Société / Monde

Le gilet jaune, d’un siège passager aux rues européennes

Temps de lecture : 5 min

Il occupe conversations, plateaux télé et bureaux des ministres depuis des semaines, au point d’être repris dans d'autres pays. L'utilisation du gilet jaune ne tient pourtant qu'à un coup d'œil.

Des «gilets jaunes» marchent vers l'Arc de triomphe à Paris le 8 décembre 2018. | Thomas Samson / AFP
Des «gilets jaunes» marchent vers l'Arc de triomphe à Paris le 8 décembre 2018. | Thomas Samson / AFP

Dans une tragédie théâtrale, l’action se joue normalement en cinq actes. Samedi 8 décembre, les «gilets jaunes» ont joué leur quatrième, celui où l’action sur les planches tend à se nouer définitivement. 120.000 policiers, gendarmes et sapeurs-pompiers ont été mobilisés dans tout l’Hexagone, le gouvernement craignant un mouvement «d’une grande violence». Bilan de la journée d'après le ministère de l'Intérieur: 125.000 personnes ont pris part aux manifestations à travers la France (dont 10.000 à Paris), 264 ont été blessées (dont 39 membres des forces de l'ordre), 1.723 interpellées et 1.220 placées en garde à vue.

Mais avant ce quatrième acte, avant l’annulation de la hausse des taxes sur le carburant, avant que des milliers de personnes ne battent le pavé des Champs-Élysées, que les ronds-points et axes routiers ne soient couverts de jaune dès le 17 novembre, il y a eu le choix du symbole.

Si le mouvement part tout d’abord de la pétition fin mai de Priscillia Ludosky, qui demande une baisse des prix à la pompe, on ne trouve aucune trace d’une mention d’un quelconque gilet jaune. Cette pétition atteint à présent plus d’un million de signatures et se retrouve deuxième sur le podium des pétitions les plus signées en France depuis le lancement de la plateforme Change.org dans le pays. De même, il n’y a aucune référence au désormais célèbre veston fluo cinq mois plus tard, lorsque Jacline Mouraud publie sa fameuse vidéo mi-octobre, vue plus de six millions de fois –pour 262.000 partages et 10.000 commentaires. Celle qui cible Emmanuel Macron et critique sa «traque aux conducteurs» n’aborde pas le symbole. Pas plus qu’Éric Drouet dans son appel pour le premier blocage national du 17 novembre.

Le signe rassembleur

L’idée vient en fait d’une vidéo du 24 octobre. On y voit Ghislain Coutard, dans son véhicule, parler du futur mouvement et appeller un maximum de monde à le suivre et «faire un blocage bien costaud». «Tous ceux qui sont d’accord pour le mouvement… Peut-être qu’ils sont pas… Ils seront au travail, ils pourront pas…», déclame ce technicien de maintenance de 36 ans. Il jette ensuite un rapide coup d’œil sur le siège passager et prend son gilet jaune pour l’afficher à la caméra. «On a tous un gilet jaune dans la bagnole. Foutez-le en évidence sur le tableau de bord, toute la semaine, enfin jusqu’au 17. Un petit code couleur pour montrer que vous êtes d’accord avec nous, avec le mouvement, et qui est chaud, qui est pas chaud. Ça va motiver et dire: “Putain, on va croiser des ‘gilets jaunes’ partout sur les tableaux de bord, c’est un signe, ça va peut-être vraiment bouger. C’est pas que des paroles en l’air”.»

Entre-temps, la vidéo a été vue plus de cinq millions de fois, a suscité 5.600 commentaires et 212.000 partages. Et le gilet jaune s’est imposé dans l’esprit des gens, qui l'ont fait passer du tableau de bord aux épaules. «Quand je lance ma vidéo, je vois mon gilet jaune que j’utilise pour le travail: selon les sites où je vais, je suis obligé de mettre mon gilet jaune, a raconté Ghislain Coutard à France 3. À chaque fois que je finis mon travail, je l’enlève et je le jette sur le tableau de bord. Et là spontanément, pendant la vidéo, je me suis dit “c’est quelque chose que l’on voit bien de loin, ça pourrait être le code couleur de ce mouvement de manifestation”.»

Mais encore fallait-il que les Français suivent la consigne et endossent le fameux gilet. «Je pense qu’elle [la couleur, ndlr] a été choisie pour deux raisons, a expliqué aux Inrocks Michel Pastoureau, historien des pratiques sociales et politiques des couleurs, sur la question du choix. D’une part, parce qu’il s’agissait d’une affaire d’essence et de voiture au départ. L’idée était donc de faire sortir le gilet jaune obligatoire pour signaler un danger, faire attention. L’idée de sauvetage, de sauver le pouvoir d’achat, de sauver la France, était ainsi symbolisée. C’est une belle idée. Et plus pragmatiquement, c’est une couleur que personne n’employait, qui était disponible. Comme les nuances ne comptent pas dans les couleurs politiques, le choix est restreint! Toutes les autres étant prises, il ne restait que le jaune et le gris. Mais je crois que le choix de l’orangé, qui aurait dit la même chose –le sauvetage– aurait été plus judicieux, car c’est une couleur qui passe pour sympathique, tonique, joyeuse, c’est la vitamine C (rires). Qu’un mouvement d’opinion fort s’emblématise par le jaune, c’est à la fois courageux et dangereux.» Toutefois, l’historien précise que ses réponses dans l’interview et les significations du jaune évoquées sont ignorées par la plupart des «gilets jaunes»: «Ils n’en sont pas conscients».

Karl Lagerfeld, premier «gilet jaune»

Vu la vidéo de Ghislain Coutard, c’est surtout le côté obligatoire du gilet, à portée de main de tous les conducteurs et conductrices, qui semble avoir joué. Depuis le 1er juillet 2008, le gilet jaune, ou «gilet de haute visibilité» et le triangle rouge sont requis dans les voitures de chaque Français, qui doit l’enfiler dès qu’il «est amené à quitter un véhicule immobilisé sur la chaussée ou ses abords à la suite d’un arrêt d’urgence», selon le code de la route.

Une absence de ces deux éléments entraîne normalement une amende de quatre-vingt-dix euros. Pour le populariser, une campagne de publicité avait même été jusqu’à faire poser Karl Lagerfeld avec le gilet jaune (qui apparemment était un montage Photoshop) et un texte percutant: «C’est jaune, c’est moche, ça ne va avec rien, mais ça peut vous sauver la vie».

Depuis, le gilet jaune s’exporte. Les Belges ont été les premiers à l’utiliser pour des raisons similaires. Lors d’un rassemblement à Bruxelles le 30 novembre, elles étaient 200 à 300 personnes à manifester contre le «carnage social», et demandaient également la démission du Premier ministre Charles Michel. D’autres ont organisé des blocages dès le 16 novembre de plusieurs dépôts de carburant et certains «gilets jaunes» à Lièges souhaitent l’instauration du référendum dans leur constitution.

Une tâche d’huile européenne

Les contestations contre la vie chère touchent également les Pays-Bas et la Bulgarie. Dans ce dernier pays, le plus pauvre de l'Union européenne, les manifestants protestent contre la vie chère. S’ils n’avaient pas de gilets jaunes au départ –mais un vêtement bleu–, la couleur symbolique a commencé à poindre dans les mobilisations, sous un même slogan: «Le peuple contre les partis». Mi-novembre, trente villes bulgares étaient bloquées, tout comme les principaux axes routiers.

Aux Pays-Bas, la situation est plus complexe. Les manifestants estiment que le gouvernement ne «serait pas assez à l’écoute de millions de Néerlandais qui peinent à boucler leur fin de mois», selon Courrier International. Mais des observateurs ont noté que certaines personnes ayant pris part aux manifestations à La Haye, Maastricht ou Nimègue étaient des visages connus des mouvements d’extrême droite et des néo-nazis néerlandais, rapporte Dutch News. En Allemagne, le mouvement a par contre été repris rapidement par des figures d’extrême droite de l’AfD et du mouvement islamophobe Pegida, et oriente ses protestations vers l’immigration. Il ne bénéficie donc pas du mouvement d’ampleur qu’il peut avoir en France et la plupart des observateurs estiment qu’il ne progressera pas. Là-bas, le gilet jaune n’est d’ailleurs obligatoire que depuis le 1er juillet 2014.

Le 6 décembre sur Facebook, Ghislain Coutard ne réagissait pas sur cette migration du symbole qu’il a proposé. Prenant une image d’un Nicolas Sarkozy rieur et désolé pour Macron que les «gilets jaunes» imposés sous sa présidence se retournent contre lui [le post a depuis été supprimé], il se félicitait de son coup d’œil fortuit et de sa vidéo. «Eh oui, j’ai retourné une obligation du gouvernement contre le gouvernement et le gilet jaune triomphera.» Tout un symbole.

Christophe-Cécil Garnier Journaliste à Slate.fr

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