Monde

Mandela, un business comme un autre?

Pierre Malet, mis à jour le 11.02.2010 à 14 h 28

L'ancien président sud-africain est un mythe lucratif. Les fins commerciales pourraient dégrader l'Histoire.

Vingt ans après sa libération, le mythe est toujours aussi fort. Nelson Mandela, l'homme qui a passé 27 ans en prison, fait toujours autant rêver. Il incarne encore une forme «d'idéal politique». Bien au-delà des frontières de l'Afrique du Sud. A l'heure où il ne reste plus grand-chose du mythe Kennedy, Mandela demeure l'une des rares figures qui réconcilie des citoyens ordinaires avec la politique.

Mandela a tout fait pour conserver le mythe intact. Il s'est contenté d'effectuer un seul mandat à la tête de l'Afrique du Sud (de 1994 à 1999). Là où son successeur Thabo Mbeki s'est accroché à ses fonctions, Mandela a voulu montrer qu'il n'était pas obsédé par le pouvoir, qu'il n'était pas intéressé par la présidence à vie. Une attitude si rare en Afrique.

Après avoir quitté la présidence, il est devenu une sorte de conscience morale de son pays. Lorsque son successeur, Thabo Mbeki, se refusait à lutter efficacement contre le sida, Mandela le rappelait à l'ordre. De même, lorsque sa politique de réconciliation avec les blancs paraissait menacée il sortait de sa réserve. Mandela est l'un des rares hommes politiques de la planète à faire l'unanimité.

Du coup, tout le monde veut sa photo avec Madiba. Pas un homme politique de passage en Afrique du Sud qui n'envisage de repartir sans sa photo avec le grand homme. Même si cela devient de plus en plus difficile à obtenir en raison de son grand âge: Madiba est âgé de 91 ans et il est malade.

Mais tout ce que touche ce Prix Nobel de la paix vaut de l'or. Ainsi, sa biographie Un long chemin vers la liberté s'est vendue à près de trois millions d'exemplaires. Les films adaptés de sa vie rencontrent le succès. A l'image d'Invictus dans lequel Morgan Freeman incarne Madiba. Au-delà des qualités du film, il ne fait pas de doute que l'image de Mandela joue un rôle important dans le succès de cette production hollywoodienne.

Même ses chemises bariolées valent de l'or. Elles ont fait la fortune de ses tailleurs sur tout le continent, notamment en Côte d'Ivoire où officie l'un d'eux. Beaucoup de clients africains veulent les mêmes chemises que Madiba.

Le fait que l'Afrique du Sud ait été le premier pays africain à obtenir l'organisation du Mondial de football - après avoir obtenu celle de la coupe du monde de rugby - ne doit rien non plus au hasard. La présence de Madiba aux côtés des autorités sud-africaines a joué un rôle majeur. Que peut-on refuser au tombeur de l'apartheid? L'homme qui a su éviter un grand bain de sang grâce à sa sagesse et à son intelligence.

Malversations

Dès lors, la tentation est forte de mettre Mandela à toutes les sauces. L'un de ses petits fils s'est vu reprocher par la presse sud-africaine d'avoir mis en danger la vie du vieil homme en l'amenant à des meetings politiques de soutien à Jacob Zuma, alors qu'il était visiblement épuisé. Dès 2005, Mandela a porté plainte contre son ancien homme de confiance Ismail Ayob. Celui-ci était accusé d'avoir contrefait sa signature à de nombreuses reprises pour vendre des œuvres d'art présentées comme étant celles de Madiba.

Autre affaire trouble, un site, basé à Chypre, prétendait récolter de l'argent pour la Fondation Mandela, alors qu'il n'en était rien. Par ailleurs, une Néerlandaise avait déposé la marque Mandela dans son pays. Evidemment sans l'accord de l'intéressé. Et des pièces d'or à l'effigie de Madiba étaient commercialisées par une autre entreprise, sans que Mandela en soit informé.

Dès lors, ses avocats se livrent à une traque féroce. En plus de ses noms les plus connus «Mandela» et «Madiba», ils ont aussi protégé juridiquement l'un de ses noms africain «Rolihlahla» ainsi que son numéro de matricule de prisonnier: «46664». L'un de ses avocats McRobert a déclaré «Vous pouvez le traiter comme Kennedy (créer des aéroports à son nom par exemple), mais pas le transformer en Disney».

Malheureusement, tout le monde ne semble pas avoir compris la leçon. Certains musées de l'apartheid à Johannesburg sont l'œuvre de particuliers qui font assez peu de cas de la réalité historique. La visite des townships est aussi le plus souvent confiée à des entrepreneurs privés qui n'ont pas toujours les connaissances historiques suffisantes pour expliquer le régime d'apartheid.

De même, les visites de Robben Island (la prison où il a séjourné le plus longtemps) laissent parfois un certain goût d'inachevé. Certes, elles sont assurées par d'anciens prisonniers, mais leur discours étonne parfois les visiteurs. A la question «Que pensez-vous du régime d'apartheid?», un ex-prisonnier a répondu aux Suédois qui l'interrogeaient «C'était dommage. Car beaucoup d'argent a été dépensé pour rien. Pour construire ces prisons. C'est beaucoup d'argent dépensé inutilement». Malgré l'insistance des visiteurs étrangers, il est resté cantonné à ce discours sur le coup financier du régime d'apartheid. Ce qui les a frustrés.

L'Afrique du Sud possède une histoire passionnante. Elle devrait s'en saisir à bras le corps et pas simplement à des fins commerciales, sous peine de galvauder le mythe Mandela. Et de n'en faire qu'une simple marque. Madiba et ses compagnons de lutte méritent un plus bel hommage.

Pierre Malet

Image de une: Nelson Mandela rit avec les journalistes, mars 2005, province du Cap. Reuters

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