Société / Économie

L’école de commerce est-elle responsable des performances économiques de nos sociétés?

Temps de lecture : 9 min

[TRIBUNE] Après les nombreuses critiques formulées à l'encontre des écoles de commerce, deux professeurs de la Stockholm School of Economics dressent la liste des forces et faiblesses de ces formations.

Un cours à la Harvard Business School. | HBS1908 via Wikimedia Commons License by
Un cours à la Harvard Business School. | HBS1908 via Wikimedia Commons License by

Mécontentement et critiques s’accumulent contre les écoles de commerce. En 2017, un article du Guardian expliquait pourquoi il fallait les raser (sur Slate ici et ). Parmi les critiques les plus répandues, deux méritent d’être développées.

Première critique: les écoles de commerce figureraient parmi les principaux coupables de la crise de 2008. Leur cursus serait basé sur l’acquisition de compétences techniques en insistant sur les profits à court terme, ce qui serait préjudiciable aux entreprises et à la société.

Deuxième critique: elles fourniraient une éducation «moralement défectueuse» à des étudiantes et étudiants qui, par la suite, n’éprouveraient aucun scrupule à placer leurs intérêts au-dessus d’autres considérations, souvent au détriment de leurs collègues, employeurs, clients et autres partenaires d’affaires. Il en résulterait des managers et dirigeantes ou dirigeants d’entreprise disposés à se livrer à toutes sortes d’activités illégales comme le blanchiment, le détournement de fonds ou l’évasion fiscale et à tirer parti de n’importe quel vide juridique.

En dépit du caractère grosso modo injuste des critiques adressées aux écoles de commerce, celles-ci détiennent malgré tout une responsabilité dans les performances économiques de nos sociétés, qui est de plus en plus pointée du doigt. En particulier, elles doivent préparer les futurs managers et chefs d’entreprise à contribuer de manière positive à la société dans son ensemble. L’éthique (mais pas n’importe laquelle) ainsi que d’autres disciplines doivent être prises au sérieux. Et cette obligation est de plus en plus prégnante à la lumière des défis économiques, politiques et environnementaux auxquels nos sociétés font face.

Responsables de la crise de 2008?

Bien qu’elle soit en partie exacte, cette critique n’en demeure pas moins exagérée. La crise puis la «Grande récession» résultent de la combinaison de divers facteurs.

Premier facteur: la dérégulation du secteur financier et bancaire initiée sous Reagan et Thatcher dans les années 1980 et poursuivie par l’abrogation du Glass-Steagall Act par l’administration Clinton. De nombreux économistes situent l’origine de la crise dans trente années d’érosion de la régulation des activités financières. Ce mouvement s’est traduit par des prises de risque excessives et l’explosion des produits dérivés peu réglementés.

Ce travers est exacerbé par les conflits d’intérêts. Par exemple, les banques d’investissement peuvent négocier en compte propre alors qu’elles conseillent leurs clients pour les mêmes transactions. Cela signifie qu’elles ont la possibilité de prendre des positions contre leurs clients, ce qui représente une sérieuse transgression de leur obligation fiduciaire –un cas emblématique est le scandale Abacus impliquant Goldman Sachs.

Une autre source de la crise de 2008 est l’effet de troupeau d’individus agissant de manière excessivement optimiste durant les phases d’expansion.

Par ailleurs, d’anciens banquiers occupent des postes à responsabilité politique, comme Henry Paulson, ancien président de Goldman Sachs, secrétaire du Trésor du gouvernement Bush entre 2006 et 2009. D’autres cas incluent l’intense lobbying pratiqué par des entreprises et industries pour influencer la législation, réduire les contraintes, concernant par exemple la production de perturbateurs endocriniens ou de plastique. Un autre exemple concerne les agences de notation payées par les entreprises dont elles évaluent les produits financiers.

Le phénomène du pantouflage et des portes tambours (quand des régulateurs travaillent ensuite dans le secteur privé et vice-versa) ainsi que le lobbying des entreprises ont fragilisé la démocratie en accentuant «la capture de la régulation», c’est-à-dire l’utilisation des agences publiques à des fins privées. De nombreux auteurs considèrent que l’accroissement des inégalités a permis de renforcer un tel accaparement.

Deuxième facteur: la psychologie de troupeau. Une autre source de la crise de 2008 pour laquelle les écoles de commerce ne peuvent pas être directement blâmées est ce que John Maynard Keynes nommait dans sa Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie les «esprits animaux»: l’effet de troupeau d’individus agissant de manière excessivement optimiste durant les phases d’expansion (en investissant trop, prenant trop de risques, ce qui crée des bulles spéculatives).

La responsabilité des écoles de commerce

Ces facteurs expliquent la crise, mais est-ce que cela signifie que les écoles de commerce n’ont rien à se reprocher?

Tant s’en faut. Nombre d’écoles de commerce prétendent former la méritocratie des affaires en enseignant aux futurs managers et chefs d’entreprise les opportunités, défis et ornières attachées aux activités commerciales. Dès lors, il devient légitime de s’interroger sur la manière dont cette méritocratie est formée.

Les écoles de commerce doivent éduquer à une compréhension fine des marchés, mais aussi à l’influence de la psychologie humaine sur les cycles économiques ainsi qu’à la nécessité d’une régulation publique efficace pour une économie de marché stable. Par exemple, des cours de psychologie expérimentale présentant les travaux du psychologue et économiste Daniel Kahneman et d’autres sont nécessaires.

L’économie et les affaires ne sont pas qu’une question de chiffres, de maximisation ou de modèles sophistiqués.

Autre illustration: il est fascinant d’observer des étudiants convaincus qu’État et marché sont incompatibles par nature ou que l’impôt se réduit à du racket. Si nous, professeurs dans des écoles de commerce, n’enseignons pas le rôle essentiel et positif joué par des institutions publiques bien gérées, les futurs managers et chefs d’entreprise prendront des décisions dommageables pour la société.

Pire, ils ne comprendront pas comment stabiliser les marchés, ce qui aggravera de futures crises, en particulier s’ils se trouvent à des postes de responsabilité politique. De plus, de tels managers peuvent adopter des comportements frauduleux, en se jouant des réglementations ou en cherchant à maximiser des gains immédiats au détriment d’une stabilité et de la croissance à long terme.

L’économie et les affaires ne sont pas qu’une question de chiffres, de maximisation ou de modèles sophistiqués. Ils requièrent aussi jugements judicieux, prises de risque mesurées, esprit critique et moralité professionnelle. De ce point de vue, il est nécessaire d’élargir de manière sérieuse l’enseignement à d’autres disciplines (psychologie, science politique, éthique).

Éduqués dans (à) l’immoralité?

La seconde critique adressée aux écoles de commerce est qu'elles enseigneraient l’immoralité, c’est-à-dire l’avidité, le court-termisme et les motivations intéressées au détriment de préoccupations altruistes ou de la prise en compte de l’intérêt général. Cette éducation produirait des étudiants cyniques, prêts à s’engager dans des activités troubles ou illicites.

Néanmoins, est-il exact que les écoles de commerce enseignent l’immoralité à leurs élèves? Ici aussi la critique manque de nuance. Le curriculum variant d’une école à l’autre, il est difficile de généraliser. Si le programme n’inclut pas de formation solide en éthique dispensée par des spécialistes, il y a en effet un problème. Si les écoles de commerce dans leurs actions et structures envoient le message que la formation en éthique est accessoire, cela devient inquiétant.

Les écoles de commerce ont la responsabilité de former leurs étudiants en éthique. Ce qui soulève deux questions: est-ce vraiment leur rôle d’éduquer des étudiants moraux? Et dans ce cas, qu’est-ce que cela implique?

Les étudiants qui débutent un cours d’éthique des affaires s’attendent souvent à un cours d’éthique générale, c’est-à-dire sur la moralité dans la vie quotidienne (et souvent le cours offert leur donne, malheureusement, raison). Par conséquent, de nombreux étudiants sont réticents, car ils estiment que ce n’est pas le rôle d’une école de commerce que de dicter leur comportement quotidien (ce sur quoi ils ont raison). Enfin, ils considèrent que la moralité est une affaire purement privée ou subjective et qu’ils ont une autorité indiscutable sur le sujet, que cela soit dans leur vie privée ou professionnelle (et c’est là qu’ils se trompent).

Pour être tout à fait honnête, si la formation en éthique visait à faire des étudiants des saints, cela serait suspect. Bien entendu, agir moralement au quotidien est important (tenir ses promesses, ne pas mentir, ne pas voler ou tuer). Mais, le fait que ces obligations sont importantes ne signifie pas que les écoles de commerce ont le devoir de s’assurer que les étudiants respectent ces valeurs et principes au quotidien. C’est la responsabilité d’autres acteurs: parents, famille, système scolaire, amis, associations, églises, etc.

L’emphase des écoles ne doit pas porter sur l’éthique générale (la moralité de tous les jours), mais sur l’éthique des affaires en tant qu’éthique professionnelle.

La responsabilité des écoles de commerce est de former des managers et chefs d’entreprise éthiques, qui accomplissent leur travail de manière responsable, pas seulement d’excellents financiers ou managers. Ce n’est pas une affaire privée ou subjective.

La manière dont un manager ou une manageuse s’acquitte de ses fonctions, si elle est digne de confiance, honnête, si elle respecte les lois, les droits d’autrui, etc. n’est pas une affaire privée. C’est l’affaire de toutes celles et tous ceux affectés par ses décisions et son comportement, c’est-à-dire les «parties prenantes» (collègues, clients, employeurs, employés, fournisseurs, institutions publiques, communauté locale).

Si un ou une cheffe d’entreprise décide de payer des salaires très bas, c’est une affaire publique. Si une compagnie vend des biens défectueux ou dangereux, c’est une affaire publique. Si une usine pollue, même si ce n’est pas illégal, c’est une affaire publique. Les émissions de gaz à effet de serre sont aussi une affaire publique. L’argument est le même pour la réduction de la biodiversité. Si un ou une dirigeante d’entreprise se livre au blanchiment d’argent ou à l’évasion fiscale, c’est une affaire publique, car cela affecte le financement de biens publics comme l’éducation, la santé, la police, les forces armées, les tribunaux, les infrastructures de transport.

Les écoles de commerce ont le devoir de sensibiliser leurs étudiantes et étudiants à ces questions et de leur fournir les outils intellectuels afin de comprendre pourquoi les conflits d’intérêts, la corruption, le blanchiment, l’évasion fiscale, la pollution, etc. sont dommageables à la société et doivent être évitées ou compensées. Les élèves ont besoin d’être formés à identifier les situations problématiques, les remèdes, mais, de manière plus importante, les raisons pour lesquelles de telles situations sont inacceptables.

En d’autres termes, l’emphase des écoles de commerce ne doit pas porter sur l’éthique générale (la moralité de tous les jours), mais sur l’éthique des affaires en tant qu’éthique professionnelle. À l’instar de l’éthique médicale ou journalistique, l’éthique des affaires est l’éthique appliquée à un contexte professionnel précis, avec ses propres règles, pratiques, processus et attentes. L’éthique des affaires n’est pas triviale. Si une entreprise veut éviter des répercussions financières et réputationnelles et si la société veut se prémunir de scandales (comme celui des banques scandinaves ou de Carlos Ghosn), il y a peu de place pour l’improvisation. L’éthique des affaires doit être prise au sérieux par les écoles de commerce. Cela ne réglera pas tout, loin de là. Mais c’est un pas important dans la bonne direction.

Désacraliser la finance

Même s’il n’y a pas de choix cornélien entre enseigner l’éthique et d’autres cours, il est nécessaire de relever le poids trop important accordé à la finance dans l’éducation des futurs managers. Trop souvent, le cours de finance est la raison principale pour s’inscrire dans une école de commerce. Et encore plus souvent, la finance est vue comme l’activité noble et le cours le plus important du cursus, alors que le secteur bancaire et financier, bien qu’important pour une économie de marché, n’offre pas la majorité des débouchés pour les élèves. De plus, c’est un secteur sensible qui doit être l’objet d’une surveillance critique.

En résumé, la société a besoin de managers et chefs d’entreprise plus critiques à l’égard de certaines pratiques comme l’optimisation fiscale, les conflits d’intérêts ou la corruption. Des femmes et hommes d’affaires qui comprennent qu’une société de marché efficiente est une société dans laquelle le respect des règles et le bien commun ne passent pas seulement par la régulation étatique, mais dépendent de la capacité des entreprises à se restreindre pour ne pas abuser de vides juridiques ou de situations ambiguës ainsi que de la capacité des industries à s’imposer des règles contraignantes en termes environnementaux.

Les défis économiques (ralentissement durable de la croissance et risque de crise majeure), sociopolitiques (montée des populismes, contestation populaire) et écologiques (changement climatique, énergies renouvelables et pollution par le plastique) requièrent que les futurs managers et chefs d’entreprise soient préparés à affronter un monde de plus en plus incertain et risqué. Face à ces défis, les écoles de commerce doivent assumer leurs responsabilités qui sont de préparer leurs étudiants à les relever, mais surtout à contribuer positivement à la société, enjeu éthique par excellence.

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