Monde

Mohammed ben Salmane et les mensonges de Trump, un drame en quatre actes

Temps de lecture : 7 min

Le président américain continue à asséner des contre-vérités au sujet de l'assassinat de Jamal Khashoggi, alors que le Sénat a adopté le 13 décembre une résolution tenant Mohammed ben Salmane pour responsable.

Mohammed ben Salmane et Donald Trump à Riyad (Arabie saoudite), le 20 mai 2017 | Mandel Ngan / AFP
Mohammed ben Salmane et Donald Trump à Riyad (Arabie saoudite), le 20 mai 2017 | Mandel Ngan / AFP

Avant, lorsque la CIA avait vent de méfaits commis par des dictateurs, ces derniers engageaient généralement des lobbyistes pour mentir sur ce qui avait été découvert. Mais aujourd’hui, les dictateurs peuvent ranger leur porte-monnaie: c’est le président des États-Unis lui-même qui se charge de saper, à leur place, le travail de l’agence de renseignement américaine. Et il le fait gratuitement.

Donald Trump a, de fait, rejeté les preuves de la CIA au sujet de l’ingérence russe dans les élections de 2016. Il a également fait la sourde oreille aux renseignements américains démontrant que la Corée du Nord est en train de construire de nouveaux missiles. Il a enfin menti sur le rapport de la CIA au sujet d’un meurtre perpétré par le gouvernement saoudien.

Acte 1: l'esquive

Le 2 octobre 2018, un commando saoudien a assassiné et démembré Jamal Khashoggi, un journaliste saoudien et résident américain, à l’intérieur du consulat saoudien d’Istanbul.

Mais bien que les preuves de la culpabilité du régime saoudien se soient accumulées et que les autorités n’aient cessé de changer leur version des faits, Trump a toujours refusé de condamner ou de punir le prince héritier Mohammed ben Salmane, dirigeant de facto de l’Arabie saoudite.

Le président américain aurait continué à chercher «des moyens d’éviter de tenir pour responsable» Mohammed ben Salmane, même après avoir «reçu des preuves du rôle du prince». Il a clairement laissé entendre que ses réticences étaient pécuniaires: il ne souhaitait pas que les entreprises américaines perdent de lucratifs contrats saoudiens.

Mais Donald Trump est tombé sur un os: à mesure que la CIA découvrait la vérité, les gens en lien avec le monde du renseignement ont divulgué des informations. Le 12 novembre, le New York Times a ainsi rapporté que Gina Haspel, la directrice de la CIA, avait entendu l’enregistrement d’un appel téléphonique au cours duquel le chef du commando demandait à Saoud al-Qahtani, l’un des principaux conseillers de Mohammed ben Salmane, de «prévenir son patron» que le travail avait été fait.

Espérant étouffer l’affaire, le conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, a nié que l’enregistrement impliquait le prince héritier. «Je pense que ce n’est pas la conclusion à laquelle sont parvenus les gens qui l’ont entendu», a expliqué Bolton aux journalistes.

Le 15 novembre, l’administration a omis d’intégrer Mohammed ben Salmane à la liste des responsables saoudiens visés par les sanctions pour le meurtre.

Acte 2: l'affabulation

Les personnes à l’origine de la fuite ont donc divulgué davantage d’informations. Le 16 novembre, le Washington Post, citant des responsables au courant des découvertes de la CIA, a publié les conclusions de l’agence selon lesquelles Mohammed ben Salmane avait «commandité le meurtre».

Le journal a affirmé que les conclusions de la CIA étaient fondées sur plusieurs preuves. La première est l’appel téléphonique pour «prévenir le patron»; une autre était la communication interceptée, sans doute passée sur instruction de Mohammed ben Salmane, au cours de laquelle le frère du prince héritier, l’ambassadeur saoudien aux États-Unis, a demandé à Jamal Khashoggi de se rendre au consulat, où le commando l’attendait.

La CIA était également en possession des registres des passeports et d’autres preuves reliant Mohammed ben Salmane aux mercenaires. Et compte tenu de la complexité de l’opération et des antécédents de micro-gestion du prince héritier, la CIA a conclu que le raid n’aurait jamais pu avoir lieu sans qu’il en ait connaissance.

D’autres médias ont confirmé les informations publiées par le Washington Post. Mais plutôt que de refuser tout commentaire sur les déclarations, Trump a préféré mentir.

Le 17 novembre, Gina Haspel a briefé Trump, en lui résumant les preuves qui venaient d’être divulguées. Seulement, quand un journaliste lui a ensuite demandé si «la CIA considérait que Mohammed ben Salmane était derrière le meurtre», le président américain a répondu que l’agence «n’avait encore rien démontré».

Le 20 novembre, Trump a bénéficié d’un second briefing, qui lui fut cette fois «délivré en personne», aux dires de CNN. Une fois encore, le président américain a menti. Lorsqu’un journaliste lui a posé la question: «Que pensez-vous des conclusions de la CIA selon lesquelles le prince héritier saoudien est l’instigateur du meurtre de Jamal Khashoggi?», Trump a rétorqué: «Les faits n’ont pas été établis. […] Ils n’ont pas déterminé ça».

Point presse de Donald Trump à l'extérieur de la Maison-Blanche, le 20 novembre 2018 à Washington, D.C. | Jim Watson / AFP

Deux jours plus tard, un autre journaliste a insisté: «Mais, Monsieur le président, la CIA a conclu avec certitude que Mohammed ben Salmane était responsable.» Trump a contesté cette affirmation: «Ils n’ont pas tiré de conclusion. Ils ont le sentiment que c’est le cas, mais ils n’ont pas eu le compte rendu. […] La CIA considère les deux possibilités.»

Certaines des déclarations de Trump étaient vagues et évasives; d’autres, comme «ils ont le sentiment», étaient trompeuses. D’autres encore, comme «la CIA considère les deux possibilités» constituaient des mensonges purs et simples.

Les responsables du renseignement n’ont pas apprécié les déformations faites par le président, et les législateurs qui avaient été informés des conclusions ont même tenté de le corriger.

Mais cela ne l’a pas empêché de continuer à duper le public. Le 27 novembre, dans une interview au Washington Post, il a redit à propos de Mohammed ben Salmane que «la CIA n’a pas dit de manière affirmative qu’il l’avait fait».

Acte 3: les disciples

D’autres personnalités politiques se sont jointes à Trump pour déformer les faits. Le 27 novembre, Sarah Huckabee Sanders, porte-parole de la Maison-Blanche, a déclaré à propos du prince héritier et du meurtre: «Nos services de renseignement ne nous ont fait part d’aucune preuve définitive le reliant directement à cela.»

Le 28 novembre, le secrétaire d’État Mike Pompeo a affirmé à la presse qu’il «n’y a aucun lien direct entre le prince héritier et l’ordre d’assassiner Jamal Khashoggi». Le 29 novembre, Jim Mattis, le secrétaire à la Défense, a ajouté: «Nous n’avons aucune preuve irréfutable que le prince héritier ait été impliqué.»

Point presse de Jim Mattis à l'extérieur du Pentagone, le 28 novembre 2018 à Washington, D.C. | Thomas Watkins / AFP

Toutes ces déclarations ont été formulées avec précaution («définitive», «directement», «donner l’ordre», «preuve irréfutable») pour être défendables d’un point de vue technique. Et toutes ont été pensées pour ne pas contredire les mensonges du président.

Lorsque les journalistes ont demandé si la CIA avait mis en cause Mohammed ben Salmane, Pompeo et Mattis ont refusé de répondre. «Je ne peux pas faire de commentaire sur des sujets relatifs au renseignement, ni sur les conclusions de la CIA», a avancé Pompeo. «Vous devez vous adresser à la CIA pour ces questions», a botté en touche le ministre de la Défense. Et la Maison-Blanche s’est assurée que Gina Haspel, qui aurait pu répondre à ces questions, ne participe pas au briefing du 28 novembre devant le Sénat.

Les personnes qui ont divulgué l’information se sont par conséquent à nouveau tournées vers la presse. Le samedi 1er décembre, le Wall Street Journal, citant des «extraits» des conclusions écrites de la CIA, a retranscrit quatre lignes supplémentaires de preuves.

Premièrement, Mohammed ben Salmane a régulièrement recours à Saoud al-Qahtani et à ses agents –qui ont mené et supervisé le raid contre Jamal Khashoggi– pour cibler ses ennemis. Deuxièmement, Saoud al-Qahtani a l’habitude d’obtenir des autorisations explicites du prince héritier pour mener des «opérations sensibles». Troisièmement, Mohammed ben Salmane a fait une déclaration en 2017, suggérant que s’il ne pouvait pas persuader Khashoggi de revenir au pays, «nous pourrons peut-être l’attirer quelque part en dehors d’Arabie Saoudite et prendre nos dispositions».

Vient enfin la preuve irréfutable: Mohammed ben Salmane et Saoud al-Qahtani ont échangé au moins onze messages électroniques «dans les heures qui ont précédé et suivi» l’attentat, tandis que ce dernier était «en communication directe avec le chef du commando à Istanbul».

Le Wall Street Journal a publié un extrait du document de la CIA: «Nous estimons qu’il est hautement improbable que cette équipe d’agents […] ait mené l’opération sans l’autorisation de Mohammed ben Salmane.»

Acte 4: le revers

Face au risque de révolte du Congrès, l’administration a fini par céder à la demande du Sénat et a rencontré Gina Haspel. Mardi 4 décembre, la directrice de la CIA a été reçue au Capitole pour répondre aux questions concernant Jamal Khashoggi.

Gina Haspel à son arrivée au Capitole, le 12 décembre 2018 à Washington, D.C. | Saul Loeb / AFP

Le sénateur du Tennessee Bob Corker, président républicain de la Commission des affaires étrangères, est sorti du briefing persuadé de sa culpabilité: «Je n’ai absolument aucun doute sur le fait que le prince héritier, Mohammed ben Salmane, a commandité le meurtre, supervisé le meurtre et qu’il l’avait planifié à l’avance. S’il avait été face à un jury, il aurait été condamné en trente minutes.»

Le sénateur de Caroline du Sud, Lindsey Graham, également républicain, a mis en opposition les conclusions de la CIA et les réactions de Pompeo et de Mattis: «Je suppose qu’ils ont voulu être de bons soldats, mais quand ils se pencheront sur le rapport, ils feront des déclarations plus justes.»

Et inévitablement, le Sénat américain a adopté à l'unanimité, le 13 décembre, une résolution affirmant qu'il tient Mohammed ben Salmane pour responsable de l'assassinat de Jamal Khashoggi.

La mauvaise foi constante de Donald Trump au sujet du renseignement américain est une vraie menace pour la sécurité et la démocratie américaines. C’est aussi le signe de son manque de loyauté fondamental envers les États-Unis.

Il y a sept mois, lorsque Gina Haspel a été nommée pour succéder à Pompeo à la direction de la CIA, le sénateur de Virginie, Mark Warner, l’a mise en garde contre ce «président qui ne semble pas toujours vouloir entendre, et encore moins dire, la vérité». D’autres fonctionnaires de Trump, à en croire Mark Warner, avaient été «attaqués pour avoir dit en public une vérité qui contredisait la version de la Maison-Blanche».

Tel est le paradoxe auquel est confronté le personnel de la CIA sous Trump: le despote qu’il doit gérer est aussi leur patron.

William Saletan Journaliste

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