Culture

«Le Prisonnier», dystopie en 1968, réalité en 2018

Temps de lecture : 7 min

En 1967, «Le Prisonnier» a débarqué dans la vie de milliers de gens dont la passion pour cette série ne s’est jamais estompée. Un livre dresse les parallèles entre son étrange univers et la société actuelle.

La courte entrevue est à peine terminée que N°6 se voit distribuer un exemplaire du journal du village, le Tally Ho, où ses propos sont déjà imprimés noir sur blanc. | Capture d'écran
La courte entrevue est à peine terminée que N°6 se voit distribuer un exemplaire du journal du village, le Tally Ho, où ses propos sont déjà imprimés noir sur blanc. | Capture d'écran

Chaque générique du Prisonnier répète, en version condensée, la première scène de la série. Le personnage incarné par Patrick McGoohan, regard bleu, cheveux blonds plaqués et costume sombre, démissionne de son mystérieux emploi en tapant du poing sur la table. Alors qu’il prépare sa valise, il est gazé dans son appartement londonien et s’évanouit avant de se réveiller groggy, dans une réplique de sa demeure.

En ouvrant les stores, il découvre qu’il n’est pas à Londres, mais dans un petit village aux bâtisses colorées, au bord d’un estuaire. Rapidement, il s’aperçoit que les habitantes et habitants aux accoutrements farfelus ne portent pas de nom, mais des numéros et qu’on ne peut pas s’échapper. À la tête de ce camp de prisonniers qui ressemble plus au Club Med qu’à Dachau, on trouve N°2, dont la personnalité change à chaque épisode, parfois encore plus vite. Personne ne sait qui est N°1.

Fake news et téléphones portables

Au casting des nombreux experts de la série, on compte Jean-Michel Philibert, qui vient de sortir Le Prisonnier: Une Mythologie Moderne et l’Anglais Rick Davy, auteur The Prisoner: The Essential Guide. Pour les deux hommes, une scène en particulier rappelle des éléments de notre époque. Dans l’épisode 4, alors que le héros, N°6, a déjà maintes fois tenté de s’évader, les énigmatiques dirigeants du village lui proposent d’être candidat à une élection aux contours flous. «Un journaliste interroge N°6 sur sa campagne, décrit l'auteur français. Il refuse de répondre et s’aperçoit que ses réponses ont été imprimées à l’avance. C’est une satire des médias qui correspond bien à nos démocraties modernes.»

À des kilomètres de là, Rick Davy, sans le savoir, abonde: «Le reporter ignore ce qu’on lui dit et crée des fake news, ses propres réponses, comme celles qui inondent de nos jours les médias». La courte entrevue est à peine terminée que N°6 se voit distribuer un exemplaire du journal du village, le Tally Ho, où ses propos sont déjà imprimés noir sur blanc. Philibert commente: «Ça résume l'instantanéité et le cynisme désespérant de notre monde».

«L'addiction au smartphone est la manifestation la plus visible du fait que nous devenons un peu tous comme les habitants du village»

L’événement est à peine en train de se dérouler qu’il est déjà info. Fausse ou réelle. Une immédiateté rendue possible grâce aux téléphones portables, déjà utilisés par les protagonistes du Prisonnier et complétant un look masculin fait de blazers sur t-shirts manches longues et paire de trainers pas très éloignées de la mode actuelle. «En 1968, c'était prophétique d'utiliser des téléphones sans fil, reprend l’expert français. Aujourd'hui, la majorité des Occidentaux sont collés à leur machin-phone, au travail, dans la rue, à table, au lit. Je crois que cette addiction est la manifestation la plus visible du fait que nous devenons un peu tous comme les habitants du village

Dans la série, l’usage des portables est toutefois réservé aux personnages de haut rang, ceux qui contrôlent –ou pensent du moins contrôler– les autres, ceux qui se relaient jour et nuit dans des salles circulaires pour observer en permanence des habitants dont ils souhaitent extraire des «renseignements», de manière aussi clinique qu’abstraite.

Surveillance, numéros, sécurité

Cette métaphore de l’administration, de la technocratie qui veut tout contrôler, est surtout celle de la surveillance de masse. «Dès le premier épisode, on montre à N°6 des extraits de sa vie entière, sur divers écrans, reprend Davy. N°2 lui dit “les gens veulent tout savoir”, et ça semble vrai dans la société actuelle. Ce qu’on mange, comment on vote, quels sont nos centres d’intérêt, tout est collecté, partagé, vendu et conservé par les réseaux sociaux, les banques, les magasins et les gouvernements. Avec les réseaux sociaux, tout le monde sait ce que tout le monde fait.»

Bizarrement, tout le monde est aussi au courant de ce que raconte l’auteur. Mais tout le monde l’accepte, y compris lui-même et Jean-Michel Philibert, pourtant prévenus de longue date. «C'est toute la contradiction qu'il faut assumer, entre profiter d'un espace de liberté d’expression et accepter qu'une organisation commerciale comme Facebook recueille des renseignements sur moi, se défend-il. Notre société de surveillance a ceci de particulier que nous sommes nos propres surveillants, c'est nous qui donnons des “renseignements” par l'intermédiaire de nos écrans. Cliquer, c'est se dénoncer.»

«La sécurité se vend bien, c'est un bon argument pour faire accepter la diminution des libertés individuelles»

Comme les villageois, qui rapportent des informations aux autorités en place, nous sommes, de par notre usage des réseaux sociaux, «complices du fichage et du contrôle». Philibert l’avoue donc, il a «bien conscience de se faire ficher, classer, estampiller et numéroter». Si la phrase la plus célèbre de la série est bien «Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre», il semblerait que, de nos jours, ce ne soit pas vraiment le cas. «Nous sommes tous des numéros, enfonce Rick Davy. Je suis assis à la table n°4, j’ai un numéro de chambre d’hôtel, un numéro de sécurité sociale, un numéro de portable, un code postal, un numéro de rue… Essaie, pour une seule journée, de faire sans tous ces numéros. Tu verras que c’est compliqué

Dans la série, N°6 se voit remettre une sorte de porte-cartes, contenant nombre de fiches d’identité, inondées de numéros. Le Prisonnier a prédit nos portefeuilles bourrés de diverses cartes mais surtout quelque chose d’encore plus immédiat à l’époque. Au village, rares sont les angles que les caméras de surveillance ne contrôlent pas. Aujourd’hui, ces mêmes appareils sont presque devenus banals. Plus ou moins consciemment, on décide de ne pas y prêter attention, optant pour la sécurité plutôt que la liberté, acceptant que nos faits et gestes puissent être connus des autres en échange de l’espoir qu’un attentat terroriste puisse être déjoué.

Après la diffusion du premier épisode, le 29 septembre 1967, la ville américaine d'Olean place des caméras sur sa principale rue commerçante au même mois de l’année suivante. Cinq ans plus tard, la police de New York en fait de même sur Times Square, échouant néanmoins à freiner la criminalité. Avant les États-Unis, c’est dans le petit port allemand de Peenemünde que le tout premier système de vidéosurveillance est installé. C’était en 1942, quand les nazis voulaient observer le lancement de leurs missiles V-2, utilisés sur les populations belges et britanniques.

«N°6 sait fort bien qu'il n'est pas moins libre au village qu'à Londres, ajoute Philibert. Il est simplement confronté plus fortement au choix auquel on veut nous confronter quotidiennement: la liberté ou la sécurité? Un peu plus de l'une ou un peu moins de l'autre? La sécurité se vend bien, c'est un bon argument pour faire accepter la diminution des libertés individuelles

Uniformisation et télé-réalité

Tout comme les habitants du village –hormis N°6– acceptent d’être fichés, on accepte de partager nos informations. Pourquoi? Souvent, parce qu’on s’en fout un peu. Ou, du moins, parce que nous sommes prêts à payer le prix pour pouvoir continuer à vivre la même existence que les autres, à parler politique avec un ami qui vit au Maroc, même s'il est possible que quelqu’un puisse lire les messages échangés. On travaille trop pour penser à remettre en question la qualité de sa liberté.

Dans le Prisonnier, l’individualité est quasi-criminelle, on peut être mis au ban de la société si on est différent. Comme il faut porter certains habits achetés par des gamins du monde entier pour se faire accepter à l’école, comme il faut avoir un prénom bien français pour que l’État l’accepte. Dans la série, les captifs éclatent de rire lorsque N°6 affirme être un individu. Selon Rick Davy, beaucoup de gens, dans la société actuelle, sont identiques et acceptent le statu quo. Les choses ne vont pas si mal, du moment que le cadre de vie est agréable.

«Au village, chacun joue un rôle dans la comédie ou la tragédie écrite par les dirigeants»

Le village ramollit ses habitants à coups de drogues et de jeux. Nous nous ramollissons à coup de drogues, d’alcool, de sport qui «ne sert qu’à tuer le temps», écrit Philibert dans son livre et donc, de jeux. «Malheureusement, nous en sommes parfois réduits à occuper nos vies, à nous remplir de vide, s’attriste-t-il. C’est une prison dorée, pour nous Occidentaux, qui jouissons de biens de consommation et de loisirs créés sur la misère du reste du monde. Mettez un individu devant un écran et il abdique sa vie pour contempler un spectacle.»

Et mettez de l’autre côté de l’écran des individus comme lui, il en sera parfois plus subjugué, fasciné par la parodie de vie des personnages de télé-réalité, qu’il fixe des heures durant, plutôt que de vivre son existence réelle: «Au village, c'est la société du spectacle, assène Philibert. Chacun joue un rôle dans la comédie ou la tragédie écrite par les dirigeants. Nous, nous contemplons souvent aussi le spectacle de la société sur nos écrans. Le journal télévisé nous dit quoi penser, l'émission de télé-réalité nous dit quoi ressentir. J'ai recueilli des témoignages sur ces émissions de “telle est réalité” qui montrent que la production manipule les tournages».

Parfois, la fiction de la télé-réalité et la réalité finissent par se confondre. C’est là que Donald Trump devient président, N°2 du grand village de fous que sont les États-Unis, voire, le monde. Parce que Patrick McGoohan le disait lui-même avant son décès en 2009: «C’est le monde qui est devenu le village». Reste à savoir qui est vraiment N°1.

Thomas Andrei Journaliste

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