Politique / Société

Peut-on savoir ce dont ont besoin les classes populaires sans vivre leur condition?

Temps de lecture : 12 min

«Vous allez leur demander s’ils sont d’accord avec les intellectuels, ça va pas leur parler du tout, ils regardent leur compte en banque. Vous pouvez pas philosopher avec des gens comme ça.»

Raphaël Glucksmann au premier meeting du mouvement Place publique, le 15 novembre 2018 à Montreuil (Seine-Saint-Denis). | Joël Saget / AFP
Raphaël Glucksmann au premier meeting du mouvement Place publique, le 15 novembre 2018 à Montreuil (Seine-Saint-Denis). | Joël Saget / AFP

Ils ont la même couleur, le jaune. Des ambitions politiques et l’envie de remettre du lien social dans la machine. Des revendications proches. Les uns s’appellent les «gilets jaunes», les autres Place publique. Les premiers sont un mouvement populaire spontané né sur les réseaux sociaux. Les deuxièmes un mouvement politique lancé le 15 novembre autour de plusieurs figures intellectuelles. Et notamment Raphaël Glucksmann, essayiste propulsé par la sortie de son livre, Les enfants du vide. Ils sont jaunes et veulent changer la politique, mais ne se rejoignent pas (ou pas complètement, car Place publique a tout de même noué des liens). Parce que les uns regardent ces intellectuels qui parlent bien comme trop «déconnectés» de leur réalité. Et que les autres sont parfois inquiets et pas d’accord avec les propositions qui ressortent de ce magma populaire, et parfois populiste.

Il fut un temps, pourtant, où des partis bardés d’intellos, comme le Parti communiste, parvenaient à s’entendre avec la classe ouvrière. Il fut un temps où les écrivains Victor Hugo et Alphonse de Lamartine étaient des figures adorées par la concience citoyenne, qui furent élus députés comme le philosophe Proudhon. Un temps où le théoricien Auguste Blanqui était acclamé par la Commune. Pourquoi, aujourd’hui, aucune figure intellectuelle ne parle-t-elle aux «gilets jaunes»? Et comment Place publique compte s’y prendre pour «faire peuple», pour tendre la main et réduire la fracture entre ces deux France révélées par les sondages, celle des urbains diplômés et ultra-connectés et celle des ruraux déclassés qui peinent à boucler leurs fins de mois?

«Il n’y a pas que des intellos chez nous», s’empresse de préciser Raphaël Glucksmann. Parmi les «porteurs de cause», comme s’appellent entre elles et eux les fondatrices et fondateurs de Place publique, on trouve de nombreuses intellectuelles et agitateurs d’idées –l’économiste atterré Thomas Porcher, l’avocat pénaliste Jérôme Karsenti, la cofondatrice de Ouishare Diana Filippova, ou encore le géographe Olivier Dubuquoy. Mais aussi des personnes de terrain, comme Jo Spiegel, maire de Kingersheim, ou Charles Braine, ancien marin pêcheur et cofondateur de la Plateforme Petite Pêche. Mais Diana Filippova, spécialiste des enjeux du numérique et de l’économie collaborative, reconnaît que son mouvement fait l’objet de «tweets violents» sur les réseaux sociaux, où des internautes leur reprochent d’être «des bobos du Xe arrondissement qui ne connaissent rien au peuple», critiques qui existent aussi au sein du mouvement.

Une convergence timide et tardive

On le sent bien, il existe comme un fossé entre élites intellectuelles et classes populaires. Ce défi ne touche pas que Place publique, qui n’a même pas un mois d’existence et ne doit pas porter le chapeau pour toutes celles et ceux qui l’ont précédé. Les milieux progressistes et intellectuels –féministes, écolos, associatifs, etc.– ont d’ailleurs mis beaucoup de temps à apporter leur soutien aux «gilets jaunes», d’abord effarés qu’ils étaient par les dérives racistes et sexistes qui leur étaient rapportées.

Ces dernières semaines, certaines et certains se sont mis cependant à donner de la voix. Dans Libération, le réalisateur Cyril Dion et l’économiste Pierre Khalfa se sont joints jeudi 6 décembre à des politiques et des syndicalistes pour appeler à manifester avec les «gilets jaunes». Côté féministes, la plupart des troupes restent prudentes, mais Suzy Rojtman, du Collectif national pour le droit des femmes, a appelé ses consœurs de lutte à «entendre une révolte populaire».

«On ne vaincra pas l’oligarchie, les lobbies, les multinationales et leurs porte-voix à l’Élysée sans les classes populaires et les classes éduquées»

François Ruffin, député

Le même jour, Christine Delphy, une historique du Mouvement de libération des femmes (MLF), a cosigné une tribune appelant les organisations de gauche et les gilets «verts, rouges, roses» à converger avec les jaunes. Dans les signataires, on trouvait aussi l’écrivaine Annie Ernaux, le sociologue Willy Pelletier, ou encore les historiennes Mathilde Larrère, Laurence De Cock et Gérard Noiriel.

«On ne vaincra pas l’oligarchie, les lobbies, les multinationales et leurs porte-voix à l’Élysée, sans les deux. Sans les classes populaires et les classes éduquées. C’est le bloc historique qu’il nous faut souder», a lancé François Ruffin, qui essaie de réunir «gilets jaunes» et Nuit Debout. Car c’est ainsi que se sont faites, la plupart du temps, les révolutions. Mais il y avait peu de «gilets jaunes» place de la République le soir même, à l’endroit où François Ruffin avait donné rendez-vous pour cette grande «convergence» des milieux sociaux.

«On ne regarde pas trop les intellectuels»

Il suffit de passer un peu de temps sur les groupes Facebook des «gilets jaunes» pour comprendre, si ce n’était déjà fait, à quel point la fracture est béante avec les élites, y compris intellectuelles. «Ils ont une grande culture, ce sont des gens brillants, mais je leur reproche de ne pas être assez proches de la base, du peuple. Ils sont sur les hautes sphères de la pensée, la théorie et pas trop la pratique», tente d’expliquer Chantal Perrotin, «gilet jaune» en Auvergne-Rhône-Alpes et cosignataire de la tribune des «“gilets jaunes” libres».

«Les gens ne lisent pas les journaux, j’ai jamais entendu de référence à un philosophe. Sur le terrain ce sont des gens de toutes catégories mais assez basses: invalides, chômeurs... vous allez leur demander s’ils sont d’accord avec les intellectuels, ça va pas leur parler du tout, ils regardent leur compte en banque. Vous ne pouvez pas philosopher avec des gens comme ça», dit-elle. Faut-il que ces universitaires se mêlent de leurs affaires, qu’elles et ils essaient de les rejoindre? «Il vaut mieux pas. Laissons écouter le peuple, tout le monde veut sa petite heure de gloriole, tout le monde fait des vidéos et se proclame chef des “gilets jaunes”», ajoute-t-elle, avec défiance.

Et puis, ces nouveaux révolutionnaires n’ont tout simplement pas le temps. «On ne regarde pas trop les intellectuels, on essaie d’abord de toucher notre collectivité, explique David Roig, également signataire de la tribune. Mes journées commencent à 5 ou 6 heures du matin et finissent à 1 ou 2 heures donc le peu de temps que j’ai, j’essaie de dormir.» Il est plus occupé à tenter de faire baisser les prix du supermarché Géant de Porto Vecchio («Je serais pas contre faire un effort sur les prix»)– qu’à suivre les débats des pages «idées» des grands quotidiens nationaux. Les nouvelles, il les regarde sur CNews, BFMTV ou LCI. Ce n’est pas là qu’il croise beaucoup d’intellectuelles ou d’intellectuels, du moins aucune figure qui ne l’ait marqué. «Un intellectuel qui n’est pas un politique ça me dérange pas, mais des grands penseurs qui défendent le peuple y en a pas des masses, c’est comme si tout le monde était corrompu», lâche-t-il.

Le néant total de figures qui surnagent

Cette défiance, Raphaël Glucksmann et Diana Filippova l’ont bien sentie. Cette dernière s’est arrêtée à un barrage, avec son mari et ses enfants, sans dire qui elle était. Elle a écouté avec bienveillance, mais elle sent bien cet anti-intellectualisme, qui rend difficile le dialogue: «J’ai très peur de récupérer ce mouvement et de parler pour eux alors que quelque part ils sont contre nous. Mais ce qui est commun à Place publique, c’est de prendre très au sérieux cette crise». Raphaël Glucksmann a rencontré des «gilets jaunes» à Mantes-la-Ville. Il n’a senti aucune défiance envers lui, mais «une forme de méfiance quintessentielle contre toute forme de discours produit sur eux».

Les deux «gilets jaunes» que nous avons contactés, un peu par hasard, ne connaissent pas Place publique, mais Chantal Perrotin a entendu parler de Raphaël Glucksmann («Je l’ai vu une fois dans une émission de Léa Salamé, son discours me plaît», dit-elle). La première référence qui lui vient en tête, c’est Finkielkraut. «J’ai pas lu ses livres, j’ai des problèmes de vue, au bout de trois pages j’ai des soucis, mais j’aime bien quand je tombe sur lui.» Les figures connues du public sont souvent des figures assez «négatives», fait remarquer Christophe Charles, spécialiste de l'histoire intellectuelle. «Je ne vois pas comment on peut tirer une politique de Finkielkraut ou Houellebecq. Ce ne sont pas des pensées qui mobilisent, ce sont des pessimistes, fait remarquer l’universitaire. Et comme Guillaume Musso ne fait pas de politique…»

«Raphaël Glucksmann n'est relayé que par France Inter, et ce ne sont pas les mêmes que ceux qui regardent CNews»

Vincent Tiberj, sociologue

Mais ce qui frappe, c’est surtout le néant total de figures respectées. Aucun nom ne vient en tête de ces «gilets jaunes» qui leur ferait pétiller les yeux ou qui déclencherait une quelconque volubilité. Pour le sociologue Vincent Tiberj, c’est dû à l’éclatement de la scène intellectuelle, qui a connu une démocratisation, avec de nombreuses figures qui émergent de partout, qui ne survivent pas toujours longtemps et ne se démarquent pas. «Sartre et Aron étaient relayés par tous les médias, Raphaël Glucksmann ne l’est que par France Inter, et ce ne sont pas les mêmes que ceux qui regardent CNews», estime le sociologue.

«Les mécanismes de la notoriété aujourd’hui ne sont plus forcément liés au fait qu’on a écrit des choses impérissables. Des gens peuvent être connus en trois jours, c’est plutôt une espèce de vedettariat», complète Christophe Charles. Le public n’a plus d'icônes, il est divisé en «segments», dont chacun connaît ses stars. Les algorithmes de Facebook créent des bulles, qui renforcent encore l’effet de niche. Les grandes causes –«la monarchie ou la République?»– ont laissé la place à des luttes plus catégorielles et techniques.

Points communs

Pourtant, il existe des points communs entre «gilets jaunes» et «intellos» de Place publique. L’idée de rendre le pouvoir aux citoyennes et citoyens, par exemple. «L’injustice de la fiscalité est un point de convergence absolu», ajoute Raphaël Glucksmann. «Booster les dispositifs sociaux, lutter contre les paradis fiscaux, mettre fin à la précarité: sur la philosophie, oui, on est alignés», complète Diana Filippova.

Mais sur la mise en œuvre, cela diverge: «Le référendum n’est pas la seule façon de faire de la démocratie directe», explique Raphaël Glucksmann, pour qui il faut associer les citoyennes et citoyens à l’élaboration de la loi, et pas simplement ponctuellement, tels des consommateurs. «On pense qu’il faut plus d’Europe, ce que j’ai compris des “gilets jaunes” c’est qu’ils sont pessimistes sur l’Union européenne», note aussi Diana Filippova. Tous deux rejettent l’usage de la violence, même si pour Diana Filippova la violence ne doit pas être un prétexte pour «enlever toute légitimité à se faire entendre» aux «gilets jaunes».

Des langages différents

Se faire entendre, c’est justement là où le bât blesse, entre figures intellectuelles et «gilets jaunes». Il faut revoir cette scène sur le plateau spécial de France 2, le 2 décembre dernier, au lendemain des violences. L’économiste Thomas Piketty discute en plateau avec le secrétaire d’État Gabriel Attal sur l’opportunité ou non de rétablir l'impôt sur la fortune (ISF). En face, deux «gilets jaunes» n’osent interrompre ce dialogue de spécialistes, qui se perd de plus en plus dans les chiffres. Puis l’un d’eux, Jean-François Barnaba, est interrogé. Voici ce qu’il répond spontanément, visiblement gêné, ou perdu, ou déçu, on ne sait trop: «On voit un tel décalage avec ce que les “gilets jaunes” vivent au quotidien, ces débats qui prennent quand même une couleur technocratico-politique, les “gilets jaunes” c’est pas ça leur problème, ils demandent la démission de Macron parce qu’il y a une formidable déception, un dégoût même…».

Place publique a conscience qu’il ne lui faut pas tomber dans le même écueil. «Moi aussi j’ai produit des dissertations sur la Banque centrale européenne et sur la “coordination des politiques budgétaires”. Cela a fait des générations de gens qui ont une pensée prémachée… À un moment il faut une prise de conscience et un refus de suivre cette pensée-là…», raconte Diana Filippova, avant d'ajouter:

«Je suis pour remettre à fond de la passion dans le discours politique. On ne tombe pas amoureux d’une courbe de croissance. Quand Donald Trump balance son fiel, il n’utilise pas l’arsenal du technocrate, il parle de ses valeurs, il parle un langage simple. Si on veut avoir la moindre chance de concurrencer ces partis autoritaires et nationalistes, on a intérêt à faire de la politique nous aussi et à éviter les discours technocrates. Faisons voir un horizon aux gens, au lieu de parler des 3% [de déficit public, la limite imposée par l’Union européenne, ndlr].»

«Les intellectuels, ils ne savent pas ce que vit le peuple au quotidien»

Chantal Perrotin, retraitée

Cette prise de conscience suffira-t-elle? La volonté peut-elle contrer la socio-démographie? Les «porteurs» et «porteuses» de projets du mouvement sont des représentantes des classes éduquées et favorisées. Quant à ses membres, Place publique n’a pas encore de données à leur sujet, mais il connaît leur origine géographique, grâce aux codes postaux renseignés. Sur les 15.000 personnes inscrites via le site, on compte 31% de personnes habitant l’Île-de-France (contre 19% dans la population générale). Soit une proportion similaire aux adhérents de La République en marche (32%) selon l’enquête de Terra Nova. «On a plein de ruraux, le pôle agriculture est en plein boom», nuance Raphaël Glucksmann.

Peut-on savoir ce dont ont besoin les classes populaires sans vivre ce qu’elles vivent? Dans les discours des «gilets jaunes», ce qui revient de manière lancinante, c'est que les élites politiques ou intellectuelles ne «savent pas», «ignorent» leur quotidien. Et pour cause: sur les plateaux TV, elles et ils ont fait irruption, alors qu’on ne les voit jamais, ne les entend jamais. C’est une chose qui m’avait frappée dans le dernier baromètre du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), qui mesure la présence des femmes, des non-Blancs, des vieux, des jeunes, et des différentes classes sociales à la télévision et à la radio. Les grands absents, ce sont les pauvres, les inactifs, les chômeurs. Bien loin devant toutes les autres catégories:

«J'ai du mal à décrire le choc que j'ai ressenti quand j'ai vu apparaître les premières images des “gilets jaunes”. Je voyais sur les photos qui accompagnaient les articles des corps qui n'apparaissent presque jamais dans l'espace public et médiatique», a écrit Édouard Louis. Et c’est vrai. Et il est difficile de savoir ce que vit une femmes seule avec ses trois enfants, un chômeur, une personne handicapée dépendante de l’allocation adultes handicapés, tant que nous ne faisons pas partie de ce quotidien. C’est ce que dit Chantal Perrotin:

«J’étais dans la grande distribution, j’étais responsable de rayon chez Carrefour et Boulanger. Ensuite j’ai été DRH. Mais je me suis arrêtée quinze ans pour élever mes enfants. Maintenant à cause de cela j’ai 1.000 euros par mois de retraite. Je suis en instance de divorce, mais je suis obligée de cohabiter avec mon mari, parce qu’avec 1.000 euros, je peux pas me trouver un logement. Et je reçois des lettres de gens au bord du suicide: la personne qui n’arrive plus à payer son EDF, il faut lui faire un dossier qui passe par le Conseil général… Les intellectuels, ça, ils ne savent pas, ils ne savent pas ce que vit le peuple au quotidien.»

Alors que faire, que faire pour réduire ce fossé, cette incompréhension? «Pousser pour des idées qui prennent en compte cette colère», répond Raphaël Glucksmann, qui propose avec l’économiste Thomas Porcher un impôt de 2% sur les très hauts patrimoines, le «top 0,2%» qui gagnent au-delà de cinq millions d'euros, qui permettrait de rapporter dix milliards d’euros et d'en redistribuer 2.500 à chaque actif et active. Un «ISF vert» dont les recettes contribueraient au financement de la transition écologique.

Mais les membres de Place publique savent qu’elles et ils ne vont pas pouvoir tout changer tout de suite. «Les futurs référents seront présents sur le territoire et leur premier objectif sera d’aller chercher des gens qui ne parlent pas. On va comprendre où sont les trous dans notre raquette, quelles sont les régions pas couvertes. Mais aujourd’hui, la priorité c’est de composer un programme et des propositions qui tiennent la route», estime Diana Filippova.

Raphaël Glucksmann aussi veut se donner le temps: «On ne va pas réussir en deux semaines là où ça fait trente ans que les intellos de gauche échouent. Nous voulons dépasser ce statut d’intellectuels pour être un mouvement de masse, et ne surtout pas se limiter à des tribunes dans Libé. C’est un mouvement à long terme».

Aude Lorriaux Journaliste

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