Politique / Société

Les «gilets jaunes», le retour des rayés de la carte

Temps de lecture : 7 min

Avec les «gilets jaunes», la France assiste au rassemblement imprévu de celles et ceux qui ne pensaient plus être représentés un jour par quelqu’un, pas même par eux-mêmes.

Manifestation des «gilets jaunes» aux Champs-Élysées à Paris, le 8 décembre 2018 | 
Lucas Barioulet / AFP
Manifestation des «gilets jaunes» aux Champs-Élysées à Paris, le 8 décembre 2018 | Lucas Barioulet / AFP

La scène, ahurissante, a maintenant été à peu près reconstituée. Dix, quinze «gilets jaunes» se sont bel et bien lancés, mardi 4 décembre, à la poursuite du cortège présidentiel, dans une rue du Puy-en-Velay (Haute-Loire).

Au milieu d’une foule qui réclamait à pleins poumons la démission du chef de l’État, ils venaient de suivre, de loin, la rencontre dans la cour principale entre Emmanuel Macron et des membres du personnel de la préfecture.

Dimanche 2 décembre, à son retour d’Argentine, le président s’était directement rendu à l’Arc de triomphe. Puis il avait marché dans l’avenue Kleber, meurtrie par les dégradations et les pillages du 1er décembre.

Autodafés des symboles de la République

Déprimante tournée de la «casse»: au Puy-en-Velay, il était venu témoigner de sa gratitude envers le personnel de la préfecture et les forces de l'ordre, qui était parvenues à repousser, le samedi précédent, une tentative de mise à sac et d’incendie volontaire orchestrée par des protestataires.

Ces «gilets jaunes» de Haute-Loire voulaient-ils qu’Emmanuel Macron entende mieux, d’encore plus près, la puissance de leur détestation à son endroit? Au sortir de la préfecture, la foule avait conspué son visiteur. Puis, comme le cortège paraissait ralenti par les embouteillages de fin de journée, sur le boulevard, à dix, à quinze, ils s’étaient dit qu’ils pouvaient l’attaquer, et ils s’étaient élancés.

Heureusement, les gardes du corps du chef de l’État avaient précipitamment quitté leurs véhicules pour les bloquer, juste avant qu’ils n’atteignent la voiture présidentielle, et Emmanuel Macron avait pu s’éloigner sans encombre.

Sinon, c’était quoi, la suite de la scène? Ils prenaient le président au collet? Ils s’arrêtaient d’eux-mêmes, goguenards ou effrayés de leur audace? Ou bien les policiers étaient obligés de les abattre?

«Oui, c’est vrai, on a eu un pétage de plombs, moi le premier», a reconnu plus tard l’un des poursuivants du Puy-en-Velay. Et de mettre en avant la même justification qui court le pays des «gilets jaunes» depuis trois semaines: le trop-plein de fins de mois difficiles.

Ce pétage de plombs-là, l’incendie puis la poursuite, la haine anti-Macron perceptible dans les prises de son, évoquent un fond poujado-populiste, les sociologues spécialistes de cet extrême n’en disconviendraient pas. Ceux-là voulaient en découdre, par le poing et les mises à feu. Autodafés des symboles de la République.

Le 4 février 1994, des marins pécheurs en colère avaient lancé des fusées de détresse sur le toit fragile du Parlement de Bretagne, à Rennes, provoquant la destruction partielle par le feu de l’édifice historique. Même histoire. Jacquerie qui ne peut trouver son compte, à entendre ces désespérés, que par le bûcher.

Les «gilets jaunes» se sont souvent avancés, ces trois dernières semaines, en libérant des pulsions machistes, les bagarres éclatant vite, faute de la patience des mots.

«L’effet de meute», comme l’a dit le ministre de l’intérieur Christophe Castaner, sensible encore lors de l’attaque incendiaire du péage de Narbonne. Et évidemment à Paris, le 1er décembre, quand des «gilets jaunes» se sont mis à partager l’appétit des casseurs pour les dégâts. C’est sans doute déjà jouissif à dix ou à quinze. Alors à 500…

Immense fourre-tout de plaintes

Au fond, un mouvement contestataire de droite primaire? Comme toutes les chouanneries des pays profonds? Comme les «bonnets rouges» du quinquennat précédent, auteurs des saccages de portiques monumentaux sous les applaudissements? Une intolérance brutale, qui laisse libre court à sa violence, avec les moyens du bord, et sûre de son bon droit?

Cela est vrai en certains points du pays, où les débordements se sont souvent retrouvés surmédiatisés. Mais cette vision est toutefois largement contrecarrée par tous ces regroupements citoyens qui avaient pris soin, au fil des jours, d’éloigner de leurs rangs les mauvais coucheurs trop emportés. En colère, mais par des colère de mots, de larmes, finalement soulagées de pouvoir se raconter devant des caméras non hostiles.

Stupéfaite de la rapidité de la mise en place du mouvement, autour du 17 novembre, par le seul usage des réseaux sociaux, la France avait d’abord découvert ou reconnu un immense fourre-tout de plaintes sociales et territoriales.

La hausse des carburants était très vite dépassée. Pour justifier leurs opérations de filtrage, des femmes, des hommes juxtaposaient des récits de vie contrainte –à peu près chacun, chacune le sien. Sur un même barrage d’hypermarché, vingt, trente histoires de difficultés quotidiennes, encore grossies des malheurs des enfants, des parents, des voisins, rapportés par celles et ceux qui venaient de se donner enfin le droit de témoigner.

On s’en prenait à Emmanuel Macron, «président des riches», parce que lui revenait la faute du présent, mais étaient charriées, au milieu de paysages d’hiver, plusieurs décennies de destinées.

Les «gilets jaunes» l'étaient d’abord pour eux seuls, pour les leurs, individualistes assez troublés de découvrir, sur le gong, des compagnons de route leur ressemblant. On allait le comprendre, le mouvement regroupait beaucoup d’«anti-tout», revenus de toute confiance dans les institutions, les politiques, les syndicats.

Il devait se compter des abstentionnistes dans leurs rangs. Des électeurs et électrices de partis plutôt extrêmes, aussi, à gauche et à droite, à les entendre répercuter les critiques contre «le système» ou «les premiers de cordée». Les «gilets jaunes», le rassemblement imprévu de celles et ceux qui ne pensaient plus être représentés un jour par quelqu’un, pas même par eux-mêmes.

Pas de responsables, pas de doctrine

Jusqu'ici, le mouvement tient toute une partie de sa force du sauvetage, perçu comme de justesse, des territoires et des bas salaires, avant qu’une actualité mondialisée, climato-libérale ou autre ne les raie même des mémoires.

À bien des égards, les «gilets jaunes» sont des rescapés. Car affaiblis, au-delà du sort social qui leur est fait, au-delà de leurs éloignements géographiques, par leur commun refus, souvent, de participer, par leur défiance de tout ce qui fait qu’une société démocratique est sollicitable. Élections, partis, syndicats, associations de solidarité, beaucoup se sont retranchés. Ils survivent soustraits, même volontairement, pour une part. «Voter, moi, jamais!» Les rayés de la carte sont de retour, pour l’heure.

Mais ça tient tout de même un peu du miracle. La nature de regroupement protéiforme des «gilets jaunes» a même empêché le mouvement d’être en mesure d’aller négocier à Matignon et de donner à sa légende la palme d’un nouveau Grenelle.

L’individualisme et la méfiance sont telles qu’il a été impossible aux candidates et candidats aux postes de porte-parole d’entrer en fonction. Les volontaires, comme les signataires de l’appel des «gilets jaunes libres» dans le Journal du Dimanche, ont à chaque fois été victimes, selon leurs dires, de menaces sur les réseaux sociaux. «Personne ne sort des rangs!» On croirait entendre la phrase.

Pas de responsables, pas de doctrine non plus: le sociologue Edgar Morin note que le mouvement «manque tout à fait de pensée directrice». D’où, faute de choix, les listes impressionnantes de revendications à satisfaire par le gouvernement. Un SMIC à 1.300 €, la diminution de la CSG, aucune retraite à moins de 1.200 €, l’encadrement des loyers, la baisse des taxes, etc –toutes demandes renvoyant au célèbre et au déraisonnable «tout, tout de suite».

«Les gilets jaunes»? Un mouvement qui ne se définit pas. Éclaté en ses barrages, inorganisé, contradictoire, amateur; hostile aux partis politiques d’opposition, mais leur empruntant dans l’urgence leurs crédos institutionnels; une société anonyme, aussi masquée que ses réseaux sociaux dissimulateurs.

Force de persuasion et fantasme

Et pourtant, la référence de Mai 1968 y étant abondante, il s'agit de l’épopée sociale la plus percutante depuis très longtemps, qui a déjà fait reculer le chef de l’État et le gouvernement –et qui le peut encore, sans doute. Non par sa réalité, en ce premier tiers de décembre: sur leurs barrages, les «gilets jaunes» ne sont plus cette semaine que quelques milliers, contre 300.000 le 17 novembre, jour de l’appel à un premier rassemblement, et encore 110.000, hors Paris, le 1er décembre.

Les «gilets jaunes» sont peu, désormais, mais pour combien compte la violence qui semble découler de cette appellation? Un million? Ce million de personnes anti-Macron que Jean-Luc Mélenchon rêvait de voir se déverser sur les Champs-Élysées, à l’automne 2017? Les dégradations du 1er décembre, les besognes des pillards et des assaillants de CRS ont prêté, tous ces derniers jours, une force incroyable à la contestation –une force de persuasion.

Le politiste Vincent Tiberj a très bien relevé que ces évènements ont d’abord produit un choc profond «sur les commentateurs», qui en ont assuré la dimension fantasmée. Des ondes de danger ont parcouru toute la société, pendant que les «gilets jaunes» partageaient des sandwichs sur les ronds-points de province, et ont convaincu le pouvoir de l’obligation de reculer, pour sauvegarder quelque chose de plus sacré, même d’un point de vue libéral, que les comptes publics. Pour Vincent Tiberj, ce malentendu permet «de comprendre l’inhabituelle tolérance face à la violence».

La République se sent-elle toujours en danger? De nombreuses voix, même parmi l'opposition, ont fini par s’exprimer, appelant au calme. Le régime, par ses mises en garde, a repris l’initiative. Tout le monde attendait samedi comme une invasion de la France par des extraterrestres querelleurs.

Paris la républicaine s’était préparée, prête à combattre par l’offensive. Les lycéennes et lycéens interpellés pendant les manifestations de Mantes-la-Jolie, et parqués mains sur la tête, ont tenu le rôle de l’avertissement sans frais. Le pouvoir s'est rebiffé, et peut-être «les gilets jaunes» en paraissaient-ils, du coup, plus étriqués.

Philippe Boggio

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