Politique / Société

La réaction de la haute fonction publique au mouvement des «gilets jaunes», vue de l'intérieur

Temps de lecture : 5 min

[TRIBUNE] Sous couvert d'anonymat, un haut fonctionnaire du ministère des Finances raconte comment les responsables politiques et administratifs perçoivent la société française.

Le ministère des Finances dans le quartier de Bercy (Paris), le 14 avril 2012. | Loïc Venance / AFP
Le ministère des Finances dans le quartier de Bercy (Paris), le 14 avril 2012. | Loïc Venance / AFP

L’irruption du mouvement des «gilets jaunes» et de l’expression de la colère par toute une partie de la population française surprend la classe dirigeante française. Cette surprise mérite qu’on s’y arrête car elle est la conséquence d’une évolution idéologique et sociologique de plusieurs dizaines d’années au sein de celles et ceux qui décident.

Comprendre pourquoi le pouvoir parisien est pris par surprise, bien au-delà du couple exécutif, est une première étape essentielle pour réfléchir aux réponses possibles à l’essoufflement du système institutionnel français. Le sentiment est généralisé au sein des élites administratives et économiques d’une anormalité française devant être corrigée et rendant impossible tout nouveau progrès social en France, voire légitimant un durcissement des conditions de vie des moins favorisés.

La France, une anormalité européenne

Nous ne nous attarderons pas ici sur les dynamiques sociologiques à l’œuvre dans la classe dirigeante française. Elles ont été bien étudiées dans de nombreux travaux qui ont notamment mis en lumière aussi bien la baisse (à partir d’un niveau de représentation déjà marginale) de la part des hauts fonctionnaires issus des catégories populaires1, que l’éviction presque totale des mêmes catégories populaires de l’Assemblée nationale (les ouvriers représentent 0,2% des députées et députés, les employés 1,2% et les agriculteurs 2,9%).

Sur ce dernier aspect, les titulaires de portefeuilles ministériels du gouvernement actuel et les parlementaires de la majorité présentent une image encore plus déformée que par le passé de la réalité socio-économique française (la représentation des femmes a, elle, en revanche progressé). Cela est assez largement connu, même si on peut être surpris par la faiblesse de la discussion publique à ce sujet et l’absence de mesure concrète pour y répondre, y compris sous des majorités de gauche.

Je peux mesurer quotidiennement à quel point notre propre pays inspire un sentiment d’étrangeté à nombre de ceux qui le dirigent

Au-delà du «qui gouverne», la question de la façon dont les hauts fonctionnaires et les femmes et hommes politiques perçoivent la société devrait encore davantage être l’objet du débat national provoqué par les «gilets jaunes». En effet, l’irruption sur la place publique de ce front du refus à l’égard des politiques actuellement mises en œuvre répond à une perception de la représentation du monde qui guide les élites dirigeantes, mais qui est finalement assez rarement explicitée. Or l’élection d’Emmanuel Macron a permis une clarification sur la direction donnée à notre pays, sans doute à compter parmi les causes de l’explosion d’exaspération à laquelle nous assistons. Cette direction est cependant ancienne et dépasse largement les clivages partisans.

Cette direction a pour principal moteur un sentiment d’anormalité quant à la situation de la France, et en particulier du niveau de la dépense publique et des protections collectives offertes aux Français et Françaises. Comme haut fonctionnaire, interagissant régulièrement avec les responsables, politiques comme administratifs, je peux mesurer quotidiennement à quel point notre propre pays inspire un sentiment d’étrangeté à nombre de ceux qui le dirigent ainsi qu'une grande frustration.

En effet, le contact désormais quotidien des fonctionnaires de Bercy et de la haute administration avec leurs homologues étrangers, et en particulier européens, a conduit au sein de l’administration française à la généralisation d’une approche comparative, pas toujours raffinée par la connaissance précise des réalités décrites sous des agrégats chiffrés, qui fait souvent apparaître la France comme hors de la moyenne, de la médiane, ou de ce qui ressemblerait à la situation normale d’une économie de l’OCDE. Les élites administratives et politiques des autres États, la Commission européenne et les institutions financières internationales rappellent souvent à la France leurs doutes sur son modèle économique et social. À l’inverse, on entend rarement célébrer la protection face aux risques de la vie offerte par le système français.

La grande fracture est là

De quoi se plaignent-ils? Si l’on compare, la France n’a pas connu la forte croissance des inégalités de revenu que l’on a pu observer notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni. Elle n’a pas non plus mis en œuvre un programme de réformes conduisant à l’appauvrissement généralisé des catégories populaires les moins formées ou dépendant des minimas sociaux comme en Allemagne.

Dans la crise, le système de protection sociale a joué son rôle d’amortisseur pour de nombreux Français et Françaises, en particulier au travers d’un système d’assurance-chômage plus développé que dans la plupart des autres pays européens. Cela conduit à faire penser à de très nombreux membres de la classe dirigeante que les classes populaires et modestes devraient être reconnaissantes du «pognon de dingue» dépensé pour financer la protection sociale, pour utiliser le vocable présidentiel.

Le plus probable est qu’ils essaieront de traduire ce mouvement comme une jacquerie contre le niveau d’imposition

Cette approche rend en revanche invisible la dureté de la vie de nos concitoyennes et concitoyens avec les plus faibles niveaux de revenus. Impossible de comprendre, en comparant les niveaux de minimas sociaux ou de salaire minimum, que ce n’est pas parce qu’on n'est pas condamné à des niveaux de pauvreté extrême tout en cumulant plusieurs emplois comme aux États-Unis que, pour autant, on ne vit pas avec la peur tenace du moindre accident de parcours et une obligation de rationnement de tous ses achats pour tenir jusqu’à la fin du mois. Elle efface aussi le recul des services publics dans une large partie du territoire, en particulier ruraux ou périurbains.

La grande fracture est là, entre une élite politico-administrative qui prend comme point de départ de son rapport au monde la nécessité de normaliser la France en baissant la dépense publique (comme l'a benoîtement dit Jean Viard sur France Inter, le projet présidentiel avait pour objectif de «placer l’entreprise au centre et d’arrêter de s’endetter»), et les couches les plus fragilisées de la population qui considèrent leur situation actuelle comme déjà inacceptable et injuste et perçoivent, avec raison, les réforme adoptées comme ayant pour effet de durcir encore leurs conditions de vie quotidiennes.

L’irruption dans l’espace public de ces voix de Français et de Françaises aux revenus modestes, que l’on ne voit ni n’entend quasiment jamais sur les ondes, bouscule le sentiment d’unanimité sur la direction à donner au pays qui prévaut au sein des cercles dirigeants. Le plus probable, au regard de la structure idéologique des gouvernantes et gouvernants actuels, est qu’ils essaieront de traduire ce mouvement comme une jacquerie contre le niveau d’imposition. En effet, cela permettra de réintroduire l’idée qu’il est inévitable de baisser le niveau de dépenses publiques car «les Français n’en peuvent plus».

Une réflexion sur une plus juste répartition des charges, y compris de l’accroissement –plus que jamais nécessaire– de la fiscalité environnementale, sera probablement passée sous silence. Cette majorité qui a, parmi ses toutes premières mesures, voté la suppression de l’ISF et une baisse de l’imposition du capital financier, sera probablement sanctionnée électoralement. Mais, plus profondément, les «gilets jaunes» rappellent une nouvelle fois une particularité française, qui devrait être célébrée et non décriée: le refus de la paupérisation et l’exigence de services publics.

1 — Voir notamment les travaux de Luc Rouban sur l’origine sociale des élèves de l’ENA, qui illustre la baisse de la proportion des enfants d’ouvriers et d’employés parmi les élèves de l’école depuis sa création. La situation de l’École polytechnique est également frappante avec 1% de ses élèves ayant des parents ouvriers ou employés en 2014. Retourner à l'article

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