Politique

Les «gilets jaunes» peuvent-ils bousculer les élections européennes?

Temps de lecture : 6 min

Un premier sondage, à chaud, crédite une potentielle liste «gilets jaunes» de 12% des intentions de vote. Des voix qu’elle prendrait surtout aux deux populismes, de droite et de gauche.

Jean-Luc Mélenchon lors d'un meeting de La France insoumise I à Lille le 30 octobre 2018. | Philippe Huguen / AFP • Manifestation des «gilets jaunes» à Marseille le 8 décembre 2018. | Boris Horvat / AFP • Marine Le Pen en conférence de presse à Rome le 8 octobre 2018. | Alberto Pizzoli / AFP • Montage Slate.fr
Jean-Luc Mélenchon lors d'un meeting de La France insoumise I à Lille le 30 octobre 2018. | Philippe Huguen / AFP • Manifestation des «gilets jaunes» à Marseille le 8 décembre 2018. | Boris Horvat / AFP • Marine Le Pen en conférence de presse à Rome le 8 octobre 2018. | Alberto Pizzoli / AFP • Montage Slate.fr

Le mouvement des «gilets jaunes» aura-t-il un prolongement électoral? La révolte de cette France invisible qui se sent abandonnée, voire méprisée par «ceux d'en haut», comme on l'entend sur les ronds-points jaunes, peut-elle donner naissance à une force qui s'invitera sur la scène politique?

Il faut d'abord rappeler, en préambule, que la participation des citoyennes et citoyens aux élections européennes n'a cessé de décroître, en France, depuis 1979, date de la première consultation... il y aura quarante ans, l'année prochaine. De 60,71%, elle est tombée à 42,43% en 2014 (près de vingt points en moins). La présence d'une liste «gilets jaunes» en mai 2019 serait-elle de nature à redresser ce taux de participation en attirant vers les urnes des gens qui s'en détournent volontiers?

La question de cette entrée en lice peut légitimement se poser pour deux raisons. D'abord parce qu'elle a été abordée, à un moment ou à un autre, par certains porte-paroles du mouvement. Ensuite car l'hypothèse a été testée par des instituts de sondage. Il y a évidemment un fossé entre l'idée et sa réalisation, d'autant que jusqu'ici les «gilets jaunes» ont été incapables de se trouver des représentantes ou représentants reconnus.

Il n'en demeure pas moins que ces «oubliés» et ces «effacés», selon les mots autocritiques du président de la République qui a reconnu, le 10 décembre, dans son allocution télévisée que certains de ses propos avaient pu «blesser», ont un poids électoral que personne ne peut ignorer. Mais que tout le monde a encore du mal à mesurer, tant le mouvement est diffus.

Un sondage commandé par La République en marche

Pour commencer à répondre à la question, l'institut Ipsos a procédé à un sondage double sur les intentions de vote aux élections européennes du 26 mai 2019, avec ou sans la présence d'une liste estampillée «gilets jaunes». C'était une commande du mouvement présidentiel d'Emmanuel Macron, La République en marche (LREM). «Si l'institut avait su qu'il allait être rendu public, il aurait peut-être hésité à le réaliser», confie, en privé, le spécialiste d'une autre maison de sondage.

Car, évidemment, la portée politique du résultat de ce sondage double apparaît évidente. Ce qui rend assez transparente la source de l'information qui a permis au Journal du dimanche de publier les principaux résultats dudit sondage. Si Ipsos n'avait aucun intérêt professionnel à faire de la publicité autour de la commande privée d'un mouvement politique, il en allait tout autrement pour LREM.

Qu'on en juge. Une liste «gilets jaunes» aux européennes obtiendrait, selon Ipsos, 12% des voix, si le scrutin avait lieu au moment de la publication de l'enquête. Il ne s'agit nullement d'une prévision ou d'un pronostic mais de la mesure des intentions de vote de 957 personnes (dont 378 certaines d'aller voter) interrogées les 5 et 6 décembre. Il faut noter que la «liste des ronds-points» est la seule à ne pas avoir de chef ou cheffe de file lui apportant un soutien dans toutes celles qui sont soumises aux sondés. Et pour cause...

Un bond en avant gigantesque des écologistes

Cette irruption sur la scène provoquerait une modification de l'ordonnancement politique, derrière la liste de LREM et des centristes du Modem (21%) qui constituent l'armature de la majorité présidentielle, celle du Rassemblement national (RN, ex-FN) de Marine Le Pen (14%) et la liste Europe écologie-Les Verts (EELV) soutenue par Yannick Jadot (13%) qui gagne neuf points pour se hisser aux avants-postes par rapport au précédent sondage Ipsos de juin-juillet sur les européennes. Ce bond en avant n'est pas le moindre des paradoxes alors que la contestation ambiante de nature sociale ne privilégie pas la préservation de l'environnement.

L'intérêt politique est de parvenir à déceler d'où proviennent ces 12% d'intentions de vote. En comparaison de la dernière enquête pré-estivale de cet institut, la liste de La France insoumise (LFI), qui passerait sous la barre symbolique des 10%, perdrait quatre points, comme celle de l'extrême droite. Elle serait reléguée à la sixième place, ce qui aurait un impact très net sur le nombre de ses élues et élus au Parlement européen.

Il apparaît mathématiquement qu'une telle liste «gilets jaunes» puiserait, selon l'enquête Ipsos, les deux tiers de ses intentions de vote dans les rangs des électeurs des populismes de droite et de gauche. Par ailleurs, elle attirerait près d'un quart (23%) de l'électorat ouvrier et employé, dépassant ainsi la liste du RN qui ratisse très large dans cette catégorie socio-professionnelle (19%) et réalisant environ trois fois le score de LFI (8%).

Le second volet de l'enquête (intentions de vote sans liste «gilets jaunes») permettrait à la liste poussée par Jean-Luc Mélenchon –il occupera la 78e position, la marche étant fermée par Charlotte Girard (79e) qui, initialement conduisait cette liste– de reprendre la cinquième place. Les Insoumis sont crédités dans ce cas de figure de 12% des intentions de vote, derrière la liste de la majorité toujours en tête avec un score inchangé de 21%, puis la liste d'extrême droite avec 17%, celle des écologistes à 14% et la liste du parti Les Républicains (LR) à 12,5%.

Dans les deux configurations, c'est la percée de la liste EELV qui retient le plus l'attention. Traditionnellement, la consultation européenne est un scrutin proportionnel qui réussit bien aux écologistes alors qu'ils sont plutôt marginalisés dans les scrutins nationaux. Cette prédisposition permet aux Verts de devancer, dans les deux cas, la liste du parti de Laurent Wauquiez qui, à moins de six mois des élections, ne parvient pas à décoller.

Les deux populismes seraient les plus impactés

Par rapport à juin-juillet, toutes les autres listes, exceptée celle de Jean Lassalle, ancien candidat à l'élection présidentielle (1,21% des suffrages exprimés) enregistrent une baisse de leurs intentions de vote. Le recul le plus important relevé par l'Ifop est celui de LREM (moins cinq points), soit le double du retrait noté pour LR (moins deux points et demi).

Mais ces deux listes seraient moins impactées par la présence d'une liste «gilets jaunes» que les listes de LFI et du RN. C'est ce que met en évidence un autre sondage réalisé par l'Ifop auprès de 976 personnes, les 5 et 6 décembre.

À la question «Si le mouvement des “gilets jaunes” présentait une liste aux élections européennes de mai prochain, pourriez-vous voter pour cette liste?», ce sont les électorats LFI et RN qui se montrent les plus réceptifs. Ainsi, 69% des personnes qui déclarent une proximité politique avec le lepénisme répondent par l'affirmative. Elles sont 60% pour ce qui concerne les Insoumis. Les taux sont beaucoup plus faibles chez les électeurs et électrices du Parti socialiste (36%) et des Républicains (22%). Il est marginal (9%) chez les macronistes.

Une situation italienne synthétisée en un seul mouvement

Ces observations montrent que ce sont les partis soutenant le plus la contestation des «gilets jaunes» qui auraient le plus à souffrir électoralement de leur présence aux européennes. Elles semblent confirmer que ce mouvement fait converger deux partis, celui de Jean-Luc Mélenchon, clairement classé à la gauche de la gauche, et celui de Marine Le Pen, qui réfute contre toute évidence qu'il soit d'extrême droite.

Une sorte de situation à l'italienne synthétisée en un seul mouvement. Mais qui porte en elle-même les germes de sa division politique avant même de parvenir à sa réalisation. C'est d'autant plus vrai qu'un ultime sondage de l'Ipsos souligne le retournement qui est en train de se produire. Contrairement à l'idée que tente d'instiller une partie de la presse –Le Monde en tête– en accordant la même importance à des études du Cevipof réalisées auprès de 12.000 personnes et une «étude pionnière» non représentative sur les «gilets jaunes» portant sur 166 personnes, la droite extrême n'occupe pas une place marginale dans la contestation des ronds-points. C'est peut-être satisfaisant pour l'esprit de le croire, ou de le faire croire, mais c'est assez éloigné du réel.

Or donc, cette enquête de l'Ipsos sur les intentions de vote aux européennes révèle que le principal bénéficiaire du mouvement des «gilets jaunes» et de sa poursuite est justement l'extrême droite et la droite extrême souverainiste. À savoir la liste du RN (24%) et celle de Nicolas Dupont-Aignan (8%), ce qui représente un tiers du total des intentions de vote. LREM est créditée de 18% et LFI, avec 9%, ne tire aucun profit de la contestation actuelle. Au fond, les «gilets jaunes» n'auraient même pas besoin de présenter une liste en mai prochain pour bousculer les élections. Il reste moins de six moins pour faire évoluer la donne.

Olivier Biffaud Journaliste

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