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Non, des graphistes n'auraient pas pu créer un emoji Corsica pour quelques centaines d'euros

Temps de lecture : 7 min

En validant un budget de 52.800 euros pour l'opération «emoji Corsica», l'Assemblée de Corse a défrayé la chronique. Mais selon le porteur du projet, il s'agit là du juste prix.

Drapeau corse flottant au-dessus du port d'Ajaccio, en décembre 2007 | Stephan Agostini / AFP
Drapeau corse flottant au-dessus du port d'Ajaccio, en décembre 2007 | Stephan Agostini / AFP

Faut-il dépenser 53.000 euros pour créer un emoji? Cette question a agité les réseaux sociaux et internet après que l’Assemblée de Corse a décidé fin novembre d’accorder 52.800 euros à l’opération «emoji Corsica».

Évacuons d’emblée ce qui a créé l’incompréhension principale: il n’est pas question, dans le projet porté par la collectivité, de créer un dessin, un logo ou une simple émoticône Corsica –une ambiguïté qui a provoqué de nombreux tweets d’individus proposant leur savoir-faire de graphiste pour moins cher.

«Tout faire pour peser»

Les petites images que l'on nomme emoji répondent à des règles strictes. Tous les emojis sont présents, avec les mêmes codes –malgré quelques digressions graphiques–, sur l'ensemble des systèmes d’exploitation sous lesquels fonctionnent nos appareils électroniques.

Chacun a été codifié par le standard Unicode, géré par une association à but non lucratif basée en Californie; c'est elle qui choisit les emojis qui auront une place dans nos appareils. Après avoir intégré automatiquement quelque 2.000 emojis en 2010, une centaine d’entre eux sont dorénavant triés sur le volet et sélectionnés chaque année.

«En réalité, c’est surtout que les Gafa et les autres géants du web font leurs propres propositions et votent pour celles-ci

Matthieu Crédou, lobbyiste pour emojis

En théorie, tout le monde peut proposer son emoji à Unicode, et outre les spécificités techniques et la complexité du dossier, cette demande est gratuite. Dans les faits, l’emoji est devenu une opération commerciale, où différents acteurs se livrent une concurrence acharnée pour pousser le design représentant leur domaine de compétences.

Des vignobles californiens hier, qui plaidaient pour le verre de vin blanc, à l’industrie du beurre aujourd’hui, qui milite pour la plaquette à tartiner, les désirs sont de plus en plus nombreux et les places de plus en plus chères.

«En réalité, c’est surtout que les Gafa [Google, Amazon, Facebook, Apple, ndlr] et les autres géants du web font leurs propres propositions et votent pour celles-ci, explique Matthieu Crédou, présenté comme le premier lobbyiste français pour emojis, qui participe activement à la campagne menée pour le drapeau breton. Il faut donc tout faire pour peser et tenter d’influencer.»

Et c'est bien ce que comptent faire la Corse et la Bretagne, qui souhaitent obtenir un emoji aux couleurs de leur territoire. À chaque fois, ces demandes naissent d’une proposition citoyenne. La collectivité de Corse ne s'est emparée du sujet qu'après qu'une pétition pour que le drapeau de la Corse soit intégré aux emojis a recueilli plus de 4.000 signatures.

D'intenses campagnes de lobbying sont mises en place pour convaincre Unicode. Parmi les membres de l'association bénéficiant d'un droit de vote figurent Adobe, Apple, Facebook, Netflix, Google, IBM, Microsoft ou –plus surprenant– les gouvernements de l'Inde et du Bangladesh.

«Budget prévisionnel maximum»

L’ambition est de convaincre ce jury que la création d’un emoji répond à un réel besoin. «Et comme les fabricants se limitent à 120 ou 130 emojis par an, on ne peut pas tout activer», souligne David Lesvenan, président de l’association .bzh, qui porte la campagne pour le Gwenn ha Du, avec le soutien de la région Bretagne. Cette dernière a subventionné l'opération à hauteur de 60.000 euros sur un an et demi, une somme venant «en apport de l’engagement des bénévoles de l’association».

Si l’on en croit David Lesvenan, sensibiliser à l’intégration de l’emoji suppose des échanges non seulement auprès d’Unicode, mais aussi des directions françaises des entreprises en faisant partie.

En Corse, les 52.800 euros débloqués sont «un budget prévisionnel maximum», qui n’interdit pas de dépenser moins, clarifie Éric Ferrari, directeur de l’aménagement numérique de la collectivité de Corse et porteur du projet. Sur les 44.000 euros hors taxes de ce budget, quelque 8.000 euros sont dédiés à la campagne de mobilisation, 12.000 euros à la rédaction du dossier, 14.000 euros au lobbying et à l’adhésion en tant que membre associé à Unicode, 5.000 euros à la campagne de promotion de l'usage et 5.000 euros à des frais divers. La moitié de ce budget pourrait être prise en charge par l’Europe, dans le cadre du fonds européen de développement régional (FEDER), qui a entre autres pour objectif de «développer la société de l’information et de la communication au service de la cohésion du territoire».

Une fois décortiqués, ces investissements restent flous. Pour les 8.000 euros de la campagne de mobilisation, il est précisé que cette somme servira à «créer un site internet de soutien au projet», à «la création d’une page Facebook dédiée», à la «mobilisation sur les réseaux sociaux», et enfin à «l’accompagnement par AMO», c’est-à-dire au soutien en maîtrise d’ouvrage de consultants externes.

«Ce ne sera pas pour un seul coup. Si l'on intègre l’Unicode, on pourra très bien imaginer faire d’autres demandes d’emojis dans le futur.»

Éric Ferrari, directeur de l’aménagement numérique de la collectivité de Corse

«C’est une estimation, on a mesuré l’effort maximum à faire», précise le directeur de l’aménagement numérique. Alors que le conseil régional de Bretagne a décidé de subventionner une association, celle de Corse a choisi de gérer l’opération en interne, fort d’une première expérience réussie dans l’exploitation de l’extension .corsica dans les noms de domaine. «Même si l’idée est d’internaliser, reprend Éric Ferrari, notre équipe a besoin d’une assistance à maîtrise d’ouvrage», et donc d’investir pour qu’un ou une consultante s’occupe, par exemple, de la mobilisation sur les réseaux sociaux ou de la vie de la page Facebook.

Éric Ferrari ajoute que de devenir membre associé de l’Unicode coûte 12.000 dollars [environ 10.500 euros] pour une institution. Le directeur numérique dit être en train d’étudier cette adhésion, qui ne répondrait pas seulement à un besoin dans le cadre de l’opération de l’emoji Corsica: «Ce ne sera pas pour un seul coup. Si l'on intègre l’Unicode, on pourra très bien imaginer faire d’autres demandes d’emojis dans le futur.»

Ces sommes sont censées permettre à la Corse –et la Bretagne– de rejoindre Wallis-et-Futuna, la Martinique et la Guadeloupe dans la longue liste des emojis. Sauf que ces territoires n’ont rien eu à faire: leurs drapeaux étaient déjà présents dans la norme ISO/CEI 10646, les codages automatiques d’Unicode –toute la différence entre la chance d’un côté, et le besoin d’investissement de l’autre.

«Plan d'investissement»

Face à l'important budget annoncé, fallait-il passer son tour? Surtout pas, à en croire David Lesvenan: «Le débat sur la somme est un peu facile et n’a pas lieu d’être, selon moi. Avoir une empreinte sur cinq milliards de personnes, c’est un enjeu considérable, qui en vaut la peine. De plus, l’emoji provoque un regain d’attention au message porté.»

«Le gros avantage de ces emojis, poursuit Éric Ferrari, est qu’ils permettent un langage universel et donnent de la visibilité à un territoire comme le nôtre. Sur Instagram, la plupart des émotions sont véhiculées par des emojis. Plutôt que voir “Corsica” sous toutes ses formes orthographiques, on aura un drapeau qui donne une visibilité» –des retombées indirectes qui justifieraient la dépense.

Selon le président de l’association .bzh, les dépenses marketing pour des emojis temporaires sur les réseaux sociaux –en accompagnement de la sortie d’un film, par exemple– atteindraient une somme à sept chiffres. «Si eux le font, c’est qu’il y a une logique commerciale», fait-il remarquer.

«Certains spécialistes du secteur nous ont dit que l'on ferait une très bonne affaire si on avait un emoji à ce prix-là.»

Éric Ferrari, directeur de l’aménagement numérique de la collectivité de Corse

«Les budgets de communication paraissent toujours excessifs, poursuit Matthieu Crédou. Le budget est cohérent, et je pense que c’est un plan d’investissement. La preuve, des entreprises ont investi énormément d’argent: Tacobell pour l’emoji tacos, ou encore une société de Valence qui a milité avec succès pour l’emoji paella. Et cela a représenté plusieurs investissements: pages dans un journal, spot de trente secondes à la télé. Si vous devez payer cette visibilité-là, ça coûte plusieurs millions.»

«Quand on a dit qu’on allait dépenser 53.000 euros pour cette opération, certains spécialistes du secteur nous ont dit que l'on ferait une très bonne affaire si on avait un emoji à ce prix-là, insiste Éric Ferrari. Il y a des lobbies très puissants qui veulent leur emoji, c’est un secteur hyper-concurrentiel.»

Et face à cette concurrence, il n’est pas interdit de penser –sans leur souhaiter– que les drapeaux corse et breton resteront à la cave d’Unicode. Le drapeau a été présenté en septembre et les retours, jugés «positifs» par le président de l’association David Lesvenan, sont en fait mitigés. Questionné à ce sujet, Matthieu Crédou parle de dossier rejeté, avant de plaider «l’abus de langage»: «L’absence de réponse des Gafa à nos courriers n’est pas encourageante», se reprend-il.

L'emoji Gwenn ha Du devrait être soumis au vote d'Unicode au mois de janvier. Mais côté breton, on se projette déjà au-delà d'un éventuel refus. «On va repartir sur une nouvelle candidature, annonce Matthieu Crédou. On œuvre pour que d’autres régions nous rejoignent. Il faut montrer aux Gafa qu’il y a un intérêt. Et en se regroupant à plusieurs regions, on montre que plusieurs millions de personnes veulent voir leur identité régionale représentée.» Et plusieurs millions de personnes sont plus convaincantes que quelques milliers d’euros.

Frédéric Scarbonchi Journaliste

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