bon courage pour décider quelle œuvre devra figurer sur la pastille centrale. La symbolique est forte: la périphérie remise au centre de gravité de la vie sociale et politique française grâce à un outil qui, jusque-là, se distinguait par sa fonction de passage plutôt que de rencontre.

Alors que le rond-point accède enfin à une forme de conscience de place, peut-être est-ce le moment de paraphraser Karl Marx, dont on cite souvent l’aphorisme: «Donnez-moi le moulin à vent, je vous donnerai le Moyen Âge». Auquel on ajoute, en fonction des thèmes et des époques: «Donnez-moi la machine à vapeur, je vous donnerai l’ère industrielle». Ou encore: «Donnez-moi l’ordinateur, je vous donnerai la mondialisation». Et pourquoi pas, depuis le 17 novembre 2018: «Donnez-moi le carrefour giratoire d’entrée de ville, l’étalement urbain et la crise climatique, je vous donnerai les “gilets jaunes” et la révolte des ronds-points».

1 — En clair: un «rond-point» est un espace circulaire vers lequel convergent de nombreuses voies. La «giration» renvoie quant à elle au mouvement de rotation autour de l'ilôt central. Tous les ronds-points sont aujourd'hui à sens giratoire. Pour compliquer le tout, la confusion fréquente entre «rond-point» et «carrefour giratoire» s'explique par le fait que les ronds-points-carrefours parisiens sont une exception; la priorité à droite y est conservée alors que sur un giratoire classique, les véhicules déjà engagés dans l'anneau sont prioritaires. Retourner à l'article

2 — Éric Alonzo cite dans son ouvrage un texte de Marc Augé, l'ethnologue à l'origine de l'expression de «non-lieu», consacré aux ronds-points. Contre toute attente, Augé ne considère pas le rond-point comme un non-lieu. Retourner à l'article

Jean-Laurent Cassely Journaliste

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