Société

Meurtre d'Eva Bourseau: «C’est l’odeur qui me faisait m'attendre au pire»

Temps de lecture : 11 min

[38, rue Merly - Épisode 2] Début août 2015. Eva Bourseau n'a plus donné signe de vie depuis une semaine. Son voisin s'interroge, ses proches s'inquiètent.

Illustration par Mathilde Aubier
Illustration par Mathilde Aubier

Le 10 décembre 2018 s'est ouvert à la cour d'assises de Haute-Garonne à Toulouse le procès de Zakariya et Taha, accusés du meurtre d'Eva Bourseau, 23 ans, dans la nuit du 26 au 27 juillet 2015.

Thomas* enfile un tee-shirt et un jogging, puis monte précipitamment au troisième et dernier étage. Il est 13 heures passées. Il frappe à la porte de sa voisine du dessus.

«Et là, aucun bruit. Rien du tout. J’entends rien du tout. Ni marcher, ni grincement de parquet, ni même quelqu’un respirer derrière la porte.»

Quelques jours plus tôt, une amie d’Eva a sonné à l’interphone de Thomas au 38 rue Merly, à Toulouse. Avait-il entendu sa voisine rentrer chez elle? Cela faisait plusieurs jours qu’elle était sans nouvelles.

Camille* et Amélie*, elles, ont d’abord pensé qu’Eva faisait la gueule, après leur discussion. Qu’Eva avait mal pris leurs remarques sur le deal et sa consommation de drogue. Et puis elles s’étaient dit que d'accord, elle était de mauvaise foi, mais quand même… «Au bout d’un moment, comme tout le monde, tu te dis: “Bon, c’est peut-être con de s’être embrouillées”, explique Amélie. Mais elle n’est jamais revenue

Les jeunes femmes s’inquiètent. Sylvie, sa mère, est anxieuse. Quelque chose ne va pas. Eva parle quotidiennement à ses proches, par téléphone, par textos, sur Facebook, et depuis une semaine, plus personne n’a de contact avec la jeune femme.

«Y'a quelqu’un chez elle»

Sonia*, la colocataire de Thomas, a bien entendu du bruit, un matin vers 7 heures. Une voix féminine, des cris comme étouffés. «Arrêtez-vous, arrêtez-vous.» Elle avait immédiatement appelé Thomas, qui était déjà au travail, et lui avait demandé ce qu’elle devait faire. Contacter la police? Thomas ne connaissait pas leur voisine, mais il savait qu’elle faisait parfois des soirées dans son studio, avec du monde, des petits copains.

Il l’avait rassurée, ce n'était sûrement rien de grave. Comme l'avait dit Sabrina*, une autre amie d'Eva venue frapper chez Thomas, ce silence était inhabituel, mais pas inquiétant. Eva avait prévu d’aller à un festival de musique en Croatie.

Mais quand Thomas a entendu la porte du bas s’ouvrir, des pas lourds passer devant sa porte et grimper jusqu’au studio, il est monté voir. Il attend maintenant derrière la porte.

«Et là, je sens l’odeur. Puissance 10.000.»

«C’est comme si on vous présentait trois portes en face de vous. Tu choisis, t’en prends une, mais dès que tu l’as ouverte, c’est fait.»

Thomas, voisin d'Eva

Depuis plusieurs jours, une odeur nauséabonde a envahi l’immeuble. Une puanteur de détritus exacerbée par la chaleur du mois d’août, comme si des dizaines de poubelles stockées avait fermenté en attendant d’être sorties. À la seule évocation de l’immeuble, des années plus tard, l’odeur lui reviendra. Il paraît que l'on associe la mémoire des lieux aux odeurs.

Thomas fixe la poignée de la porte. Il ressent un vide immense.

«C’est comme si on vous présentait trois portes en face de vous, et qu'on vous disait: là, il y a le paradis; là, il y a l’enfer; et là, il y a le néant. Tu choisis, t’en prends une, mais dès que tu l’as ouverte, c’est fait. Au hasard, une chance sur trois. Mais même s’il y a le paradis derrière, t’as toujours le pressentiment que tu vas tomber en enfer. Tu t’attends au pire, en fait. On s’attend vraiment au pire. Et c’est l’odeur qui me faisait m'attendre au pire.»

Thomas regarde la poignée pendant trois, quatre secondes. Elles lui paraissent une éternité. Il sait qu’il y a quelqu’un derrière la porte. Il ne comprend pas pourquoi ça ne répond pas. Il y a l’odeur qui imprègne les murs, et la colère qui le submerge.

Thomas redescend les escaliers de bois en colimaçon, puis ceux en marbre, sur la pointe des pieds, en chaussettes. À l’instant où il pénètre dans son appartement, un grincement. C’est le plancher du dessus. Son cœur s'emballe sous l'effet de l'adrénaline, il attrape son téléphone et envoie un texto à l’amie d’Eva: «Y'a quelqu’un chez elle. Je suis allé toquer, ça n’a pas répondu. Je suis sûre que c’est pas elle, faut pas se foutre de ma gueule

Il doit aller travailler. Dans son petit immeuble, on a une règle: la porte d’entrée doit toujours être fermée. La rue est passante, n’importe qui pourrait s’introduire. Quand il sort de l’immeuble, la porte est grande ouverte. Lolita, la voisine du premier, est en vacances.

«Jamais vu ça de ma vie»

Au matin du huitième jour, Sylvie, la mère d’Eva, est toujours sans nouvelles de sa fille. Nous sommes le 3 août 2015, un lundi. Elle quitte son village du Lot pour rejoindre Toulouse au volant de sa voiture, puis se rend chez Camille. Celle-ci a hébergé son amie Eva pendant un temps, avant le 38 rue Merly, quand elle galérait à trouver une chambre. Les deux femmes arpentent la ville. Camille se rend à l’immeuble d’Eva. Elle sonne chez Thomas. Il lui ouvre; elle monte.

«Et elle appelle les pompiers directement.»

Camille appelle également Amélie, lui dit de venir. Quelque chose ne va vraiment pas. Amélie est à Auchan. Elle pose ses courses. Les pompiers arrivent. Sylvie accourt. Les pompiers la déposent chez Thomas, pendant qu’ils installent l’échelle le long de l’immeuble. Ils lui posent des questions de pompiers. La mère d’Eva bégaie, elle ne sait rien, elle veut juste des nouvelles de sa fille. Thomas regarde l’échelle monter le long de l'immeuble. Amélie remonte la rue. Elle voit un pompier sur le toit.

Camille lui ouvre grand les bras, l’enlace et pleure. Le pompier avance sur les tuiles du toit jusqu’au velux de la chambre d’Eva. La vitre est recouverte d’un papier, mais il y a une petite ouverture. Il la force. Ce qu’il voit l’inquiète assez pour qu’il donne l’ordre d’enfoncer la porte. Les pompiers préviennent Sylvie. La porte de Thomas est restée ouverte depuis leur arrivée. Il entend la porte du haut céder.

Les pompiers pénètrent directement dans le salon. Une autre porte y est calfeutrée avec du ruban adhésif. Un gilet est roulé en bas, pour empêcher l’air de passer. Ils l’enfoncent. L’odeur, puissante, les assaille. La chambre d’Eva. Au pied du lit, sur un tapis bordeaux, une malle. Dedans, un corps recroquevillé, os apparents, parsemé de coupures et de plaies, baigne dans un liquide brun rougeâtre.

Un pompier crie. «Tout le monde descend!»

Thomas se lève d’un bond. Le pompier le retient: «Non, vous, vous restez.» Thomas le voit s’accrocher à la poignée de sa porte d’entrée, décèle un semblant de fébrilité. Il veut savoir. Le pompier regarde le vide, les yeux fixés sur l’escalier. «Ça ressemble très fortement à un homicide.»

«J’ai senti toute la peine que pouvait ressentir un être humain.»

Thomas, voisin d'Eva

Le procureur Francis Boyer est de permanence depuis 18 heures. À 21h15, il reçoit un appel sur son téléphone portable.

Au pied de l’immeuble, un pompier s'assoit sur le trottoir, à côté de Camille et Amélie. Il murmure: «J’ai jamais vu ça de ma vie.»

Thomas reste figé à côté du pompier qui garde sa porte. Le puzzle s’assemble. Le cri entendu par Sonia, sa colocataire. L’odeur. La porte de l’immeuble constamment ouverte. Le grincement du plancher au-dessus de chez lui. «Non… non.»

La mère d’Eva s’effondre. Sa plainte résonne jusqu'à Thomas. «J’ai senti toute la peine que pouvait ressentir un être humain.» Les pompiers font monter Sylvie dans leur camion, et partent avec elle.

Un autre interroge Camille et Amélie. Eva avait-elle un signe distinctif? Des tatouages, une chouette dans le dos. Le pompier secoue la tête: «Non, ça, ça sert à rien de savoir.» Il leur montre le haut de son crâne: «Avait-elle un signe particulier ici?»

«Bon, je fais quoi?»

À Gourdon, dans le Lot, Christophe Bourseau est assis sur un banc où il se posait avec Eva, quand elle était petite. Après une rude journée de travail pour un festival médiéval, il s’apprête à rentrer chez lui, dans le Gers. Le numéro de Sylvie s’affiche sur l’écran de son téléphone. Il décroche. «Eva est morte.»

Sylvie est au commissariat. Christophe monte dans son camion, sa compagne Christine conduit. Ils ne savent rien, pensent à un suicide. Ils roulent vers Toulouse, comme des zombies.

Les pompiers demandent à Camille et Amélie de rentrer chez elles. Ça va durer toute la nuit.

Vers 23 heures, le capitaine de police Fabrice Sans arrive sur les lieux. Le procureur Boyer est déjà là. Ils discutent, le policier répartit les rôles au sein de son équipe. Il gravit à son tour l’escalier en colimaçon, entre dans l’appartement. Une douzaine de sacs poubelles noirs fermés sont posés près de l’entrée. Au sol, un seau rempli d’un liquide jaunâtre, avec des insectes dedans. Un pied de biche. Un fauteuil renversé, l’assise percée. Dans la chambre, des mouches mortes, une bombe insecticide posée à côté. Fabrice Sans ouvre la malle, voit la chair brûlée par le liquide.

Il se souvient que pendant toutes les constatations, la malle est restée là, avec le corps d’Eva. À la barre de la cour d’assises de la Haute-Garonne, trois ans plus tard, il dira: «Ça fait partie des deux ou trois scènes les plus marquantes de ma carrière.»

Christophe Bourseau arrive au commissariat central de Toulouse. Tous les bureaux sont fermés. On l’emmène à l’étage. Un policier lui demande si sa fille Eva comptait déménager. Il voit des sacs poubelles noirs à côté du bureau, ceux déjà rapportés de la scène de crime. Christophe Bourseau répond que non. Le policier l’interroge sur ses relations avec sa fille. Ils sont un peu en froid. «Bon, vous ne vous entendez pas avec votre fille.» Bourseau s’énerve: «J’ai jamais dit ça, Monsieur! Vous êtes papa? On a des désaccords.»

Il est 3 heures du matin. Le policier ne veut pas l’auditionner. Christophe prévient: «Moi, je ne reviendrai pas.» Alors une policière l’entend. Dans le couloir, il perçoit la voix de Sylvie. Un policier n’arrête pas de lui poser les mêmes questions, en boucle. Il rentre dans le bureau, s’impatiente: «Maintenant, ça suffit. Vous la laissez tranquille.»

Ils repartent tous les deux, seuls dans la nuit. Anéantis et hagards.

«Pendant vingt minutes, je suis resté devant. C’était un portant à photos. J’ai vu cette fille. J’ai découvert sa vie.»

Anthony Blanc, médecin légiste

Camille et Amélie restent ensemble. Elles n’arrivent pas à se reposer. «T’es chez toi… Tu te dis: “Bon, je fais quoi?”», se souvient Amélie. Elles partent chez les anciennes colocataires d’Amélie, déboulent à l’improviste. «Un des gars regardait un film. On lui demande ce que c’est. Il nous dit: “C’est l’histoire d’une fille qui se fait attacher…” Et on a ri. De nerfs. C’était tellement irréel.» Elle dit que tout est flou.

Au petit matin, le capitaine Sans est toujours dans l’appartement. Il a été rejoint par le capitaine Frédéric Nadal et le docteur Anthony Blanc. Le médecin légiste constate que le corps d’Eva est recouvert d’un linge noir, qui se désagrège à la moindre manipulation. Le visage de la victime est méconnaissable. En vingt-cinq ans de métier, le docteur Blanc est rarement tombé sur une scène comme celle-là.

Au milieu de l’agitation, il voit la porte de la chambre: «Pendant vingt minutes, je suis resté devant. C’était un portant à photos. J’ai vu cette fille. J’ai découvert sa vie. Ses amies. Sa famille. Des photos de fêtes… Pour nous, un corps, c’est un corps. De voir toutes ces photos… Ça me l’a rendue humaine.»

«C’est pire que ça»

Le légiste demande aux enquêteurs de laisser le corps dans la caisse et de l’envoyer à l’institut médico-légal. Mais il est impossible de la descendre dans l’escalier en colimaçon sans prendre le risque de tout renverser. Les policiers réalisent des prélèvements à la surface du liquide stagnant, procèdent à la vidange, puis prennent des échantillons au fond de la malle. Pour la transporter au service médico-légal de Rangueil, la meilleure solution est de recourir à une société de pompes funèbres. Le capitaine Nadal se charge de les contacter.

Le spécialiste fait divers du journal local revient de vacances. Il reçoit un texto. «Tu devrais aller là, il y a un corps dépecé.» «Putain, la semaine commence bien…», pense-t-il.

Une enquête est ouverte pour homicide volontaire.

Alors qu’elle s’apprête à commencer sa journée, Maud reçoit un coup de fil de Sabrina. Elles n’ont pas parlé très longtemps. Quand Sabrina a dit qu’il y avait une enquête de police, Maud a vite raccroché. À cause du choc.

«Dans le feu de l’action, pendant qu’il me posait d’autres questions, il me dit: “Elle s’appelait comment, votre voisine?”»

Thomas, voisin d'Eva

Les enquêteurs saisissent un flacon de déodorant de couleur bleue, un soutien-gorge de couleur noire, un emballage de boîte de préservatifs, un mouchoir usagé, un ticket de caisse, un papier manuscrit avec un numéro de téléphone et un nom. Sur la petite table du séjour, ils prennent une cigarette artisanale, un bong et une paire de bracelets. Dans la commode, ils trouvent des factures de recharge téléphonique, une facture de carte SIM. Dans la cuisine, des bouteilles vides de vodka, de whisky, de vin blanc, et un papier manuscrit sur le plan de travail. Ils regardent les dates de péremption des aliments dans le frigo. Ils collectent vingt-sept mégots de cigarettes dans la poubelle, un carnet d’adresses, trois taies d’oreiller et une housse de traversin.

À dix heures du matin, Thomas est convoqué au commissariat. Mais il comprend qu'il n’est pas entendu comme témoin. «Mais ça, je l’ai compris quand il m’a posé la question. La première fois, le policier me dit: “Vous connaissez le nom de votre voisine?”» À ce moment-là, le nom de la victime n’est pas encore sorti dans tous les journaux. «Je ne connaissais pas le nom de ma voisine. Pour moi, c’était “la voisine”. Je dis: “Non, je ne sais pas.” Il part sur d’autres questions. Et dans le feu de l’action, pendant qu’il me posait d’autres questions, il me dit: “Elle s’appelait comment, votre voisine?”» C’est un interrogatoire.

Lolita, elle, vient de rentrer de vacances. Elle ne sait rien. Aux enquêteurs dans le couloir, elle demande si la voisine a disparu. Les deux hommes se regardent. «C’est pire que ça. Bien pire que ça. Demain, regardez les infos et vous aurez la réponse.»

Au réveil, Lolita ouvre les volets. Elle voit un parterre de journalistes, les flashs des appareils photos. Les hommes du service des pompes funèbres, en tenue de protection blanche, sortent de l’immeuble, la petite malle rouge au couvercle noir dans les mains.

* Les prénoms ont été changés.

Élise Costa Chroniqueuse judiciaire

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