Culture

La liste de Noël féministe (pour combler toute la famille)

Temps de lecture : 11 min

De quoi faire très plaisir à beaucoup, et faire grincer les dents des autres.

Chimamanda Ngozi Adichie, autrice de «Chère Ijeawele», lors de son passage à Paris en janvier 2018 | Stéphane de Sakutin / AFP
Chimamanda Ngozi Adichie, autrice de «Chère Ijeawele», lors de son passage à Paris en janvier 2018 | Stéphane de Sakutin / AFP

On ne le répètera jamais assez: si vous en avez les moyens, offrez des livres pour Noël. Et n'écoutez pas les mauvais esprits qui affirment qu'offrir un livre, ce n'est quand même pas très original. Cette phrase donne l'impression qu'il n'existe qu'un seul et unique livre, dont toutes les librairies seraient remplies jusqu'à craquer. Je crois qu'il serait à peu près aussi judicieux de dire: «Offrir des jouets aux enfants, ce n'est quand même pas très original.»

Et quitte à offrir des livres, autant le faire avec un objectif, pour éviter de piocher parmi les meilleures ventes mises en avant par la librairie capitaliste la plus proche. Cette année, vous pourriez n'offrir que des livres féministes. La probabilité pour que cela fasse râler une partie de vos proches n'est pas exactement égale à zéro, mais si le livre offert est adapté et que vous êtes capable d'expliquer à chaque personne pourquoi il a été choisi spécifiquement pour elle, alors il n'y a plus de barrière.

Pour les futurs parents: «Chère Ijeawele», de Chimamanda Ngozi Adichie

C'est un livre court, donc potentiellement lisible même quand l'enfant à venir sera né, et qu'il hachera menu les jours et les nuits de ses parents. Chère Ijeawele, c'est la lettre que l'autrice nigériane Chimamanda Ngozi Adichie adresse à son amie Ijaewele, qui vient de mettre au monde une petite Chizalum Adaora, à laquelle elle aimerait donner une éducation féministe.

En moins de quatre-vingt pages, elle offre une réponse sage, raisonnée et pleine de bon sens sur les préceptes qui doivent diriger une éducation féministe. C'est aussi joliment écrit que convaincant.

Extrait: «En refusant d'imposer le carcan des rôles de genre aux jeunes enfants, nous leur laissons la latitude nécessaire pour se réaliser pleinement. Considère Chizalum comme une personne. Pas comme une fille qui devrait se comporter comme ci ou comme ça. Apprécie ses points forts ou ses faiblesses en tant qu'individu. Ne la compare pas à ce qu'une fille devrait être. Compare-la à ce qu'elle devrait être en donnant le meilleur d'elle-même.»

Pour le beau-père bibliophage, mais pas franchement féministe: «Backlash», de Susan Faludi

Il trouve que les féministes en font trop, qu'elles ont obtenu l'égalité depuis des lustres et qu'il faudrait qu'elles arrêtent un peu de mener des combats idiots.

S'il aime lire, Beau-papa est la personne idéale à qui offrir Backlash, fabuleux pavé de Susan Faludi, qui lui a valu le Prix Pulitzer en 1991. Elle y explique comment chaque avancée –même minime– pour les droits des femmes a été systématiquement suivie par un retour de bâton, généralement orchestré par des hommes bien décidés à rester rivés à leurs privilèges.

Rédigé dans un style journalistique efficace et fluide, Backlash est archi digeste, un peu comme s'il était le plus long des articles de presse que vous ayez lu de toute votre vie –et probablement l'un des meilleurs, aussi.

Extrait: «Les attaques contre les droits des femmes n'ont rien de très nouveau dans l'histoire des États-Unis. C'est un phénomène récurrent. La volonté de prendre sa revanche renaît chaque fois que les femmes ont fait, semble-t-il, un pas décisif vers l'égalité, comme si d'inévitables gelées de printemps venaient griller les premières fleurs du féminisme. “Les progrès des droits des femmes dans notre culture, contrairement à d'autres formes d'avancées, ont toujours été curieusement réversibles”, observe Ann Douglas dans l'un de ses essais. Les historiens de la condition féminine s'interrogent depuis des années sur la progression “saccadée”, par “à-coups”, en “valse-hésitation” du féminisme américain.»

Pour les jeunes parents: «Tu seras un homme –féministe– mon fils!», d'Aurélia Blanc

Très accessible, Tu seras un homme –féministe– mon fils! d'Aurélia Blanc est un essai dont chaque chapitre s'accompagne d'une liste de ressources clairement identifiées. C'est un peu le compromis idéal pour des parents qui se demandent comment "bien" élever leur fils sans vouloir lire des caisses d'ouvrages trop théoriques.

Mère elle-même, la journaliste offre des très nombreuses pistes pour accompagner son fils sur la voie du pro-féminisme, c'est-à-dire en faire quelqu'un de conscient de ses privilèges, refusant de céder aux injonctions à la virilité, se comportant correctement avec les petites filles et avec les femmes de son entourage...

Extrait: «Arrêtons de bombarder nos garçons d'injonctions viriles. Celles qui poussent tant d'adultes à féliciter un petit garçon parce qu'il s'est battu “comme un homme” et à le reprendre (plus ou moins gentiment) lorsqu'il laisse échapper ses larmes. Bien sûr, nous ne pensons pas à mal lorsque nous tenons ce genre de propos. Pourtant, sans même que nous en ayons conscience, ces petites phrases récurrentes s'inscrivent au plus profond de nos garçons. Elles leur enseignent qu'ils doivent à tout prix se fondre dans le moule viril et que c'est là la seule façon d'être respecté en tant que garçon, et plus tard en tant qu'homme.»

Pour la belle-soeur en pleine charge mentale: «Libérées», de Titiou Lecoq

Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale: avec ce simple sous-titre, sans même ouvrir le livre, on pourrait sans doute alimenter tout un dîner de Noël en conversation bruyantes, de celles qui ne peuvent plus voir un panier de linge sale en peinture à ceux qui estiment faire largement leur part en rangeant une chemise par mois.

C'est exactement ce genre de débat qui anime Libérées, plaidoyer pour que les femmes disent merde, ne ramassent plus les chaussettes qui traînent et attendent de voir ce qui se produit dans les jours ou les semaines qui suivent.

Extrêmement documenté, le livre va bien au-delà du simple coup de gueule, décrivant la charge mentale des femmes avec autant de brio que de drôlerie –et on ne dit pas ça parce que Titiou écrit pour Slate.

Extrait: «Je suis toujours devant cette chaussette. J'ai sans doute une tasse de café à la main. Du bout de mon chausson, je tapote la chaussette, comme pour vérifier qu'elle est bien réelle. Après m'être encore une fois demandé comment est-ce diable possible de laisser traîner ses affaires par terre, je suis prise d'un terrible doute. Pire qu'un doute, un soupçon. De deux choses l'une. Soit il l'a laissée là en sachant pertinemment que je la ramasserai. Soit non, mais dans ce cas, il agit comme s'il vivait seul. Dans les deux cas, c'est dégueulasse.»

Pour le frangin qui se sent castré: «L'Amour après #MeToo», de Fiona Schmidt

Toute l'année, on a entendu des hommes se plaindre de ne plus pouvoir draguer, au motif que la campagne #MeToo a créé la confusion entre séducteurs et harceleurs. On entendra à coup sûr ce genre de remarques lors de nombreux dîners de Noël, d'où la nécessité d'offrir L'Amour après #MeToo de Fiona Schmidt aux potentiels geignards.

Drôle et plein de référénces, ce livre sous-titré Manuel de séduction à l'usage des hommes qui ne savent plus comment parler aux femmes pourra non seulement leur remettre les pieds sur terre, mais aussi leur expliquer concrètement que rencontrer des femmes est toujours possible. Il y a simplement des circonstances qui ne s'y prêtent pas, des choses à ne pas dire, des refus à entendre.

Et si les mêmes remarques refont surface à Noël 2019, vous pourrez engueuler votre frère, parce qu'il n'a visiblement pas lu le livre offert.

Extrait: «#MeToo, #BalanceTonPorc, #TimesUp: ces hashtags sont restés en travers de la gorge, de l'esprit, voire du slip, d'un certain nombre d'entre vous, messieurs, à tel point que vous –et certaines femmes– les avez rendus responsables de ce mur de Berlin de la love qui séparerait désormais les deux sexes.»

Pour la cousine fatiguée: «Arlington Park», de Rachel Cusk

Elle s'est occupée de tous les cadeaux de Noël et de toutes les valises, a géré seule le mal des transports des enfants durant tout le trajet et doit se charger de la cuisson de la dinde, parce que tout le monde a décidé qu'elle était la plus douée pour ça. Votre cousine a sans doute besoin d'un coup de main, son mari méritant quant à lui un bon remontage de bretelles ou un bon coup dans les parties.

En espérant qu'elle ait encore le temps et l'énergie pour lire un peu, offrez-lui donc Arlington Park, un roman terriblement réaliste qui décortiquait la charge mentale des femmes sans la nommer ainsi. Comment les femmes deviennent les gouvernantes de leurs propres maisons, comment leurs carrières finissent par passer au second plan... Le livre de Rachel Cusk, excellemment adapté au cinéma sous le titre La Vie domestique, est de ceux qui peuvent créer l'étincelle et mener à la révolte.

Extrait:

«- Comment a-t-il osé!, reprit-elle, quand Benedict revint.
- Qui?
-
Matthew Milford, hier soir. “Les femmes de votre âge peuvent commencer à paraître hargneuses”, imita-t-elle. Pour qui est-ce qu'il se prend?
- Je ne crois pas qu'il l'ait dit méchamment, répondit Benedict d'un air évasif. Ça n'avait probablement rien à voir avec toi.
- Ce n'est pas ce que tu m'as dit hier soir.
- Ah bon?
- Tu m'as dit que c'était de ma faute. Tu m'as dit que j'avais été odieuse.»

Pour la jeune femme qui ne sait par où commencer: «Sorcières», de Mona Chollet

La vérité, c'est que l'on devrait offrir du Mona Chollet à absolument tous les gens qu'on aime –et pourquoi pas à ceux qu'on n'aime pas. À chaque livre, la journaliste et autrice parvient à atteindre des sommets en se montrant à la fois pédagogue, incisive, militante, érudite, le tout avec un style incomparable en termes de fluidité et d'intelligibilité.

C'est réellement par Mona Chollet qu'il convient de démarrer si l'on souhaite initier sa réflexion féministe: pourquoi pas avec Beauté fatale, son essai sur les injonctions faites aux femmes vis-à-vis de leur physique, mais encore plus sûrement avec Sorcières, son dernier ouvrage paru.

Mona Chollet y décrit comment la société met systématiquement des bâtons dans les roues des femmes qui tentent de gagner en indépendance. Des chasses aux sorcières métaphoriques, en somme, à l'encontre de celles qui tentent de prendre leur envol professionnel ou qui décident de ne pas devenir mères.

Le livre appelle les femmes à ne pas se laisser faire, à mener leur vie comme elles l'entendent, et à slalomer entre les obstacles. Pour aider une jeune femme à entrer de plein fouet dans l'âge adulte, il n'y a certainement rien de mieux.

Extrait: «Il y a de la place pour toutes les conceptions, me semble-t-il. J'ai seulement du mal à comprendre pourquoi celle à laquelle j'adhère est si peu admissible et pourquoi un consensus inentamable persiste autour de l'idée que, pour tous, réussir sa vie implique d'avoir une descendance. Ceux qui dérogent à la règle s'entendent dire ce que l'on n'ose plus (trop) dire aux homosexuels, à savoir: “Et si tout le monde faisait comme toi?” Même dans les sciences humaines, on rencontre cette mentalité obtuse.»

Pour la grand-mère rigolarde: «Bad Feminist», de Roxane Gay

Avant tout, rassurez Mamie, Bad Feminist est disponible en français, malgré son titre. Pourquoi choisir celui-là pour elle? Parce qu'il est aussi futé que fun, aussi sérieux qu'irrévérencieux.

Roxane Gay y revendique le fait d'être féministe jusqu'au bout de ses prétendues incohérences. Aimer la télé-réalité ou les manucures n'empêche pas de se battre pour un monde plus égalitaire, affirme-t-elle, le tout sous la forme d'un recueil de chroniques qu'affectionnera tout particulièrement votre grand-mère, qui pourra ensuite le prêter à toutes les femmes de la famille.

En bonus, quelques chapitres presque hors sujet, dont celui où l'autrice raconte ses tournois de Scrabble, et la jouissance qu'il y a à battre un concurrent mieux classé que vous.

Extrait: «J'essaie de faire en sorte que mon féminisme soit simple. Je sais que le féminisme est compliqué, qu'il évolue et qu'il n'est pas parfait. Je sais qu'il ne résoudra pas tout et qu'il ne peut pas tout. Je crois en l'égalité des chances entre les hommes et les femmes. Je crois en la liberté de procréer pour les femmes, en un accès abordable et sans entraves aux soins médicaux qui leur sont nécessaires. Je crois qu'à travail égal, les femmes doivent toucher les mêmes salaires que les hommes. Le féminisme est un choix, et lorsqu'une femme ne désire pas l'embrasser, c'est légitime, mais j'ai tout de même la responsabilité de me battre pour les droits de cette femme.»

Pour les jumelles en manque de modèles: «Culottées» de Pénélope Bagieu

On va peut-être attendre un peu avant d'offrir un essai féministe à ses nièces âgées de 8 ans, mais en revanche, on peut leur glisser des bouquins féministes adaptés au pied du sapin.

À leur âge, l'incontournable se nomme Les Culottées, et on ne le présente même plus. Désormais traduit en onze langues (de l'anglais au polonais), l'ouvrage dessiné de Pénélope Bagieu présente trente femmes –quinze par volume– qui ont décidé de prendre leur destin en main. Cela va de Phulan Devi, reine indienne des bandits, à Annette Kellerman, l'inventrice du maillot de bain moderne.

De quoi donner mille idées à des jeunes filles qui comprendront en tout cas qu'elles ont intérêt à ne pas se laisser marcher sur les pieds. Et à tracer leur route, coûte que coûte.

Extrait (à propos de la première femme afro-américaine à être allée dans l'espace): «Mae Carol Jemison naît le 17 octobre 1956 en Alabama. Sa jolie bouche lui vaut le surnom de “Bouton de rose”. Elle a peur du vide, du noir, de la cave, de tout. Mais elle est la plus jeune de la fratrie. Alors elle doit apprendre à être plus rusée et agile, pour survivre. En maternelle, elle déclare vouloir devenir “scientifique” (“tu veux dire infirmière?” “non, scientifique! Comme les savants fous!”).»

Pour la sœur en colère: «En finir avec la culture du viol», de Noémie Renard

Votre sœur en a marre de voir des collègues raconter quotidiennement des horreurs sur les femmes, expliquer qu'une petite main aux fesses, c'est quand même pas un viol, et qu'on en fait tout de même beaucoup avec ces histoires de #MeToo. Et parce qu'elle en a marre de fulminer toute seule et qu'elle voudrait pouvoir leur clouer le bec, il faudrait lui offrir En finir avec la culture du viol, dont le titre n'est pas très «esprit de Noël», mais que voulez-vous: c'est une description parfaite du monde dans lequel nous vivons.

D'une précision redoutable (chaque mot est soigneusement pesé, chaque argument est ciselé), le livre de Noémie Renard offre en outre une kyrielle de statistiques à envoyer dans la tronche de ceux –et de celles– qui pensent que le harcèlement sexuel au travail est un problème de niche et que les viols sont systématiquement perpétrés par des inconnus, en pleine nuit, sur des filles court-vêtues. On n'a jamais fait mieux que les chiffres sourcés pour faire taire les champions du mansplaining.

Extrait: «Dans l'imaginaire collectif, le viol est généralement commis par un homme inconnu de la victime, armé et appartenant à une catégorie défavorisée de la population. Il consiste en une pénétration vaginale ou anale par le pénis, s'accompagne d'une grande violence physique et a lieu la nuit, dans un espace public. C'est le stéréotype du “vrai viol”. Selon l'étude de l'association Mémoire traumatique et victimologie, 44% des Français estiment que la plupart des viols sont commis par des inconnus, et 55% qu'ils sont le plus souvent perpétrés dans un lieu public. Or les viols sont commis la plupart du temps par des personnes connues des victimes, qui sont très généralement des “messieurs tout-le-monde”.»

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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