Politique / Économie

Emmanuel Macron, fatalement inaudible?

Temps de lecture : 3 min

Les mesures qu'il a annoncées pour répondre à la crise des «gilets jaunes» ne pouvaient être qu'insuffisantes.

Emmanuel Macron s'exprime le 10 décembre à 20 heures, dans une allocution présidentielle, sur la crise des «gilets jaunes» | Ludovic Marin / Pool / AFP
Emmanuel Macron s'exprime le 10 décembre à 20 heures, dans une allocution présidentielle, sur la crise des «gilets jaunes» | Ludovic Marin / Pool / AFP

Des mesures de pouvoir d'achat et un mea culpa. Si Emmanuel Macron avait prononcé le discours de lundi soir il y a seulement quelques semaines, tous les ronds-points de France auraient continué leur morne et tranquille existence: il n'y aurait sans doute pas eu de mouvement des «gilets jaunes».

Mais désormais, chaque concession de l'exécutif semble se heurter au mur du scepticisme et du dédain.

L'opération de communication face aux caméras a pourtant été soigneusement travaillée. Une allocution concrète, nuancée entre la fermeté pour les casseurs et l'empathie pour les ménages modestes.

Certes, on peut s'étonner de quelques maladresses. Notamment la présence, sur le bureau du chef de l'État, de bibelots dorés... au moment où les protestataires lui reprochent précisément d'être retranché sous les ors de l'Élysée.

On notera aussi le paradoxe d'un discours qui promet des décisions plus décentralisées... prononcé depuis Paris. Et qui annonce davantage d'«horizontalité» dans une allocution au contraire très verticale, très régalienne.

Mais l'essentiel n'est pas là. Au-delà des symboles, c'est le fond de sa politique qu'Emmanuel Macron a du mal à faire entendre. Désavoué par trois quarts de la population française dans les sondages, le président peine à être audible. Malgré le faste républicain –ou à cause de lui.

Le sceau de la suspicion

Un signe: avant cette intervention, les responsables politiques et les journalistes se demandaient quand le président allait «enfin parler».

Or, à propos des crise des «gilets jaunes», il s'était déjà exprimé à deux reprises en quelques jours (le 27 novembre, discours sur la Programmation pluriannuelle de l'énergie, et le 30 novembre, en marge de son déplacement au G20). Mais qui s'en souvient?

Rien n'y fait: face à la défiance, désormais enracinée, tout ce que peut dire Emmanuel Macron semble frappé du sceau de la suspicion, du mensonge ou de la manipulation.

Jacques Chirac, isolé après la dissolution ratée de 1997, avait livré ce diagnostic à Franz-Olivier Giesbert: «Si je veux espérer revenir un jour en grâce, je dois me faire oublier et me planquer avec un casque de maçon sur la tête (…) en attendant des jours meilleurs». (La tragédie du président, Flammarion).

Resté hors de la tranchée, Emmanuel Macron préfère imaginer que la haine symbolise «une demande d'amour», selon ses propos rapportés par le JDD. Dans son allocution télévisée, il a d'ailleurs insisté sur «l'amour» qu'il porte au pays.

En politique, «il n'y a pas d'amour, seulement des preuves d'amour», expliquent souvent les responsables syndicaux, pour obtenir des mesures sociales.

Mais désormais, même les preuves d'amour –y compris sonnantes et trébuchantes– ne semblent plus contenter les «Gaulois réfractaires».

Le président accélère sur la prime d'activité (+100 euros par mois pour le Smic), décélère sur la CSG (la hausse annulée pour les retraités en dessous de 2.000 euros par mois) et semble faire marche arrière sur l'un de ses mantras: «Il n'y a pas d'argent magique».

Pourtant, depuis quatre semaines, la France semble devenue le théâtre d'Un jour sans fin, le film de Harold Ramis, où Bill Murray revit la même journée chaque jour.

Résumons:

Un samedi de manifestations. L'exécutif fait un geste. Les ministres saluent des mesures qui «montrent que l'on entend les Français». L'opposition réagit: «Trop tard, trop peu». Les «gilets jaunes» dénoncent des «miettes». Et annoncent la poursuite de leur mouvement.

Jusqu'à quand?

Quelle issue (pacifique)?

La faute est partagée, bien sûr. Le gouvernement n'a pas saisi l'intensité de la colère. Il a sans cesse répondu avec un temps de retard. Martial au début du mouvement, il a «assumé» les hausses de taxes, au lieu d'écouter. Puis il a «écouté» quand il fallait concéder. Et il a fini par concéder, acculé.

Les «gilets jaunes», de leur côté, ont échoué à désigner des porte-paroles. Après avoir remisé trop longtemps leur colère, ils semblent ne plus lui fixer de limites. La protestation contre les six centimes d'augmentation sur le gazole s'est transformée en agacement général contre la vie chère. Cet agacement s'est ensuite mué en colère contre les inégalités. Cette colère est devenue une révolte contre le «mépris» d'Emmanuel Macron.

Dans ces conditions, difficile de voir comment les annonces présidentielles pourraient mettre un coup d'arrêt au mouvement. D'autant que les oppositions politiques n'ont pas davantage su incarner, représenter, canaliser la colère populaire.

Dès lors, la seule issue pacifique est peut-être, comme certains manifestants le souhaitent, la constitution d'une liste «gilets jaunes» aux élections européennes (avant d'autres scrutins?)

Une telle initiative permettrait à ce vaste mouvement, puissant et insaisissable, de mesurer son poids réel dans les urnes. De devenir un lobby citoyen au sein des institutions publiques. Et de constater, aussi, la difficulté de la décision politique.

Frédéric Says Journaliste

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