Société

À Strasbourg, «on a vu un militaire qui a reçu une balle sur son fusil»

Temps de lecture : 4 min

J’ai assisté à la fin de la fusillade mortelle qui a fait au moins deux morts mardi 11 décembre à Strasbourg. Récit d’une nuit qui a laissé les habitants de la ville en état de sidération.

Un policier dans une rue du centre-ville de Strasbourg après la fusillade du 11 décembre 2018. | Frederick Florin / AFP
Un policier dans une rue du centre-ville de Strasbourg après la fusillade du 11 décembre 2018. | Frederick Florin / AFP

D’habitude lors d’événements hors du commun, je recherche sur Twitter les gens au plus près de la scène en remontant la liste de messages postés sur le réseau social jusqu’aux premières minutes du fait d’actualité pour vérifier les informations, trouver des témoins.

Mardi à 19h51, 19h52 ou 19h53 –impossible de mettre une rigueur absolue sur les aiguilles–, j’entends une rafale d’explosions. Des cris montent. Je crois à des jets de pétards, des jeunes qui poussent un peu trop la blague. J’ouvre la fenêtre de l’appartement de l’ami chez qui je loge à Strasbourg. De la terrasse du quatrième étage, je vois un militaire qui se cache dans un recoin de la rue et tire à balles réelles en criant à ses collègues: «Un homme armé nous a pris à partie!». Derrière le soldat, membre du dispositif Sentinelle, deux civils accroupis au sol, les mains sur les oreilles. Terrorisés par la scène.

Je pense que j’ai mis dix secondes à me demander si ce n’était pas une simulation d’intervention antiterroriste. À ne pas vouloir croire à une fusillade dans cette ville de Strasbourg que je connais à peine. Et puis l’odeur de poudre âcre a empli la rue. Je sors mon téléphone, rafraîchis le fil Twitter dans un réflexe professionnel pour voir si des internautes mentionnent des tirs, une attaque terroriste, quelque chose dans le quartier. Rien. Je relance la page. Un premier tweet d’une femme qui indique avoir entendu des coups de feu en centre-ville. Je n’ai pas rêvé. Je décide de tweeter les lignes suivantes:

Marchandage de vidéos de la fusillade

Il est 20 heures. En bas dans la rue, les militaires sont toujours en pleine opération. «Les mains en l’air, ne bougez pas», «Rentrez chez vous», ordonnent-ils. Les minutes passent, un silence glacial tombe peu à peu sur le labyrinthe de ruelles quadrillées par l’armée et la police. Je descends au bar Les Savons d’Hélène, situé à quelques dizaines de mètres de là dans la même rue. Une flaque de sang s’étend devant la porte d’entrée. Un vélo abandonné gît au sol. J’ouvre la porte du troquet, il fait très chaud. À l’intérieur, une trentaine de personnes sont confinées sur ordre des militaires. Les gens sont sous le choc. Ils se serrent mutuellement dans les bras.

«Vous êtes journaliste? Il n’y a pas de mot, rien à dire, c’est de la terreur», souffle un client. Dans un coin, un homme est allongé au sol. Il est très pâle et inconscient. Les secouristes sont déjà là. Premiers soins. Transfert dans une ambulance. Dehors, il fait froid. Un deuxième blessé est sous une couverture de survie. Les ambulanciers tentent de stopper les saignements.

Je reviens devant mon immeuble, au début de la rue Sainte-Hélène, dernière étape dans le cheminement à pied du tueur qui a ensuite quitté la zone en taxi, selon les premiers éléments de l’enquête livrés par le procureur de la République de Paris lors d’une conférence de presse mercredi 12 décembre à la mi-journée. Des voisins, la vingtaine, ont filmé un bout de la fusillade. Ils sont secoués par l’adrénaline, plus que par l’effroi. L’un d’eux raconte: «On a vu un militaire qui a reçu une balle sur son fusil. On l’a vu regarder sa main, voir s’il n’était pas blessé, puis checker son arme pour vérifier si elle fonctionnait encore». La vidéo qu’il a tournée, sur laquelle on voit quatre militaires crier et mettre en joue, a été achetée 100 euros par Associated Press (AP), une agence de presse américaine. «J’ai envoyé la vidéo à des potes à moi. Est-ce que si ça sort sur les réseaux sociaux je peux être poursuivi par AP, car on a signé un contrat?», interroge t-il.

Volets fermés

Il est 20h30. Des membres de la police municipale participent à la sécurisation des lieux. «Ne touche pas aux impacts, ne touche pas», avertit un policier à un collègue. Ils ne sont pas des habitués de ce genre d’enquête. Personne ne possède les codes pour faire face à une scène de guerre à Strasbourg. Le marché de Noël était sous la surveillance des forces de l’ordre, mais au quotidien les gens n’imaginent jamais que le pire va arriver le soir même.

Une heure avant la fusillade mortelle, qui a coûté la vie à deux personnes selon le dernier bilan des autorités, j’avais moi-même franchi un des quinze points de contrôle dressés autour de la Grande île, cœur de la cité historique entouré de canaux et de rivières, sur laquelle se dresse le marché de Noël fréquenté par environ deux millions de personnes chaque année tout au long du mois de décembre. Quand un membre du service de sécurité m’avait demandé d’ouvrir mon sac à dos et n’avait vérifié à la lueur de sa lampe torche que le dessus de mes affaires, je m’étais fait la réflexion de savoir si ce genre de contrôle avait une utilité. J’aurais pu cacher n’importe quoi au fond de mon sac. Les vieilles dames de retour de leurs achats de Noël ouvraient à peine leurs cabas.

Comment réagit une ville le lendemain d’une telle nuit? Dans le centre historique de Strasbourg, où la plupart des rues sont piétonnes, les gens sont nombreux à aller au travail en vélo, comme un jour normal. Sauf qu’il faut faire des détours pour contourner les rues bloquées à leur extrémité par des rubans pour laisser les enquêteurs travailler sur les zones d’impact de balles. Peu d’attroupements autour des zones confinées. Comme si pour les habitants, la vérité était trop dure à affronter en direct.

Les camions du ramassage d’ordure fonctionnent eux aussi. «C’est fou de se dire que c’est encore un type fiché S qui a pu agir», glisse un éboueur entre deux poubelles. Le McDo situé dans la zone interdite aux passants, rue des Grandes Arcades, est vide. Mais un employé livre plateau en main des cafés aux envoyés spéciaux des chaînes de télévision qui enchaînent les directs. À côté, les volets des cabanes du marché de Noël sont restés fermés. «Même si je n’ouvre pas aujourd’hui, je reste là pour discuter avec des gens. Personne ne veut rester seul aujourd’hui, on est tous blessés dans notre cœur», dit, les yeux dans le vague, un commerçant.

Camille Belsoeur Journaliste

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