Société / Culture

En Corse, Napoléon s’est fait détrôner par Pasquale Paoli

Temps de lecture : 10 min

Figure historique en France, Napoléon est loin d’être prophète en son île natale où l’on admire plus souvent Pasquale Paoli, le père de la nation corse. Après des décennies d’opposition, l’intelligentsia locale cherche à réconcilier les deux hommes.

Peinture de Napoléon (1805) via Wikimédia CC License by / Portrait de Pascal Paoli (avant 1851) via Wikimédia CC License by | Montage Slate.fr
Peinture de Napoléon (1805) via Wikimédia CC License by / Portrait de Pascal Paoli (avant 1851) via Wikimédia CC License by | Montage Slate.fr

«Général, je naquis quand la patrie périssait. Vingt mille Français vomis sur nos côtes, noyant le trône de la liberté dans les flots de sang, tel fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper mes regards… Vous quittâtes notre île et, avec vous, disparut l’espérance du bonheur.» Dans Les Exilés, court-métrage sorti en 2015, l’acteur Jérémy Alberti, en uniforme français, prononce ces mots à genoux. Debout, retirant la pointe de son épée de la joue du jeune Bonaparte, trône Pasquale Paoli, vivant au milieu des cadavres laissés par la bataille de Ponte Novu, celle qui scelle la victoire de la France sur la Corse, le 9 mai 1769.

Cette rencontre rêvée sur le champ de bataille n’a jamais eu lieu, mais ces phrases ont bien été écrites par Napoléon Bonaparte, alors fervent défenseur de la nation corse. «Cette lettre datée de juin 1789 m’a donné envie de faire un film, explique le réalisateur, Rinatu Frassati. Quand il était lieutenant en second en Bourgogne, Bonaparte ne pensait qu’à une chose: rentrer en Corse. Il voulait devenir le nouveau Paoli. En plus de ça, il avait l’ambition dingue d’écrire un grand livre, une grande histoire de la Corse.»

Une lettre et une ambition qui mettent à mal les représentations habituelles de Napoléon et Paoli sur l’île. «On a toujours l’impression que Paoli, c’est le nord de la Corse et Napoléon, le sud, surtout Ajaccio, reprend Frassati. On a l’impression que Napoléon s’est rangé du côté des Français alors que Paoli est l’icône nationaliste. C’est les clichés qu’on a, mais on commence à les mettre en pièces. Napoléon a une histoire et une personnalité beaucoup plus complexe.»

Paoli, d’exilé à idole de la liberté

Réconcilier les deux légendes, c’était le projet d’un symposium, organisé à Bastia le 16 novembre, événement le plus récent d’une série de travaux universitaires initiés par la collectivité territoriale de Corse dès 2014. «Le projet reçoit un accueil très enthousiaste du côté des collectivités locales et des acteurs de terrain, affirme l’organisatrice de la rencontre, Marie-Noëlle Acquaviva. Tous ont bien compris qu'il s'agit là d'un projet de valorisation des territoires qui pourrait modifier le paysage économique de la Corse.»

Parmi les intervenants, on retrouve Jean-Dominique Poli, maître de conférences, co-responsable scientifique du projet «La guerre de la liberté et la complémentarité de Pascal Paoli et Napoléon Bonaparte». «La famille Bonaparte a adhéré à la cause nationale corse grâce à Pasquale Paoli, démarre-t-il, unifiant les deux icônes avant même la naissance du futur empereur. Ils quittent Ajaccio pour Corte. Le père de Napoléon, Carlu, combat dans les armées de Paoli, suivi par sa femme, Letizia. Ils sont tous les deux à Ponte Novu pendant la bataille. Letizia est alors enceinte de Napoléon de six mois.»

La victoire française met fin à l’indépendance de la Corse, prise sur Gênes en 1755. Les Paolistes défaits ont le choix: suivre leur leader dans son exil en Angleterre ou se rallier au nouveau maître français. Les Bonaparte optent pour l’allégeance. «Charles met les bouchées doubles, s’amuse Poli. Comme il s’est battu avec Paoli, il montre bien qu’il est un fidèle. Il veut faire oublier son passé.» Cette ostentation, cet arrivisme, le jeune Napoléon a du mal à les comprendre.

En parallèle, les sept enfants Bonaparte ne sont pas élevés comme des Français. «Ils gardent leurs convictions patriotiques, nuance Poli. Les récits qu’ils racontent à la maison vont former le jeune Napoléon et ses frères. Leur mère, en particulier, raconte les histoires héroïques de Paoli, tout en prenant officiellement le parti du nouveau pouvoir, en recevant des dignitaires français à la maison Ainsi, lorsque Napoléon, profitant du poste de son père, part recevoir une éducation militaire à Brienne, il ne parle même pas français. À l’école, il se retrouve au milieu des enfants d’officiers qui ont battu les Corses, qui le traitent avec mépris, comme un fils de traître et de vaincu. C’est dans ce contexte-là qu’il rédige des textes violents et revanchards, comme la lettre précitée.

«Pasquale Paoli, c’est l’idole de la liberté. Les Corses paraissent comme étant à l’avant-garde de la liberté.»

Jean-Dominique Poli, maître de conférences

Le rapport à la France de Bonaparte se transforme à la Révolution. Le régime militaire quitte la Corse et le jeune Napoléon est conquis par les idéaux révolutionnaires. «Il participe à chasser les fonctionnaires français de Corse, s’étonne Poli. Il est totalement en adhésion avec ce tremblement de terre politique qui redonne sa liberté à la Corse, mais dans la France nouvelle.» De surcroît, les révolutionnaires, inspirés par les idées de Paoli, permettent à son héros de retourner sur l’île.

«On ne mesure pas bien l’importance de Paoli à l’époque, relate l’expert. Pour nous, il se résume au défenseur de l’indépendance corse. Mais il a surtout mis en place une pensée politique, fondée sur le républicanisme antique. Il a réfléchi à comment remplacer la tyrannie monarchiste par une autre façon de penser la législation. C’est pour ça que Jean-Jacques Rousseau dit dans le Contrat social que se passe en Corse un événement essentiel.»

Le passage obligé de Paoli par la France s’apparente à un triomphe. Il est reçu à l’Assemblée nationale, par Lafayette, par Robespierre et est nommé commandant de l’île par Louis XVI. Dans les rues, les Français acclament Pasquale Paoli. «C’est l’idole de la liberté, s’exclame Poli. Les Corses paraissent comme étant à l’avant-garde de la liberté. Sa pensée et son action se réalisent avec la Révolution française. Napoléon dira à la fin de sa vie qu’il a pris racine dans une première révolution, celle de la Corse.»

Orezza, la Sardaigne et Marseille

Acclamé à Macinaghju le 14 juillet 1790 par une liesse délirante, Paoli croise pour la première fois le chemin de Napoléon le 9 septembre suivant, lors de la consulte d’Orezza où il devient président de l’assemblée électorale, du nouveau Conseil général et commandant général des gardes nationaux.

Également participant au symposium, l’historien Antoine-Marie Graziani prend le relais. «Paoli ouvre la réunion avec un grand discours. Il est acclamé. Il s’agit là d’un des rares moments de quasi-unanimité des Corses et en tout cas du parti patriote.» En somme, Paoli promet ne pas abandonner les valeurs qui furent celles de la Corse sous son généralat mais souhaite «profiter des circonstances» qui ont fait évoluer le gouvernement de la France. Si Paoli rentre chez lui, c’est parce qu’il est convaincu de la possibilité d’une forme d’autonomie. Durant son discours, il sépare bien la nation corse, «la nôtre» et «la française». Il distingue ses «compatriotes» corses et «ses confrères» français.

Comme les autres, Bonaparte adhère à tout ce qui est dit. À en croire les écrits de ses frères, Joseph et Lucien, Napoléon entretiendrait dès lors une relation privilégiée avec Paoli. «Dans la réalité, ils se sont très peu rencontrés, balaie Graziani. Paoli est à ce moment-là quelqu’un de malade. Il se retire pendant des mois en Balagne, auprès de sa sœur. Joseph a raconté beaucoup de pipeau, Lucien est allé jusqu’à inventer qu’il était le secrétaire de Paoli de 1791 à 1793. Napoléon n’a jamais prétendu ce genre de choses.»

Jean-Philippe Ricci en Pasquale Paoli, dans Les Exilés | Capture d'écran

À son retour en Corse, le vieux général a 65 ans, Bonaparte seulement 20. À la fameuse lettre de 1789, la réponse fut celle d’un vieil homme un peu gêné à un gamin dont il veut calmer les ardeurs. Peut-être à raison, car lors de Pâques 1792, Napoléon, alors lieutenant de la garde nationale à Ajaccio, ordonne de tirer sur la foule. «Il y a dix morts, développe Graziani. On demande à Paoli de faire traduire Napoléon en cour martiale. Mais le mort du côté des gardes nationales est un cousin d’un de ses proches.»

Bonaparte se défend auprès de l’envoyé de Paoli. Il explique avoir voulu empêcher un événement semblable à la cuccagna bastiese, une émeute liée à la constitution civile du clergé. «En 1791, une partie de la foule attachée à l’ancien évêque s’est révoltée. Paoli est entré dans Bastia avec 3.000 hommes pour punir les Bastiais. La troupe était logée par la population. En avril 1792, il se passe la même chose à Ajaccio. Est-ce que Napoléon a anticipé le mouvement ou est-ce du domaine du phantasme? Quoi qu’il en soit, il n’a pas été puni.»

Néanmoins, la méfiance de Paoli à l’égard des Bonaparte grandit. Ainsi, en septembre 1792, alors que Joseph Bonaparte se présente aux élections de la Convention, Paoli envoie des candidats qui empêchent une victoire annoncée. «Le contrat entre les Bonaparte et Paoli se rompt à ce moment-là. Ils ne deviennent pas adversaires, mais n’en sont pas loin.»

C’est parce que Napoléon ne sera jamais le chef de la nation corse, le nouveau Paoli, qu’il devient plus tard l’empereur des Français.

Le lien se brise totalement à l’hiver 1793, après l’échec cuisant de l’expédition de Sardaigne, à laquelle Napoléon prend part. En 1792, Paoli est également devenu chef des armées en Corse. Les ravissements des pleins pouvoirs font vite place à la colère, quand ses troupes lui sont retirées pour être envoyées conquérir l’île voisine. L’opération est un désastre et Lucien Bonaparte dénonce Paoli comme le grand fautif. En réaction, les paolistes saccagent la maison de famille d’Ajaccio.

Le 11 juin 1793, les Bonaparte embarquent dans un bateau direction Marseille, pour le premier véritable exil de Napoléon, qui ne verra plus jamais son héros de jeunesse. «L’opposition entre Paoli et les Bonaparte n’est que circonstancielle, assure Graziani. Avant le tournant terroriste de la Révolution, il n’y aucune opposition entre eux. Napoléon ne choisit la Terreur qu’à cause des circonstances.» Finalement, c’est à ce moment-là que Napoléon devient français. C’est parce qu’il ne sera jamais le chef de la nation corse, le nouveau Paoli, qu’il devient plus tard l’empereur des Français.

Construire un isthme

La Terreur, Paoli s’en détourne et fait appel à la Couronne britannique. La Corse déclare son indépendance vis-à-vis de la France et devient le royaume anglo-corse. L’île a alors le statut d’État-client de la Grande-Bretagne avant une reconquête française définitive le 19 octobre 1796. Écarté par Londres, Paoli est déjà parti pour son second exil anglais un an plus tôt. Il meurt en 1807, alors que Napoléon est au sommet de sa gloire.

«On ne connaît pas la réaction de Napoléon à la mort de Paoli, se désole Graziani. On sait en revanche qu’il avait essayé de le faire revenir. Entre 1799 et 1801, il a fait rentrer de nombreuses personnalités ayant fui la Révolution. Il se disait que ce serait un gros coup de récupérer Paoli, parce qu’il connaissait l’affection des Corses pour lui. Sauf que Paoli a dit non. Napoléon a été très déçu.»

Par la suite, la politique de l’empereur en Corse fait face à de grandes oppositions. Après avoir mis les deux départements hors-la-loi, Napoléon place le gouvernement de la Corse aux mains des militaires, qui commettent des exactions. Tout ce qu’il combattait étant jeune. Beaucoup le haïssent, d’autres le soutiennent. «Des Corses l’accompagnent pour aller à Waterloo, révèle Jean-Dominique Poli. À ce moment, les Corses se soulèvent dans le Fium’Orbu pour soutenir Napoléon, contre la monarchie. Il n’y a pas eu de soulèvement aussi violent ailleurs.»

Portrait de Pasquale Paoli par W. Beckey, 1810 | Wikimédia

Après leurs morts, Napoléon et Paoli sont tous deux utilisés par les Corses dans leur démarche de résistance culturelle face à la France. Comme on regrette souvent les dirigeants précédents à la lumière des déceptions du gouvernement actuel, Napoléon est à la mode sous Louis-Philippe, avant d’être célébré par son neveu, Napoléon III. Après le Second Empire, la Troisième République récupère l’image de Napoléon pour en faire un personnage clé du nationalisme français, lors de la guerre contre la Prusse, puis en 1914-1918.

En 1921, pour le centenaire de son décès, l’empereur fait l’objet de commémorations très suivies à travers l’île. «L’opposition à Napoléon est une affaire récente, observe Antoine-Marie Graziani. Ça commence autour des années 1970 et 1980, quand Paoli redevient le personnage central de l’histoire de la Corse.» Poli abonde: «À ce moment-là, il faut à tout prix sauver Paoli. On oppose le Paoli progressiste à Napoléon, le tyran, le fils du collabo. On accentue la répression. C’est une image très violente».

Personnages aux images modelées au gré des opinions et des époques, Paoli et Napoléon sont aujourd’hui perçus de manière moins manichéenne, plus objective. «Le projet Paoli Napoléon va proposer une cartographie des lieux emblématiques du XVIIIe siècle, conclut Marie-Noëlle Acquaviva. Il est prévu de valoriser les sites concernés du point de vue patrimonial et de mettre en valeur toutes les ressources créatives et productives. Cela permettra de faire des offres d'excellence en matière de divertissement culturel, tout en assurant une promotion des différentes productions.» Pour que deux siècles plus tard, la Corse profite encore des deux étoiles de son histoire.

Thomas Andrei Journaliste

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