Société

Meurtre d'Eva Bourseau: «Elle aurait certainement eu une vie intéressante»

Temps de lecture : 15 min

[38, rue Merly - Épisode 1] La famille et l'une des meilleures amies d'Eva Bourseau se souviennent de la jeune femme, tuée en 2015 par deux étudiants.

Eva Bourseau | Photo de famille, Christophe Bourseau
Eva Bourseau | Photo de famille, Christophe Bourseau

Le 10 décembre 2018 s'est ouvert à la cour d'assises de Haute-Garonne à Toulouse le procès de Zakariya et Taha, accusés du meurtre d'Eva Bourseau, 23 ans, dans la nuit du 26 au 27 juillet 2015.

Eva rend visite à son père. Il vit avec sa compagne Christine, dans une jolie maison tout en bois. Pour s’y rendre, il faut s’enfoncer dans la campagne gersoise, traverser ses petits lacs et ses ponts, puis emprunter une route bordée d’arbres, au milieu de nulle part, jusqu’en haut d’une colline.

Assise dans le grand fauteuil, elle regarde dehors. Depuis le salon de la jolie maison en bois, elle peut voir la route au milieu de nulle part, et la crête blanche des Pyrénées au loin. Elle dit: «Vous verrez. Un jour, vous me verrez à la télévision. Je serai célèbre.»

Promise à un monde plus grand

Sa mère Sylvie a vingt-six ans quand elle tombe enceinte. Son père Christophe en a trente. Sylvie veut l’appeler LuluBelle. Son père rit: «Je pense que c’est moi qui vais m’occuper du prénom.» Il songe au prénom Cynthia, parce que c’était une récitation quand il était gamin. Finalement, il choisit Eva. Ça veut dire «vivre».

Eva Bourseau naît le 5 avril 1992 à l'hôpital de La Grave, à Toulouse. De sa mère, elle hérite sa prestance: la forme de son visage, sa bouche, l’arête de son nez et ses longs cheveux couleur châtaigne. Son père lui donne son regard céruléen et par là, une certaine façon de voir le monde. Eva sera leur seule enfant.

À quatre mois, elle fait son premier voyage. Sur les photos de Suède, son père la porte sur ses épaules. Elle a les cheveux blonds comme un bébé suédois. Elle va à l’école maternelle de Sainte-Foy-d’Aigrefeuille, à côté de Toulouse.

Vers trois ans et demi, ses parents se séparent. Elle part alors vivre dans le Lot avec sa mère, près de Gourdon. Sylvie a trouvé un travail d’ambulancière. Son père voyage beaucoup. Il va la voir toutes les deux semaines. À chaque fois, ils cohabitent tous ensemble quelques jours. Son père l’appelle «ma petite bourse». Il emmène sa petite bourse au cinéma. Il sait que sa fille adore ça.

Quand on lui demande ce qu’elle veut être plus tard, Eva répond «femme d’affaires».

Très tôt, Eva a ce tempérament précieux pour les adultes et assez peu pour les parents: elle ne se laisse pas marcher sur les pieds. Dans le village de sa maman, il y a une autre petite fille. Eva tient beaucoup à elle. Son père met parfois le holà, parce qu’Eva veut toujours commander Anaïs. Les deux filles grandiront ensemble et chacune de leur côté, mais elles resteront amies.

Quand on lui demande ce qu’elle veut être plus tard, Eva répond «femme d’affaires». «Quelles affaires?», rit son père. «Des affaires», rétorque-t-elle. Il dit qu’elle aimait l’argent. Que l’argent, c’est peut-être la clé à tout ça.

Un jour, Christophe Bourseau rentre de voyage. Il a rencontré Christine. Elle a quatre enfants plus âgés qu’Eva. Il va moins dans le Lot, c’est sûr, mais il propose à Eva de venir. Il se souvient des dimanches soirs où elle rentrait chez sa mère. Il se souvient de cette sensation «horrible» dans le ventre. Il a une façon de dire ce mot, «horrible», qui lui confère du sens. Lui qui n’avait pas été élevé par ses parents se retrouvait à ne pas élever sa fille. C’était la double peine. Il se souvient alors qu’il allait faire la fête avec ses copains, pour combler le vide.

Adolescente, Eva ne veut plus trop venir chez lui. Elle aimait quand les enfants de Christine étaient à la maison, ce mouvement des grandes fratries. Mais ils sont partis, et depuis, Eva vient moins souvent.

Sa mère et sa grand-mère lui donnent tout et plus encore, c’est leur petit bijou, et en échange, Eva leur raconte tout. Pas question que sa mère trouve un autre homme. Elle dit: «Elle n’a pas besoin, elle m’a moi.» Son père essaie de la raisonner, de lui faire comprendre certaines choses. Elle répond qu’elle ne se mariera jamais. Elle n’aura pas d’enfants non plus, elle l’a décidé. C’est comme si elle se sentait promise à un monde plus grand, un univers qu’elle réussirait à conquérir d’elle-même.

À contre-courant

Eva est très fière d’avoir un papa baroudeur. Avec Christine, il vend des bijoux sur les marchés, sur des stands de festivals médiévaux dans le sud-ouest de la France. Le couple parcourt l’Asie du Sud-Est tous les hivers pour faire ses stocks.

Quand elle a douze ans, il décide de la prendre avec eux. Pendant deux mois, elle suit le programme de sixième sur une île en Thaïlande. Lors de ses cours de géométrie avec Christine, elle refuse d’utiliser l’équerre et le compas, et réussit tous ses exercices sans aucun instrument, par une manière détournée.

Dans la rue, là-bas, Eva se débrouille, peu importe la situation. Elle ne parle pas encore anglais, mais va à la rencontre des gens. Son visage si expressif lui permet toujours de parvenir à ses fins. Tout le monde retient son sourire. Cela pourrait sembler un peu convenu et exaspérant, de parler sans cesse du sourire d’une jeune fille comme Eva, mais celui-ci, c’est quelque chose. Lumineux et sincère jusqu’aux oreilles.

Elle ne veut surtout pas ressembler aux autres. C’est son obsession.

Quand elle est contrariée, elle arbore une moue boudeuse. Elle est bien trop brute de décoffrage pour être du genre à bouder, mais sa moue, tout le monde la connaît aussi. Sa lèvre inférieure se plisse et son menton se met légèrement en avant. Ça veut dire: «Je ne suis pas contente, mais je ne t’en veux pas.»

À quatorze, quinze ans, elle s’habille comme une jeune fille très sage, avec de longues robes, loin des codes vestimentaires des autres jeunes. Elle ne veut surtout pas ressembler aux autres. C’est son obsession. Christine reconnaît: «Je pense qu’elle aimait bien ne ressembler à personne. Être à contre-courant.» Elle s’exclame: «Ça lui allait bien, en plus!»

Les enfants de Christine ont des enfants à leur tour. Christophe exprime, au détour d’une phrase, qu’il est grand-père. Eva le corrige: «T’es pas grand-père, puisque j’ai pas d’enfant.» C’est vrai, il est grand-père, mais d’adoption. Elle insiste: «C’est pas pareil.» Elle veut garder sa place.

Ne pas avoir l'air faible

Eva passe son baccalauréat au lycée de Cahors. Il lui manque trois petits points, elle l’aura au rattrapage. À son père, elle dit en se marrant: «Tu vois, facile… » Quand il y repense, il rigole avec tendresse: «Elle se la pétait un peu.» Eva veut toujours avoir le dernier mot. Son père lui pardonne ses propres travers: il a de l’indulgence parce qu’il est passé par là. C’est bien sa fille, après tout.

En 2011, elle s’inscrit en première année de japonais à l’Université du Mirail, à Toulouse. Aujourd’hui, ça s’appelle l’Université Jean-Jaurès, parce que «le Mirail» est un nom qui souffrait d’une trop mauvaise réputation. L’été qui précède la rentrée, elle part au Japon avec une amie. Sylvie, sa maman, a économisé pour lui payer le voyage, et Christophe a complété. Il lui donne ce qu’il peut, à la hauteur de ses moyens. Eva rate son année.

Un jour, elle trouve un job: vendeuse de revues en porte-à-porte. De toute l’équipe, Eva est la meilleure. Ses employeurs ne lui versent pas sa prime. Son père l’appelle, elle pleure: «Tu vois, tu trouves un travail, et ils profitent de toi.» Il lui dit qu’elle pourra toujours travailler. Elle proteste: «Oui, mais c’est pas ton époque.» Elle sait que jamais elle ne travaillera à McDo.

«Quelle idiote j’ai été. On était les adultes. On aurait pas dû prendre ça tellement à cœur.»

Christine, belle-mère d'Eva Bourseau

Et puis un soir, il y a la grève des trains. Son père décide de la raccompagner jusqu’à Toulouse. Ils se chamaillent sur le périphérique. Il connaît quand même mieux la ville qu’elle: le périph’, il l’a vu se faire. Eva se met alors à hurler. Elle a appris qu’il avait trompé sa mère, autrefois. Elle le traite de tous les noms. Christine pose sa main sur son bras, elle ne peut pas parler comme ça à son père. Mais Eva a les nerfs: «Oh toi, t’as rien à me dire, tais-toi!» Elle a des mots blessants. Christine encaisse. Elle ne l’a jamais vue comme ça. À l’arrivée, Eva s’est calmée. Elle enlace son père, s’excuse auprès de sa belle-mère. Christine lui en veut encore: «Tu as dis ce que tu avais à dire.»

Christophe dit que c’est là que ça a commencé. Qu’après ça, ils ont continué à s’appeler, mais qu’ils ne sont plus vus autant qu’avant. Pour une connerie. Maintenant, Christine s’en veut à elle-même: «Quelle idiote j’ai été. On était les adultes. On n'aurait pas dû prendre ça tellement à cœur. Laisser passer un peu de temps pour lui montrer qu’elle nous avait blessés mais… j’aurais dû aller vers elle et lui dire: “Allez, on n'en parle plus. On laisse tomber, Eva, on passe à autre chose.”»

Eva est du genre à engueuler la Terre de ne pas tourner assez vite autour du Soleil. Une fois, au téléphone, elle lance à son père que c’est foutu, qu’ils ne se connaîtront jamais. Il ne sait pas ce qu’il doit faire. Sa fille, c’est son sang. Il se répète: «J’ai merdé.»

«Vraiment, elle ne voulait pas qu’on l’aide, en fait. Il fallait que ça vienne d’elle. Elle ne voulait pas avoir l’air faible, donc elle ne voulait pas être aidée. Elle ne montrait pas qu’elle pouvait être triste. Mais elle pouvait être triste, comme tout le monde», dit Maud.

Très vite très amies

En septembre, il y a une soirée électro au Bikini –une salle de concerts détruite par l’explosion d’AZF en 2001 et reconstruite par la suite en périphérie de Toulouse. Eva s’est finalement réinscrite en histoire de l’art. Plusieurs de ses copains font partie de la Faluche, l’association historique des étudiants.

Maud est falucharde elle aussi. Elles ont des amis en commun. Elles s’étaient déjà croisées, mais dans la file d’attente du Bikini, elles discutent vraiment pour la première fois. Eva propose tout de suite à Maud d’échanger leurs numéros de téléphone pour pouvoir se retrouver à la fin du concert, au cas où elles se perdraient. Au final, Maud et Eva passent toute la soirée ensemble. «Ça a été… moi, j’aime bien appeler ça “un coup de foudre amical”», explique Maud.

À partir de ce moment, Maud et Eva se voient tous les lundis après-midi. Avec un rituel à elles: chocolat chaud, banoffee et discussions infinies. Elles deviennent très vite très amies et ne se quittent plus. «On était tout le temps ensemble. Parfois, on nous appelait Tic et Tac. Quand l’une était à une soirée, l’autre était forcément pas loin.»

Eva a ce signe caractéristique des enfants uniques: elle se crée une seconde famille. Entre les connaissances, les faluchards et les petits copains, son univers est composé d’amitiés inconditionnelles. Maud, Camille*, Sabrina*, Amélie*... «Les gens, quand ils la rencontraient, soit ils l’adoraient, soit ils la détestaient. Il n’y avait pas de juste milieu», se souvient Maud. Car Eva est en quête d’absolu.

«Ce que je préférais chez elle, c’est vraiment son franc-parler. Je savais que c’était une amie sincère. Elle allait pas te dire: “Ah mais oui... cette robe, elle te va bien...” Non, non! Elle n’avait pas sa langue dans sa poche, donc tu pouvais être honnête avec elle, et elle était honnête avec toi. C’était quelque chose de vrai», poursuit Maud. La jeune femme sourit: «J’avais eu, dans mes amitiés passées, beaucoup de personnes qui m’avaient déçue, surtout les filles –j’avais beaucoup de mal à me faire des amies filles–, et c’est vrai que c’est ça qui m’a plu beaucoup chez elle. On pouvait être soi-même l’une envers l’autre.»

Elle ajoute, plus bas: «Et puis c’était une personne joyeuse, c’était agréable d’être avec elle.»

Christophe Bourseau réfléchit: «Elle a de ma maman. Elle a du caractère de ma mère

«Une fille qui a confiance en elle, se fiche du regard des autres et qui assume qui elle est, pleinement.»

Maud, l'une des meilleures amies d'Eva Bourseau

Maud dit: «Je me souviens qu’au début, quand on s’est rencontrées, je la trouvais parfaite. Pour moi, elle n’avait pas de défaut. C’est qu’une fois qu’on est parties en voyage toutes les deux…»

Quatre mois après leur rencontre, à la fin de leurs partiels de janvier, Maud et Eva partent une semaine à Londres.

«...Là, tu vois les gens dans le quotidien. J’ai vu que c’était une personne comme les autres, elle râle quand y'a un truc qui lui plait pas, s’amuse Maud. Elle est devenue un peu plus… humaine, on va dire. Au début, c’est vrai que pour moi… Elle était très très belle, très gentille, très agréable, tu vois? Donc c’était un petit peu le modèle que j’avais envie d’être. Une fille qui a confiance en elle, se fiche du regard des autres et qui assume qui elle est, pleinement.»

Le défaut de ses qualités

Durant l’été 2014, Eva pose ses valises au 38 rue Merly, à Toulouse. Un immeuble ancien dans l’hyper-centre de la ville, entre les lycées chics de la place Saint-Sernin et le quartier populaire d’Arnaud Bernard. Sa nouvelle voisine, Lolita, crie dans les escaliers qu’on n’a pas idée de déménager à une heure pareille. Il est trois heures du matin. Eva a organisé son déménagement un samedi soir avec ses amis.

Là, au troisième et dernier étage, dans son studio sous les combles, elle collectionne les ailes d’ange immenses, les costumes de lapin et les talons très hauts. Elle va chez son amie Sabrina et écrit pendant des heures. Elle se fait tatouer une chouette dans le dos –elle a un truc avec les chouettes. Elle lit beaucoup: de la littérature russe, Oscar Wilde, Françoise Sagan. Elle ressemble à la mélodie de «La Marche de Radetzky» de Strauss, mais elle écoute de la transe, de l’électro et des groupes de rock alternatif des années 1990. Elle va au musée, étudie les divers courants de peinture et en débat avec Maud. Sa période préférée est celle du Moyen Âge, jusqu’au XVe-XVIe siècle. Maud est plutôt impressionnisme, fin du XIXe. «Elle n’hésitait pas à dire quand elle n’était pas d’accord. Elle avait une vision tranchée des choses, mais c’est ça qui était intéressant aussi... Je trouve ça toujours plus intéressant d’avoir des débats avec des gens qui ont des avis plutôt que quelqu’un qui se range à la majorité.»

Christine dit: «Moi, elle m’épatait.»

Maud explique qu’Eva a le défaut de ses qualités. Son côté trop franc et trop tranché aboutit à ne pas vouloir se plier à certaines règles sociales. Dans les transports en commun, elle n’hésite pas à dire très fort: «Ah, celui-là, il me fait chier!»

«Peut-être qu’elle m’en voulait aussi de moi, avoir trouvé ma voie, et pas elle…»

Maud, l'une des meilleures amies d'Eva Bourseau

À partir de 2014, Eva ne va plus en cours. Maud non plus. Maud arrête son master, mais se réoriente de suite. Elle s’inquiète pour son amie.

- Toi, est-ce que t’aimerais pas faire quelque chose de ta vie? Qu’est-ce qui te plait? T’aimes voyager, est-ce que t’aimerais pas faire hôtesse de l’air, t’es grande t’es belle, tu pourrais…
- Ah ouais, mais non! Faire du service dans les airs, c’est bon! J’ai pas envie de faire ça!

Et puis Maud part pour ses études dans le Sud-Est. Très triste, Eva lui promet qu’elle y ira la voir. Et elle le fait. C’est la seule des amies de Maud qui lui rendra visite.

«Je pense qu’elle s’est sentie un peu abandonnée. Je saurais pas dire si elle m’en voulait vraiment. Peut-être un peu. Peut-être qu’elle m’en voulait aussi de moi, avoir trouvé ma voie, et pas elle… Je ne sais pas», admet Maud.

Le prix et la valeur des choses

En janvier 2015, le père d’Eva l’appelle de Thaïlande. Eva lui dit qu’elle vient de se lever. Il est trois heures de l'après midi en France. Il lui demande si elle a fait la fête.

- Tu m'as dit de profiter de ma jeunesse.
- Il y a profiter et profiter.

Eva se cherche. Quand on fait la fête, quand on a le temps et l'énergie pour le faire, ce n'est pas tant parce qu'on espère vivre quelque chose de différent la nuit. C’est parce qu'on se dit que le lendemain sera différent. Qu'au réveil, quelque chose aura changé.

Maud rentre pour les vacances de Pâques. Eva lui confesse se droguer un peu plus. Maud consommait elle aussi, mais elle a arrêté net après un bad trip. Eva ne l’a jamais poussée à en reprendre. Elle en prenait moins quand Maud était là, mais elle a rencontré de nouveaux amis, et elle a essayé le LSD. Un trip dans un endroit un peu glauque, pas très agréable. «Tu sentais qu’elle se rendait compte qu’il fallait que le contexte soit là aussi, et qu’il fallait pas prendre de la drogue à tout prix. Fallait que ça reste festif, amusant.»

En ce mois de mai 2015, Eva annonce à Maud qu’elle deale. À son père qui lui demande avec quel argent elle va partir en Nouvelle-Zélande et en Croatie pour un festival, Eva répond: «Je vends des trucs.» Comme elle garde tout, même ses jouets d’enfant, il pense à des vide-greniers. Christine assure: «Jamais on aurait…»

Eva peut tout dire à sa mère, qui vient la voir presque toutes les semaines et l’appelle régulièrement. À elle, elle avoue prendre de la drogue à l’occasion. Sylvie n’a jamais fumé de sa vie, c’est un monde totalement inconnu, elle ne comprend pas ce qu’Eva lui raconte. Elle pense qu’elle dépanne des copines. Eva a l’art et la manière de la rassurer. Camille et Amélie, deux de ses amies inconditionnelles, ont compris. Elles ne sont plus d’accord. Le jeu a trop duré, il va trop loin.

Maud s'en veut de pas avoir senti l’appel à l’aide.

«Tous les gens qui ont perdu quelqu’un disent: “Ça aurait pu être quelqu’un de formidable”, mais moi, Eva, j’en suis persuadée.»

Christine, belle-mère d'Eva Bourseau

Rien ne semble pouvoir arrêter Eva. Elle se découvre un certain talent à ce jeu. Elle économise et glisse l’argent derrière son lit. Elle ne devra rien à personne, et surtout pas de l’argent. Eva cherche un statut et peut-être une revanche sociale.

Françoise Sagan écrivait: «L'intérêt de l'argent, le principal peut-être, c'est qu'on se sent à l'aise partout.» Il existe deux types de personnes: les êtres exceptionnels et les êtres qui mènent une vie exceptionnelle. Eva ne se rend pas compte, mais elle appartient à la première catégorie. Elle confond le prix et la valeur des choses.

Car avant cette vie, il y en avait une autre. Celle des vingt ans. Ce qui est fondamental aujourd'hui n'avait pas d'importance à l'époque, et ce qui est sans importance à ce jour était fondamental autrefois. La vie n'avait pas la même consistance, et la mort pas les mêmes contours. Tout était plus romantique, d'une certaine façon. Eva cite souvent une phrase de Willard Motley, «Vivre vite, mourir jeune, et faire un beau cadavre». Il l’a rédigée dans son roman Les ruelles du malheur.

Christine dit: «Elle était très intelligente, très vive. Ça parait banal de dire ça, parce que tous les gens qui ont perdu quelqu’un disent: “Ça aurait pu être quelqu’un de formidable”, mais moi, Eva, j’en suis persuadée. Vu son charisme, vu son tempérament, vu son caractère, comment elle était… Elle aurait certainement fait de grandes choses. Ou même sans faire de grandes choses, elle aurait certainement eu une vie intéressante. Sûr, certain. On dit toujours: “Ce sont les meilleurs qui partent.” Ce sont des phrases toutes faites, mais qui ont une résonance pour nous.»

L’existence d’Eva ressemble à une journée d’hiver ensoleillée, où chaque rayon fait oublier le froid et où la nuit tombera trop tôt.

Son père regarde la route au milieu de nulle part. Ses yeux bleus glissent vers son café: «Ça fait 1.202 jours qu’Eva est partie.»

* Les prénoms ont été changés.

Élise Costa Chroniqueuse judiciaire

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