France

Comment les Gueules cassées ont perdu 11 millions d'euros

Philippe Douroux, mis à jour le 11.02.2010 à 14 h 56

L'association, créée après la Première Guerre mondiale, reçoit des dividendes de la Française des Jeux. Mais elle fait également d'hasardeux placements.

Chaque année, ils sont 3.000 à gagner 11,5 millions d'euros au Loto. Et ils n'ont même pas besoin de jouer. Ils sont membres de l'Union des blessés de la face et de la tête (UBFT), les Gueules cassées, qui ces dernières années a touché en moyenne 11,5 millions de dividendes annuels de la Française de jeux dont elle détient 9,2% du capital. Dans le même temps, en 2008, ils ont réussi la prouesse de perdre beaucoup d'argent: les Gueules cassées ont affiché une perte 11 millions d'euros.

L'histoire paraît à peine croyable. Créée en 1921, reconnue d'utilité publique en 1927, l'Union est constituée pour porter assistance aux blessés de la Première Guerre mondiale. Pour se financer, les Gueules Cassées lancent des tombolas, s'associent en 1933 à la naissance de la Loterie nationale. Quatre-vingt douze ans après l'armistice du 11 novembre 1918, voilà l'association premier actionnaire de la Française des jeux avec 9,2% du capital, derrière l'Etat (72%), avec un siège au conseil d'administration et quelques millions de dividendes. «Savez-vous que la Française des jeux est née chez nous, dans nos locaux. On nous a ensuite accordé 9,2% du capital, mais, enfin, nous avons apporté le Loto National, c'était à nous...», s'agace le général Chauchart du Mottay, le président des Gueules Cassées. «Nous avons été spoliés, même si je mets beaucoup de guillemets à ce terme», insiste Alain Marais, le trésorier de l'Union.

7.000 membres en 1932, 3.000 aujourd'hui

Le dernier Poilu, Lazare Ponticelli s'est éteint en mars 2008, la sécurité sociale est née et s'est développée et pourtant, l'UBFT veille toujours. Mais les deux domaines dont elle est propriétaire, celui de Moussy-le-Vieux (Seine et Marne), et celui de La-Valette-du-Var ne ressemblent plus du tout à des centres de convalescence. Le premier a toutes les caractéristiques d'un hôtel de luxe, ou d'un centre de séminaire de bon standing. Le second, à 6km de Toulon, est une résidence de vacances tournée vers les familles et l'accueil de 25 retraités. «Nous venons de déposer un agrément pour une centaine de lits supplémentaires», répond Alain Marais quand on lui fait remarquer que les photos montrent surtout des enfants et des familles en vacances au bord de la piscine.

L'association comptait 7.000 membres en 1932 après la Grande Guerre, elle en recense aujourd'hui 3.000, blessés durant la Seconde Guerre mondiale, en Corée, en Indochine, en Algérie ou lors des Opex, les opérations extérieures menées par l'Armée française en Afrique ou en Afghanistan. Les conditions pour adhérer sont drastiques: pour être membre actif, il faut justifier «d'une blessure reçue [à la face, à la tête ou au cou] au combat en relation directe avec une action de combat, de maintien de l'ordre ou de protection civile». Pour survivre, le recrutement (115 nouveaux membres en 2009) a été élargi aux pompiers, aux gendarmes, aux policiers, aux CRS...

Ne pas mettre le nez dans leurs affaires

Comment une association de 3.000 membres qui récupère 11 millions au tirage peut-elle perdre 11 millions au grattage? Première chose: l'association n'aime pas beaucoup que l'on mette son nez dans ses comptes. Quand les enquêteurs de la Cour des comptes ont décortiqué les livres comptables à la fin des années 1990, ils se sont fait vertement recevoir. Il est vrai que leur constat avait de quoi fâcher. Ils décrivaient une pétaudière avec des prêts accordés à des salariés pour se payer un pavillon ou une voiture. La réponse de l'UBFT s'étalait sur 14 pages et se résumait en quelques mots: nous ne recevons pas d'argent public, nous ne faisons pas appel à la générosité publique, la Cour des comptes n'a rien à faire chez nous.

De fait, les magistrats n'ont jamais remis les pieds dans le très bel hôtel particulier de la rue d'Aguesseau, dans le VIIIe arrondissement de Paris, à deux pas du Palais de l'Elysée. «Nous les accueillerons volontiers, mais je ne vois pas au nom de quoi la Cour des comptes viendrait nous auditer, s'insurge le général Chauchart du Mottay, très combatif. Nous sommes actionnaires d'une entreprise, nous ne recevons pas d'argent public et nous ne faisons pas d'appel aux dons. Au contraire, c'est nous qui aidons l'Etat à entretenir les maisons de l'Office des anciens combattants.»

Les comptes des Gueules cassées ne manquent pourtant pas de charme. Pour les recettes, il y a donc les dividendes de la Française des jeux. Il y a aussi les cotisations. Un adhérent actif doit payer 1€ par an! S'il veut être membre à vie, il doit verser 10 fois le montant de la cotisation annuelle... soit 10€! Après les recettes, jetons un coup d'œil aux dépenses. Pour l'essentiel, il y a des dons et... des placements financiers. Les dons d'abord. L'Union donne beaucoup à l'Hôpital Saint-Joseph à Paris, un établissement privé, à Médecins du Monde, à la brigade des Pompiers de Paris, à SOS Attentats, au Cercle Sportif des Invalides, à la Fondation du Souvenir de Verdun. Tout cela paraît légitime.

De bien mauvais placements

L'association des Gueules Cassées consacre aussi beaucoup d'argent à la Fondation des Gueules Cassées, créée au cours des années 2000. La Fondation a pour vocation de prendre la place de l'association quand celle-ci aura disparu faute de nouveaux adhérents. Le problème, c'est que la Fondation ne peut pas perdre d'argent, ses statuts le lui interdisent. Or, en 2008 elle a frôlé la catastrophe. De mauvais placements financiers (50 millions d'euros aujourd'hui) l'ont obligé à appeler l'association au secours. L'association, qui, elle, peut afficher des pertes, va apporter une quarantaine de millions à la Fondation et du coup se retrouver dans le rouge.

Le renflouement de la Fondation n'explique pas tout. Comme la Fondation, l'UBFT place beaucoup d'argent et en a perdu. «Il s'agit de pertes virtuelles puis ce sont des Sicav qui se sont dépréciées», plaide Alain Marais. Soit, mais le virtuel fait bien un trou dans les comptes. En fait, l'association est une petite banque assise sur près de 150 millions d'euros placés (dont 94 millions à la banque Lazard, 13 millions au Crédit du Nord ou encore 27 millions chez Epargne Union). Avec les 50 millions d'euros de la Fondation, les deux organisations disposent de 200 millions d'euros.

En général, les associations caritatives évitent les fluctuations des marchés mouvants et placent leurs avoirs en bons du Trésor. Le rendement est faible, mais sûr. En 2008, la principale Sicav des Gueules Cassées, baptisée Epargne Aguesseau, était à 50% en actions et à 50% en obligations! «Nous sommes justement en train de réduire le risque en abandonnant les actions pour des obligations. La décision vient d'être prise. Nous conserverons des placements en actions à la marge», promet Alain Marais, le trésorier de l'UBFT et de la Fondation. Encore un effort et les Gueules cassées prendront des bons du Trésor français.

Philippe Douroux

Image de une: tirage de l'Euro Millions. Charles Platiau/Reuters

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