Politique

Le mouvement des «gilets jaunes» n'a pas d'équivalent sous la Ve République

Temps de lecture : 6 min

La contestation actuelle du pouvoir est unique. Sans leaders, incontrôlable, elle porte en germe la remise en cause violente des institutions.

Des «Gilets jaunes» sur les Champs-Elysées, le 1er décembre à Paris. | AFP
Des «Gilets jaunes» sur les Champs-Elysées, le 1er décembre à Paris. | AFP

La crise à laquelle Emmanuel Macron est confrontée a-t-elle un équivalent sous la Ve République? Depuis la mi-novembre, les «gilets jaunes» ont mis la France en ébullition. Parti d'une contestation de la hausse des taxes sur les carburants, et spécialement le gasoil, qui entamait encore le pouvoir d'achat des populations modestes les plus éloignées des services publics et des centres de consommation (les grandes surfaces), le mouvement s'est rapidement emparé d'une palette de revendications hétéroclites. Et parfois contradictoires. Il n'en demeure pas moins qu'il reflète un malaise profond sur lequel tous les partis d'opposition tentent de surfer et de capitaliser.

La contestation des «gilets jaunes» de 2018 peut-elle être rapprochée du mouvement de 1995 contre la réforme des régimes spéciaux de retraite? C'était un 15 novembre! Le Premier ministre, Alain Juppé, présente alors un plan de rigueur qui concerne la Sécurité sociale, les retraites, les dépenses de l'assurance maladie, les tarifs hospitaliers et les allocations familiales. Globalement, la presse voit plutôt ces réformes d'un oeil favorable. Les syndicats, hormis la CFDT, ne l'entendent pas de cette oreille.

Trois semaines de grève dans les transports, plusieurs journées de manifestations massives, dont une rassemblant, selon les estimations, de un à deux millions de personnes dans toute la France, ont finalement raison d'une partie de la réforme. Juppé lâche du lest: le volet touchant les régimes spéciaux est abandonné. Le reste sera adopté par ordonnance. Les «gilets jaunes» ont-ils une filiation avec 1995? Pas vraiment. Il y a vingt-trois ans, Jacques Chirac avait été élu président de la République sur le thème central de la «fracture sociale», six mois avant le plan Juppé et le changement de cap radical qui privilégiait la lutte contre les déficits.

Macron est-il passé de la constance à l'entêtement?

Rien de cela en 2017. Macron n'a pas été élu sur la fracture sociale mais sur un souhait implicite de régénération politique. Ce souhait a provoqué une explosion du cadre politique ancien dont la matérialisation la plus probante a été l'élimination au premier tour de la présidentielle des représentants des deux formations qui ont alterné au pouvoir depuis le début de la Ve République: François Fillon pour Les Républicains et Benoît Hamon pour le Parti socialiste. A contrario, le second tour du scrutin a opposé un candidat «de gauche et de droite» qui n'avait jamais fait de politique avant d'être appelé au gouvernement par François Hollande et une candidate, championne d'une extrême droite qui n'est jamais retournée aux affaires depuis la chute du régime de Vichy.

Mieux encore, le chef de l'État applique à la lettre le programme sur lequel le candidat Macron a été élu. Pas de revirement, pas de changement de cap. L'opinion lui a même reconnu cette constance pendant plus d'une année, lui laissant le «bénéfice du doute» devant les résultats qui se faisaient attendre. Et c'est précisément cette constance, analysée maintenant par cette même opinion comme de l'acharnement ou de l'entêtement, qui lui est reprochée et qui nourrit un rejet confinant parfois à la haine viscérale et irrationnelle.

La protestation de 1995 avait un cadre bien défini et des chefs de file qui l'étaient tout autant. La contestation des «gilets jaunes» avait un point de départ précis attaché au pouvoir d'achat qui s'est noyé dans un flot revendicatif de mesures antagonistes culminant autour de la démission de Macron et de la dissolution de l'Assemblée nationale. Et après trois semaines de lutte où l'on parle beaucoup moins du blocage des ronds-points ou des zones commerciales et beaucoup plus des violences inouïes et incontrôlées qui ont émaillé la manifestation du 1er décembre, à l'Arc de triomphe et dans le quartier des Champs-Élysées, à Paris, les «gilets jaunes» n'ont toujours pas de leaders reconnus, de porte-paroles acceptés par tout le mouvement.

Complotisme, rumeurs, fakenews... et revendications

Ils ont du mal à s'incarner comme si le dialogue nécessaire pour trouver des solutions et ouvrir la voie d'une sortie de crise pacifique n'était plus à l'ordre du jour. L'a-t-il été, du reste, à un seul moment, depuis le lancement de la contestation? Pas sûr! D'autant que deux figures emblématiques du mouvement –Maxime Nicolle, alias «Fly Rider», et Eric Drouet– s'expriment surtout sur Facebook, en se faisant les porte-voix d'un complotisme inquiétant et en relayant rumeurs et fakenews.

Le rapprochement peut-il se faire alors avec Mai 68? Parti d'une contestation étudiante venue de Nanterre autour d'une histoire de mixité de dortoir dans la cité universitaire, le mouvement portait en germe un désir de libération des moeurs d'un société corsetée et un souhait de donner accès au plus grand nombre, donc aussi à la classe ouvrière, selon la terminologie marxiste, aux fruits de la croissance. On était alors dans la dernière ligne droite des Trente Glorieuses.

Les syndicats, CGT en tête, étaient encore puissants. La centrale ouvrière intimement liée au Parti communiste pouvait alors enclencher un vaste mouvement avec l'espoir d'être suivi et de pouvoir l'encadrer strictement malgré les tentatives de débordement des organisations gauchistes, essentiellement étudiantes et enseignantes.

Mai 68 avait des leaders reconnus... sans Facebook

Cette composante-là du mouvement avait aussi des leaders –Daniel Cohn-Bendit, Alain Geismar et Jacques Sauvageot– qui ne conversaient pas sur Facebook (qui n'existait pas) mais qui bénéficiait d'une vraie reconnaissance. Dans les rues, les manifestants scandent «Dix ans, ça suffit» à l'endroit du président de la République. Le général de Gaulle est arrivé au pouvoir en 1958.

Après de longues semaines de grève (il y aura sept à huit millions de grévistes au point culminant, soit plus de la moitié des salariés) et de paralysie économique du pays où la pénurie d'essence fut une des images les plus médiatiques de l'époque –on ne parlait pas de taxe carbone et la défense de l'environnement n'était pas la préoccupation dominante–syndicats et gouvernants signent les Accords de Grenelle, le 27 mai 1968.

Le Smig (salaire minimum interprofessionnel garanti), ancêtre du Smic, est augmenté de 35%, en atteignant trois francs de l'heure, soit environ trois euros soixante en valeur de 2018. Les salariés vont découvrir progressivement la semaine de quarante heures. Cependant, les grèves se poursuivent car les conclusions de Grenelle ne font pas l'unanimité. Trois jours après leur signature, le 30 mai, de Gaulle dissout l'Assemblée nationale et un mois plus tard, son parti, l'UDR (Union pour la défense de la République) fait un triomphe: 293 sièges sur 378.

La grève des mineurs de 1963 avait duré trente-cinq jours

Faut-il alors remonter plus loin encore dans le temps? En 1963, avec la grève des mineurs. Quelques années avant, la France s'est engagée dans un plan de récession charbonnière qui conduira à une baisse de la production, puis des effectifs, et à la fermeture progressive de puits. Au début 1963 –on est au coeur des Trente Glorieuses–, les négociations salariales avec les Charbonnages de France échouent. Les syndicats (CGT, FO et CFTC) enclenchent un mouvement de grève, le 1er mars, qui touche le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais. Le lendemain, de Gaulle signe l'ordre de réquisition des mineurs.

La presse communiste fustige la méconnaissance du monde ouvrier dont fait preuve le chef de l'État. Les mineurs, eux, n'obéissent pas aux réquisitions. Le mouvement de grève va durer trente-cinq jours. Un immense élan de solidarité de l'opinion va accompagner les mineurs du nord de la France qui réclament une hausse de 11% des salaires. Après la nomination d'un comité des sages, un accord salarial est trouvé (+6,5%, puis un échelonnement jusqu'en 1964), une quatrième semaine de congés payés (étendue au secteur privé) accordée. Mais, dès lors, la fin du charbon est programmée.

Ce rapide examen historique montre que le mouvement des «gilets jaunes» n'a pas d'équivalent sous la Ve République. Les syndicats y sont absents, les partis politiques aussi même si les mouvements populistes de droite et de gauche s'appliquent à faire de la récupération, en espérant en tirer un profit électoral. De plus, syndicats et partis n'ont plus du tout la même audience qu'en 1963, qu'en 1968, voire même en 1995. Quant à la situation économique et sociale, elle est à mille lieux de celle de la fin des années 1960.

Recoller la France qui gagne et la France qui perd

Fort de ce constat, Macron s'est engagé au pas de charge dans les réformes. Ainsi, il a fait passer la réforme du Code du travail, puis la réforme de l'entrée dans l'enseignement supérieur avec ParcourSup et la réforme ferroviaire. À chaque fois, il a eu raison des oppositions politiques à l'Assemblée nationale et syndicales face aux manifestations et aux grèves. Parfois très longues.

Il pensait sans doute que ça passerait aussi pour la hausse de la taxe carbone. C'est sans doute sa première grosse erreur psychologique. Il était trop sûr de lui. Il n'a pas su mesurer assez vite que l'accumulation de plusieurs décennies et plus récente, de son fait, de rancoeur et de colère allait éclater d'un coup. Aura-t-il le temps de recoller ensemble la France qui gagne, celle qu'il célèbre, et la France qui perd, objet de moins d'attention?

Olivier Biffaud Journaliste

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