Culture

«Une affaire de famille», bricolage de survie en or fin

Temps de lecture : 3 min

Le nouveau film de Kore-eda accompagne avec verve et émotion les membres d'une «famille» précaire, mais inventant en marge des lois et des normes sa propre façon d'exister.

Les «parents» et la petite fille trouvée, image extraite de la bande-annonce d'«Une affaire de famille» | Capture écran via YouTube
Les «parents» et la petite fille trouvée, image extraite de la bande-annonce d'«Une affaire de famille» | Capture écran via YouTube

Ce fut un moment rare et réjouissant. L’attribution de la Palme d’or au quatorzième long métrage de Hirokazu Kore-eda récompense effectivement un très bon réalisateur, à la filmographie conséquente, pour ce qui est peut-être son meilleur film.

Meilleur film? Celui qui accomplit le plus justement le projet au cœur de toute l’œuvre de son auteur, d’une manière à la fois sans concession et extrêmement accessible et séduisante. Voilà une configuration qui ne se retrouve pas souvent en tête du palmarès du plus grand festival du monde.

Le titre français est certes un peu plat. Mais il dit la vérité du film, et même de toute la filmographie de Kore-eda, au-delà de ce que pointe son titre original, Manbiki Kazoku, qui signifie «La famille vol-à-l’étalage». Le titre international, Shoplifting, évacue quant à lui la famille, soit le principal, pour ne garder que le vol.

Bric et broc inventifs

Une affaire de famille accompagne donc le destin d’une famille. Une famille marginalisée, que les boulots précaires et les bouts d’aide sociale n’arrivent pas à faire vivre. Les trois générations qui la composent pratiquent avec méthode et inventivité l'art sain du larcin, la fauche de proximité, ramenant leurs butins au domicile familial, un assemblage d’abris de fortune logé dans une dent creuse de la cité.

Réaliste, et correspondant à un phénomène courant au Japon, le lieu est aussi la métaphore de tout ce raconte le film. Le maître-mot serait ici «bricolage», dans un sens particulièrement noble.

Car tous ces personnages, séparément et surtout ensemble, ne font que ça: bricoler. C’est-à-dire s’adapter, récupérer ce qui peut l’être, fabriquer des réponses de bric et de broc, trouver des zones minuscules où il leur est possible d’agir, de s'amuser et même d'apprendre.

Bricoler avec le temps et avec les rêves. Bricoler avec la loi, aussi, et avec le droit aux aides d’État.

La famille Shibata en route vers la plage: bricolage du temps, des loisirs, des plaisirs | Le Pacte

Le film s’inscrit dans un contexte, qui est loin d’être propre au Japon mais où il est particulièrement intense, de paupérisation et de marginalisation d’une part importante de la population.

Sans jamais énoncer de discours sociétal, Une affaire de famille multiplie les notations mettant en évidence cette dégradation du vivre-ensemble dans un pays qui, à sa manière spécifique et loin d’avoir été toujours heureuse, en avait développé un modèle particulièrement robuste depuis des siècles.

Mais surtout, ce qui apparaîtra peu à peu à l’occasion de l’irruption d’une petite fille recueillie dans la rue, puis d’une série de péripéties où le dramatique donne la main à l’humour, est que c’est la famille elle-même qui est bricolée.

D'autres liens que ceux du sang

Depuis son premier film, Maborosi (1995), et surtout avec Nobody Knows, Still Walking, Tel père, tel fils, Notre petite sœur et Après la tempête, la famille est un thème majeur des films de Kore-eda. Mais l’inoubliable After Life, l'historique Hana ou l’étonnante fantasmagorie érotique Air Doll étaient habités par le même enjeu central: ce qui fait lien, ce qui fait communauté.

Obstinément, et par de multiples détours, le cinéaste n’a cessé de questionner la nature et la légitimité des liens hérités, imposés –par la nature, la fatalité, les usages.

Dans un pays, le sien, et dans un monde, le nôtre, où la famille est un modèle d’une écrasante puissance, sans cesse donnée comme référence aussi bien au niveau intime qu’à l’échelle sociale, en remettre en cause les évidences est une transgression majeure et salvatrice.

Et c’est précisément ce à quoi se consacre Une affaire de famille. Mais il le fait en douceur, avec sourire et tendresse, transposant à Tokyo le ton proche des personnages et des situations quotidiennes qui fit naguère le succès du Voleur de bicyclette.

Cette fois, les voleurs volent vraiment, mais ce n’est décidément plus la question. Dans ce film où la seule véritable famille au sens légal est un enfer violent, et où la «famille» collective représentée par les institutions ne connaît que l’indifférence administrative, l’impuissance ou la répression, la question est celle d’un monde possiblement recomposé.

Une famille imaginée, inventée, et pourtant bien réelle | Le Pacte

Les Shibata ne sont pas unis par les liens du sang, cette catastrophe sinistre qui est de retour un peu partout et que toute la machine hollywoodienne exalte de manière délirante. Ils sont bien, si on veut, une famille, mais une famille voulue, construite. Ils sont le fruit d’un bricolage aux allures de radeau de survie sur la tempête des réalités quotidiennes.

Grâce à la vivacité des situations et à ses interprètes, le film de Kore-eda est émouvant, et souvent amusant. Mais ce qui l’anime, en l'occurrence une grande colère, n’en est pas moins perceptible. Et essentiel.

Une affaire de famille

de Hirokazu Kore-eda, avec Lily Franky, Sakura Ando, Mayu Matsuoka, Kairi Jyo.

Séances

Durée: 2h01

Sortie: 12 décembre 2018

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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