Santé / Société

Plaisir d'offrir ne va pas nécessairement avec joie de recevoir

Temps de lecture : 9 min

Si le pire moment de votre Noël est celui où vous devez ouvrir vos cadeaux, vous êtes probablement capitellophobe.

Wanted: Santa Claus | Kevin Dooley via Flickr CC License by
Wanted: Santa Claus | Kevin Dooley via Flickr CC License by

«Qu'est-ce que ça leur fait, aux gens, de recevoir des cadeaux? Ils arrivent à juste ouvrir le paquet et à profiter du contenu? Ça a l'air simple, leur vie. J'aimerais que ce soit aussi simple pour moi.» Laurence, 47 ans, aime fêter Noël. Elle aime recevoir ses fils, préparer la maison pour que tout le monde s'y sente bien, faire des cadeaux personnalisés et de beaux paquets. Laurence et son compagnon Franck cuisinent peu, mais le coeur y est: commandes chez le traiteur, vin soigneusement choisi, ouverture d'huîtres par le fils aîné, tout y est.

Laurence aime Noël. Elle a toujours aimé cela. C'est pour elle une occasion de retrouver son «clan», comme elle dit, de pouvoir resserrer les liens et de se créer des souvenirs supplémentaires. Petite, Laurence voyait peu ses grands-parents, qui s'entendaient mal avec ses parents, et Noël était généralement pour elle la seule occasion de les voir. «Désolée si c'est un peu sirupeux mais je me souviens que, toute petite, mon plus beau cadeau c'était de pouvoir manger la bûche de ma grand-mère, ou d'entendre mon grand-père me raconter une histoire au coin du feu. Les cadeaux, je m'en foutais un peu. Il faut dire que j'ai toujours eu la chance de ne manquer de rien.»

En grandissant, Laurence n'a pas changé. «Je continue à aimer profondément les gens, à apprécier de les voir vieillir en même temps que je vieillis. J'aime être entourée de mes proches, en prendre soin, sentir leur amour sur moi. Et j'aimerais qu'un jour quelqu'un parvienne à comprendre que cela me suffit.»

L'amour de Laurence pour Noël souffre d'une exception: recevoir des cadeaux la tétanise. «Si je pouvais, je me carapaterais dans la cuisine ou ailleurs pour éviter d'avoir à ouvrir des paquets devant tout le monde. Mais, autour de moi, personne ne comprend. Ce que j'aime, c'est faire plaisir aux autres avec mes cadeaux. Il est donc important que je sois là

Rétribution

Si la phase d'ouverture des cadeaux l'angoisse autant, c'est parce que Laurence ne parvient pas à les voir autrement que comme une rétribution pour l'amour qu'elle porte aux autres: «Quand j'aime les gens c'est sincère, c'est gratuit. Si je me plie en quatre pour mes fils ou mon mari, c'est parce que j'en ai envie. Je ne mérite pas tout ça. Quand vous filez des étrennes aux éboueurs ou aux pompiers c'est parce qu'ils transpirent toutes l'année, dans des conditions difficiles, pour vous assurer sécurité et bonnes conditions de vie. C'est normal. Moi, je n'ai pas besoin d'étrennes. Je n'ai rien fait pour mériter ça.»

Paradoxalement, Laurence revendique son droit d'offrir des cadeaux aux autres. Mais, à ses yeux, «c'est juste une manière de dire aux gens que je les aime, et aussi une façon de leur faire réellement plaisir en leur offrant toujours quelque chose dont ils ont besoin ou envie. Sans plus. Je suis presque gênée quand ils me disent merci trop longuement ou quand ils s'extasient toute la soirée sur leurs présents (ce qui n'arrive pas chaque année, certes). J'estime simplement normal d'avoir pris un peu de temps pour les rendre heureux. C'est tout».

Parce qu'elle ne veut faire de peine à personne, Laurence ouvre ses cadeaux avec un sourire –qu'elle imagine pincé. Sa phrase favorite, «fallait pas», fait désormais l'objet d'une plaisanterie dans sa famille. Une fois les cadeaux reçus, Laurence essaie de détourner l'attention sur les autres, les cadeaux qu'ils et elles ont reçus, le vin qui vient à manquer dans les verres...

Chaque année, une fois les festivités terminées, elle met ses cadeaux de côté. Puis met quelques mois avant d'y revenir. «Je reçois tout de même des cadeaux très jolis, il serait dommage de ne rien en faire.» Débarrassés de l'aura de Noël, ces cadeaux deviennent alors plus acceptables. «Je peux alors commencer à en profiter plus sereinement, loin du regard des autres».

Noël n'est pas la seule fête qui procure à Laurence ce sentiment. Mais c'est la seule pour laquelle elle ne parvient pas à refuser les cadeaux. «Concernant mon anniversaire, j'ai annoncé il y a deux ans que je n'assumais plus mon âge et que je ne voulais plus le fêter. C'est faux, mais tout le monde respecte mon choix. Mon mari continue à m'offrir quelques fleurs pour me montrer qu'il n'a pas oublié, mais j'ai réussi à convaincre mon entourage de ne plus rien m'acheter pour l'occasion. C'est toujours ça.»

Laurence n'a jamais eu l'occasion de fêter Noël en compagnie d'une personne comme elle. Si une belle-fille ou un gendre qui goûterait aussi peu les cadeaux arrivait un jour dans sa famille, parviendrait-elle à ne pas lui en faire? «Je crois que oui. On pourrait en discuter, entre personnes qui se comprennent. Mais je trouverais une astuce, afin de signifier à cette personne qu'elle compte et qu'elle fait partie de la famille.»

Capitellophobes

Laurence est capitellophobe: c'est le terme officiel pour définir les personnes qui ont peur de recevoir des cadeaux. Le mot cadeau vient de l'ancien occitan capdel, dérivé du latin capitellum; d'où la formation relativement récente de ce nouveau-venu dans le dico. Ils n'existe pas de chiffres sur les capitellophobes même s'il semble que ces personnes soient relativement nombreuses –en tout cas plus nombreuses que ce que l'on croit.

Peut-être parce qu'il est encore plus difficile d'avouer qu'on éprouve de l'angoisse à l'approche de Noël –une peur souvent perçue d'un œil moqueur ou méfiant par les autres. À l'heure actuelle, comment ne pas être soupçonné d'hérésie en admettant qu'on n'apprécie pas les cadeaux? Pour quelle raison refuserait-on de recevoir des objets culturels, des vêtements ou des services dont on rêve le reste de l'année sans nécessairement pouvoir se les offrir? Pour beaucoup, c'est forcément louche.

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Je suis moi-même de plus en plus capitellophobe, sans pour autant envisager les choses comme Laurence. Ce qui me prend de plus en plus à la gorge, c'est de recevoir un cadeau de la part d'une personne qui n'est pas chère à mon cœur. Voire que je n'aime pas du tout. Ce n'est pas parce que le 24 décembre approche et que Frank Sinatra chante Noël dans les hauts-parleurs crachotants du salon que l'on doit faire preuve de sympathie envers tout le monde, sourire à l'appui. Cette hypocrisie, quand elle est rebaptisée «esprit de Noël», me révulse.

Comment, dès lors, faire mine de s'extasier puis remercier chaleureusement pour son présent un membre du cercle familial qui n'a pas pris de vos nouvelles pendant un an, pas plus qu'il n'a demandé de vos nouvelles ou décroché son téléphone, même quand il savait que ça n'allait pas fort?

Jingle bells, et à l'année prochaine

Si cette personne a fait l'effort de se renseigner pour m'offrir, par exemple, un livre dont j'avais très envie, ça me coupe l'envie de le lire. Elle ne me l'offre ni parce qu'elle a envie que je le lise, ni parce que le sujet lui parle ou qu'elle s'est dit que ça m'intéresserait. Elle me l'offre parce qu'il est dans ma wishlist Amazon (oui je sais) et que hop, en un clic, elle a pu se délester du budget qui m'était imparti. Est-ce qu'on parlera un jour du contenu de ce livre? Voudra-t-elle savoir un jour pourquoi il m'a plu, ou déçu? Non. Elle s'en cogne. Elle a juste acheté ce cadeau qui signifie «Jingle bells, et à l'année prochaine».

Pire encore: si elle m'offre un truc qui ne me faisait pas envie du tout. Cela ne fait qu'accentuer le fait qu'elle ne connaît ni mes goûts, ni mes habitudes de vie, ni mes convictions. J'ai subi la bande dessinée des Profs (parce que je suis prof), la boîte d'énigmes mathématiques (parce que je suis prof de maths), et le recueil de caricatures de Plantu (parce que c'était en tête de gondole, j'imagine).

Comme Laurence, j'ai aussi un peu l'impression de ne pas mériter les cadeaux qu'on m'offre. Je crois que je suis très exigeant avec moi-même, sans doute trop, si bien qu'en fin d'année je me dis toujours que j'ai raté cette résolution-ci, que je n'ai pas été assez cohérent avec moi-même dans cette catégorie-là... bref, que j'ai été un gros nul alors que je voulais être un mec super. Tout ceci est certainement exagéré. Mais il en resulte que j'estime ne rien mériter comme l'élève qui, lors du conseil de classe, ne récolte ni félicitations ni avertissement.

L'Oscar de la meilleure receveuse

Pour Fanny, 31 ans, le problème consiste vraiment à ouvrir les cadeaux. «C'est une angoisse qui est montée petit à petit, durant mon adolescence. Maintenant, j'ai une boule au ventre plusieurs jours avant Noël; et je fais systématiquement des cauchemars à propos de l'instant où je devrai ouvrir les paquets.»

Fanny est une femme introvertie. Pas le genre de personne à danser sur la table. Elle ne sait pas comment montrer ses sentiments, ni quand elle doit le faire. Alors, quand Fanny reçoit un cadeau, les problèmes commencent:

«Quand je déchire le papier, je ne m'intéresse pas à ce qu'il y a à l'intérieur. Je m'inquiète plutôt de la manière dont je vais réussir à montrer que le cadeau me fait plaisir. Comme je ne veux pas décevoir la personne qui me l'offre,je ne veux pas avoir l'air indifférent ou blasé. Mais c'est super dur pour moi! Je suis la pire actrice du monde. Chaque année, on dirait que je postule à l'Oscar de la meilleure receveuse, et c'est ridicule. Je sais qu'il suffirait de sourire franchement et de dire merci, mais je n'y arrive pas. Une année, mon père m'a offert un cadeau assez cher, et comme je n'ai pas réagi assez positivement à son goût, il a fait mine de me le reprendre en disant: “Si ça ne te fait pas plaisir, je peux aller le rendre”. Je ne lui en veux pas, mais je crois que ça n'a fait qu'empirer la situation.»

Fanny ne trouve jamais la parade. Ses amies et amis la connaissent bien et, pour son anniversaire, les plus proches consentent depuis quelques années à lui déposer ses cadeaux à un endroit dédié, et à la laisser les ouvrir une fois seule. «Ça peut paraître un peu étrange: ouvrir ses cadeaux seule n'est pas l'image qu'on se fait d'un anniversaire. Mais ça me soulage d'un poids tellement énorme! Je prends ensuite le temps de les remercier, plutôt par SMS que par téléphone, et ça convient à tout le monde comme ça. Mais ma famille est sourde à mon malaise. “Noël c'est sacré”, “la tradition, c'est la tradition”, et apparemment ça implique donc que je me sente mal à la même période chaque année.»

Question de confiance

Pour Cyril Martinez, psychothérapeute, recevoir un cadeau implique d'avoir à la fois confiance en soi et en l'autre. «Il faut que l'équilibre se crée entre le plaisir d'offrir, le plaisir de recevoir et la certitude qu'on ne sera pas redevable de quoi que ce soit. Pour beaucoup de personnes, recevoir un cadeau revient à signer un contrat que l'on n'aurait pas pu lire au préalable: on a tout à coup l'obligation de sourire, de montrer son contentement, puis de faire un retour à la personne qui offre. On devra lui garantir que le parfum est à notre goût, que le vêtement est parfaitement à notre taille... La peur de décevoir est finalement plus forte chez la personne qui reçoit que chez celle qui donne.»

Cyril Martinez enjoint les capitellophobes à tenter d'entamer le dialogue: «Dans le cas des cadeaux de Noël, cela peut se faire largement en amont des fêtes, pourquoi pas en été. On peut trouver un moment propice à l'écoute pour expliquer pourquoi les cadeaux nous mettent mal à l'aise, et pourquoi l'effet de bonheur qu'ils devraient provoquer est au contraire remplacé par un sentiment de mal-être. Dans une famille ouverte, ce message peut passer. On peut ensuite trouver ensemble des solutions de substitution. Il est difficile pour certaines personnes de renoncer à faire des cadeaux, mais on peut en revanche leur demander de préférer un certain type de présent. Un cadeau personnalisé ou un don à une association peuvent remplacer avantageusement des objets de valeur. Généralement, cela apaise les tensions et les frustrations.»

Loin de l'imagerie faite d'allégresse qui emplit les films de Noël et les catalogues de jouets, le 24 et le 25 décembre peuvent être de véritables sources d'angoisses pour un nombre de femmes et d'hommes plus élevé que ce que l'on pourrait supposer. Dans la mesure où ces fêtes ont normalement pour but de se réunir avec les personnes aimées et de partager avec elles un moment de plaisir sincère, il conviendrait aussi et surtout que les non-capitllophobes fassent preuve d'une attention accrue à l'égard de leurs proches qui ne vivraient pas la fin décembre de façon aussi enjouée.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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