Politique / Société

Petit État Noël

Temps de lecture : 4 min

Le mouvement des «gilets jaunes» se termine (ou fait étape) dans un grand classique de la vie politique française: le père de la nation distribue ses cadeaux au bon peuple.

Un manifestant en costume de père Noël lors d’un rassemblement de «gilets jaunes», à Paris, le 8 décembre 2018. | Sameer Al-Doumy / AFP
Un manifestant en costume de père Noël lors d’un rassemblement de «gilets jaunes», à Paris, le 8 décembre 2018. | Sameer Al-Doumy / AFP

D’abord, il y a eu, dans cet insondable mouvement des «gilets jaunes», quelque chose de libéral. Des gens qui demandaient l’abolition d’une taxe. Une étrangeté, une hérésie presque, dans un pays qui a érigé l’inventivité fiscale au rang des beaux-arts.

Sur un rond-point, précaire agora, chacun regardait le coût de l’essence. Peut-être examinait-on d’autres factures, sortait-on une fiche de paye, lorsqu’on avait la chance d’en avoir une. Et l’on discutait, comparait, argumentait. Il y avait beaucoup de taxes, d’impôts, de prélèvements, de cotisations et autres soustractions; curieusement, le 10 du mois, on commençait à se serrer la ceinture. À chaque rond-point, une manière de laboratoire fiscal.

Les taxes, un pognon de dingue?

Pour un peu, ces citoyens auraient estimé qu’ils dépensaient «un pognon de dingue» sans trop savoir pourquoi. Car, en France, plus la dépense publique augmente, plus on crie aux ravages de l’ultralibéralisme. Qu’on s’inquiète des prélèvements un tantinet, un chouïa, un soupçon élevés et aussitôt les arguments d’autorité fusent: l’Éducation, la Santé, vous voulez que les gens meurent parce qu’ils ne veulent pas payer les soins, comme aux États-Unis, c’est ça?

Étrangement, peut-être parce qu’ils constataient que l’école avait disparu de leur commune et que les urgences se trouvaient cent kilomètres plus loin qu’avant, les «gilets jaunes» n’ont pas immédiatement culpabilisé à l’idée de payer un peu trop de taxes pour un service public en peau de chagrin. Il y avait dans cette lecture contestataire de la taxe quelque chose de chimiquement pur d’un point de vue libéral avec une lecture très pragmatique du donnant-donnant. Pour beaucoup, le compte n’y était plus. Le contrat social était rompu.

Bien vite, cela s’estompa. Réclamer moins d’impôts? Mais c’est du poujadisme, voyons! Rien de tel qu’un donneur de leçons en TGV pour rappeler les vertus du service public à ceux qui n’ont même plus leur TER essoufflé. Poujadistes? On s’en foutait bien sur les ronds-points, à regarder l’argent qui rentrait, celui qui sortait et ce qu’il restait à bouffer. Une jacquerie fiscale, et alors?

Puis, d’autres revendications apparurent, balisées, celles-ci. La fiscalité sur l’essence, la «taxe carbone» avait cristallisé un mécontentement. Il s’agissait de le faire fructifier, avec une manière de programme. Des idées surgirent, pour revivifier une démocratie poussive. D’autres idées revinrent. On ferait payer les riches, il y aurait moins d’impôts et davantage de dépenses publiques. Évidemment, on annulerait la dette; l’ISF rétablirait tous les équilibres. Comment ne pas approuver? Tous nos problèmes étaient aussitôt résolus. On pourrait recruter davantage d’infirmières et de profs –l’État français est composé à 99% d’infirmières et de profs, c’est sa force.

Guérissez mes écrouelles jaunes, Monseigneur!

La colère des «gilets jaunes» ne s’estompait pas mais, au moins, elle commençait à s’inscrire dans un scénario convenu: l’État devait agir. On voulait la peau de Macron mais il devait parler pour nous sauver. Il fallait le guillotiner et en même temps qu’il guérisse nos écrouelles.

Dans la rue, les émeutes illustraient jusqu’à l’absurde la sentence de Frédéric Bastiat: «L'État, c'est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde». Ainsi, on brûlait les voitures des riches. Peu importait: leurs assurances paieraient! Mais notre prime d’assurance, à tous, aussi. L’espace et les équipements publics étaient dévastés? Nos impôts, que les «gilets jaunes» voulaient baisser, seront sollicités pour nettoyer, remplacer et réparer. Les boutiques étaient attaquées? Et voici quelques emplois de fin d’année en moins, quelques salaires en moins dans les familles. La grande fiction de l’irresponsabilité collective s’exprimait avec violence. Les CRS auraient des heures supp’ et ils ne lésinaient pas sur les grenades lacrymogènes. Là encore, nos impôts paieront la facture.

Effluves de sapin

Peu à peu, parce qu’il faut savoir terminer une grève, nos vieux réflexes ont repris le dessus. Au le ras-le-bol fiscal a succédé l’espoir des primes et des augmentations. Macron devait faire des gestes pour apaiser la colère. Les corps intermédiaires, dont les «gilets jaunes» se foutent éperdument, revenaient dans la course, sollicités par Matignon et l’Élysée. Il y avait dans ce ballet convenu quelque chose de rassurant.

Le Premier ministre parla. Mais il ne faisait qu’annoncer ce moment de solennité où le monarque s’exprimerait et délivrerait le pays de ses souffrances. Le Père de la Nation, l’homme providentiel. L’État est une providence. Nous serions tous devant nos postes, espérant les mots forts, les décisions justes, la grâce revenue. La France des poujadistes reviendrait à la raison.

Hasard du calendrier, le président serait un père Noël. Il commença en père Fouettard, la violence mes enfants ce n’est pas bien, puis distribua nos cadeaux. Nous avions été sages malgré tout. Ici une taxe en moins, là une hausse inattendue. Bientôt un débat, un grand débat, une thérapie nationale de groupe. Et un chiffre, cent euros, dont la rondeur occuperait les esprits et les plateaux plusieurs jours. Le miracle avait lieu à nouveau. La grande fiction pouvait continuer.

Noël! Noël! Rentrez chez vous, les «gilets jaunes»!

Bientôt l'on s'apercevrait que les cadeaux étaient moins beaux que ce que l'emballage laissait espérer. L'État était presque nu, ne pouvant plus guère distribuer que des exonérations. Il demandait aux employeurs de verser l'argent qu'il n'avait plus: «C'est pourquoi je demanderai à tous les employeurs qui le peuvent, de verser une prime de fin d'année à leurs employés et cette prime n'aura à acquitter ni impôt ni charge».

Car c'était, hélas, un petit État Noël. Sans doute faudrait-il payer quelques impôts en plus pour financer ces présents annoncés comme gratuits. Et l'on trouverait alors un nouveau costume et une autre agora pour comparer ses factures.

Jean-Marc Proust Journaliste

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