Monde / Culture

N'oublions pas le combat des moines de Tibhirine et de l'évêque d'Oran

Temps de lecture : 6 min

À la demande du pape, dix-neuf religieuses et religieux français assassinés en Algérie dans les années 1990 vont être béatifiés par l’Église catholique ce samedi 8 décembre à Oran.

Une religieuse au monastère de Tibhirine (Algérie), le 28 novembre 2018 | Ryad Kramdi / AFP
Une religieuse au monastère de Tibhirine (Algérie), le 28 novembre 2018 | Ryad Kramdi / AFP

Je me souviendrai toujours de ce 1er août 1996. Ce jour-là, en vacances dans les Alpes, mon journal –Le Monde– me réveille à 5 heures du matin: «Ton ami Claverie a été assassiné hier soir dans son évêché à Oran. Peux-tu nous faire tout de suite un papier?»

Pierre Claverie, 58 ans, religieux dominicain et évêque d’Oran depuis 1981, je l’avais rencontré, et longuement interviewé, deux mois plus tôt à Alger, où il était venu assister comme moi aux obsèques des sept moines assassinés de Tibhirine. En Algérie, cette forte personnalité était très connue, estimée ou détestée pour ses analyses de la guerre civile, son intransigeance vis-à-vis des islamistes, son engagement en faveur d’un islam raisonnable et modéré.

Il a été tué à Oran, le soir du 31 juillet 1996, par l’explosion d’une bombe, à côté de son jeune chauffeur musulman, en rentrant de visite chez ce dernier, une fois arrivé à la porte de son archevêché.

Au service du peuple algérien

Né en 1938 à Bab el-Oued, dans le quartier le plus populaire d’Alger, il vivait la guerre et la destruction physique et morale de son pays comme une tragédie personnelle. Malgré les pressions et les menaces, il refusait de quitter Oran, pour ne pas donner l’impression de céder au terrorisme et de trahir une population algérienne à laquelle il avait lié et consacré sa vie. Il croyait qu’une place était possible, en terre d’islam, pour une petite communauté chrétienne, ouverte et fraternelle.

D’autres prêtres et religieux français, femmes et hommes, installés depuis longtemps en Algérie, le pensaient également, malgré ces années de terreur, et ont comme Pierre Claverie été assasinés –une vingtaine au total en deux ans, entre 1994 et 1996.

Les plus connus sont les sept moines de la trappe cistercienne de Tibhirine, près de Médéa, au sud d’Alger, où les accrochages étaient fréquents entre les islamistes du GIA (Groupe islamiste armé) et l’armée algérienne. Leur calvaire a duré deux mois. Leur enlèvement, dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, leur traque et leur assassinat, le 21 mai, dans des conditions cruelles –ils ont été égorgés et on ne retrouvera leur tête que huit jours plus tard, au bord d’un fossé– compteront parmi les épisodes les plus sanglants de cette autre guerre d’Algérie.

Ce n’est pas le lieu ici de rappeler les polémiques et l’épais mystère qui demeure sur les circonstances de leur mort –un crime du GIA ou une bavure des services secrets algériens?–, ni la tension politique qui s’en est suivie, pendant des années, entre Paris et Alger. On veut ici se souvenir seulement du «martyre» de ces sept moines, qui a été connu –presque du monde entier– grâce à l’excellent film de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux.

Ce 8 décembre, les moines tués seront béatifiés par l’Église catholique à Oran, à l’initiative du pape François, comme le seront Pierre Claverie, évêque d’Oran, et les quatre autres religieux français, des Pères blancs, tués à Tizi Ouzou dans leur presbytère, le 27 décembre 1994, au lendemain de la mort des quatre islamistes preneurs d’otages de l’Airbus d’Air France à l’aéroport de Marseille.

Quatre chrétiens contre quatre «martyrs» de l’islam… Telle est l’arithmétique du crime, ces années-là en Algérie. En frappant, en plein cœur de la Kabylie, un ordre religieux aussi réputé que les Pères blancs, fondé à la fin du XIXe siècle à Alger par le célèbre cardinal Lavigerie, c’est un autre symbole fort de de la présence chrétienne en Algérie, en terre d’islam, que les islamistes armés ont voulu prendre pour cible.

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Au péril de leur vie

À Oran, le 5 août 1996, j’étais présent aux obsèques de Pierre Claverie. Comme je l’avais été, le 2 juin auparavant, à celles des sept moines de Tibhirine, dans la cathédrale Notre-Dame d’Alger.

Devant le cercueil de l’évêque catholique d’Oran, je me souviens de cette jeune femme musulmane aux cheveux très noirs, dont j’ai su le prénom plus tard –Oumelkheir– et qui hurlait sa douleur et sa révolte: «C’est lui, Pierre, mon ami, mon frère, qui m’a appris à aimer l’islam. Qui m’a appris à être la musulmane amie des chrétiens d’Algérie. Moi aussi, je suis une victime du terrorisme, de la barbarie, de la lâcheté […]. Ils ont voulu le faire taire, car son combat contre les intégrismes dérangait. Ils ont voulu le faire taire, mais son message d’amour, de respect des différences, de solidarité et d’humanisme demeurera toujours.»

L’évêque d’Oran, les moines de Tibhirine, les Pères Blancs de Tizi Ouzou, la vingtaine de religieux français, femmes et hommes, assassinés en ces années de folie n’étaient pas des prosélytes en terre d’islam. Ils se voulaient des «témoins de la fraternité», refusaient de céder aux pressions en vue de leur rapatriement venant des autorités algériennes et françaises. Ils ne voulaient pas abandonner le peuple algérien, auprès duquel ils avaient fait le choix de vivre et demeurer, assumant le risque pour leur vie.

Dans les écrits qu’ils ont laissés, les moines de Tibhirine ne voulaient pas être séparés des deux cent mille victimes musulmanes de cette guerre civile. Christian de Chergé, leur supérieur, avait prévenu les objections et les sarcasmes: «Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf ou d’idéaliste. Ce reproche est fréquemment adressé à toute tentative de rapprochement entre chrétiens et musulmans», peut-on lire dans Nos vies sont déjà données!, de Thomas Georgeon et Christophe Henning.

La tombe de Christian de Chergé au monastère de Tibhirine (Algérie), le 28 novembre 2018 | Ryad Kramdi / AFP

Au fantasme, opposer les valeurs catholiques

Aujourd'hui, en Algérie, les chrétiennes et chrétiens sont encore moins nombreux –environ 2.000– et encore plus discrets. Au Proche-Orient, la minorité chrétienne ne cesse de décroître et d’émigrer. Celle d’Irak et de Syrie a été persécutée par Daech.

Sur le sol français, dans la vague des attentats islamistes de 2012 (affaire Merah) à 2016, un autre prêtre, Jacques Hamel, a été égorgé à l’autel où il célébrait la messe par deux jeunes islamistes, le 27 juillet 2016 à Saint-Étienne de Rouvray (Seine-Maritime).

Dans ces conditions, la question de Tibhirine demeure: où en est le dialogue entre les deux religions que sont l’islam et le christianisme? En vingt ans, de 1996 à 2016, la montée de l’islamisme a radicalement changé l’environnement et les conditions de la relation entre les deux communautés.

Officiellement, le cap n’a pas changé pour les Églises de toute confession. Il demeure au dialogue avec un islam, lui-même désemparé par une violence qu’il n’a pas non plus vu venir, ni pu prévenir.

Dans l’espoir de jours meilleurs, les chrétiennes et chrétiens présents en terre d’islam comptent toujours sur leurs paroisses, leurs écoles, leurs instituts, leurs centres de santé ou d’alphabétisation, qui accueillent une population très majoritairement musulmane et le plus souvent démunie. Les organismes de recherches et d’études, appartenant aux religieux dominicains du Caire et de Jérusalem ou à l’Institut catholique de Paris, qui organise des cours de formation pour les imams français, conservent du prestige, attirent des personnalités des mondes intellectuel, politique et médiatique.

Mais on ne peut plus se cacher que le dialogue islamo-chrétien, autrefois si original et prometteur, passe désormais dans certains milieux –surtout à droite et à l’extrême droite– pour incongru, coupé de la réalité, naïf et angélique. En plaidant fortement pour un accueil large des personnes réfugiées, y compris musulmanes, le pape François contribuerait par exemple à l’endormissement de «la méfiance légitime des Européens vis-à-vis de l’islamisation progressive du continent», comme écrit l’essayiste Laurent Dandrieu de Valeurs actuelles, qui dans son brûlot Église et immigration, le grand malaise condamne l’«idolâtrie de l’accueil» du pape et des progressistes.

La peur d’une éventuelle islamisation de l’Europe est devenu le sujet le plus rabâché de la presse d’extrême droite et des sites catholiques intégristes. Des sites qui abondent en analyses et descriptions apocalyptiques fantasmée des conséquences du «grand remplacement», de l’arrivée massive de migrantes et migrants musulmans, et de la «submersion» du Vieux Continent.

Face à une telle menace, la «lâcheté» du pape, de la communauté chrétienne de gauche et des organisations humanitaires serait un acte de haute trahison: le christianisme étant la racine et le ciment de la civilisation européenne, l'Église et le pape se comporteraient comme les fossoyeurs de l’identité et de la culture occidentales!

C'est là un acte d’accusation très grave. On devrait pourtant se garder d’oublier que les valeurs qui fondent l’Europe et la mission de l’Église catholique (universelle) sont précisément l’accueil du prochain, quelqu’il soit, hors des frontières de la seule nation. C’est ce message que voulaient aussi faire entendre les chrétiens assassinés, il y a vingt ans, en Algérie et prochainement béatifiés à Oran, précisément pour chasser les démons et réveiller leur souvenir.

Henri Tincq Journaliste

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