Politique / Monde

Les Démocrates américains à gauche toute

Temps de lecture : 7 min

Les élections de mi-mandat ont révélé de nouveaux visages du Parti démocrate, signe encourageant de renouvellement. Elles ont aussi confirmé une tendance surprenante: un retour du socialisme.

Des membres du parti Democratic Socialists of America protestent contre un rassemblement de l'alt-right, le 5 août 2018 à Berkeley (Californie). | Amy Osborne / AFP
Des membres du parti Democratic Socialists of America protestent contre un rassemblement de l'alt-right, le 5 août 2018 à Berkeley (Californie). | Amy Osborne / AFP

La ruse aurait pu prendre. À vrai dire, la recette a été largement éprouvée. En difficulté dans les sondages, le candidat républicain Jackson Miller avait décidé de lancer une dernière banderille et de faire imprimer une affiche choc –à 10.000 exemplaires– afin de marquer les esprits.

Sur un fond rouge écarlate s’étalaient ainsi les visages de Marx, Engels, Lénine, Staline, Mao Zedong et… Lee Carter, son adversaire socialiste. Manque de bol, la formule ne prend plus et Lee Carter, 31 ans, membre du parti Democratic Socialists of America (Socialistes démocrates d'Amérique, DSA), a été largement élu le 7 novembre à la Chambre des délégués de l’État de Virginie.

Il faut dire que la fameuse «peur rouge» (red scare), qui a traversé le pays durant tout le XXe siècle, n’est aujourd’hui plus de mise. Les enquêtes d’opinion sont unanimes. 61% des jeunes Démocrates auraient ainsi «une vision positive du socialisme». Aussi surprenant que cela puisse paraître, dans le pays, on se remet à lire Marx. «Il y a un vrai engouement en ce moment, confirme Eli Zaretsky, professeur d’histoire à la New School de New York et auteur de Left, essai sur l’autre gauche aux États-Unis. Marx est le premier à avoir pensé le capitalisme comme un système social complet, totalement intégré, et pas seulement comme un système économique. Il a également pointé le fait que c’était un système qui exploitait les travailleurs, qui créait des inégalités énormes. Voilà pourquoi on retourne à Marx, on y lit une critique globale du capitalisme».

Les millennials prennent le pouvoir

Mais il ne s’agit pas simplement de curiosité intellectuelle, de nombreuses candidates et candidats ont ainsi pu se faire élire en se revendiquant ouvertement socialistes. Ainsi de la nouvelle coqueluche des médias américains, Alexandria Ocasio-Cortez, 29 ans, élue députée à New York et également membre de DSA. La jeune femme a mené une campagne brillante sur des thèmes qui auraient pu paraître saugrenus il y a seulement quelques années: sécurité sociale pour tous, gratuité de l’université, salaire minimum garanti, taxation des plus riches, régulation de Wall Street et «Green New Deal». L’organisation socialiste DSA est passée en deux ans de 5.000 à 50.000 adhérents. «J’ai attendu ça toute ma vie !» s’enthousiasme Dan La Botz, militant historique de DSA.

«Il y a un aspect générationnel dans ce retour du socialisme, tient à rappeler Christophe Deroubaix, journaliste et auteur de L’Amérique qui vient. Le mot est aujourd’hui plus populaire que le mot “capitalisme” chez les millennials, ceux qui ont moins de 35 ans. Pour une raison simple: les premiers millennials sont nés en 1982, ils sont enfants lors de la chute du mur de Berlin, tout ça c’est de l’histoire pour eux, il n’y a plus d’association entre le mot socialisme et l’expérience soviétique».

S’il y a là un effet de génération incontestable, rompant avec de longues années de red-baiting («chasse aux rouges») liée au communisme et à la Guerre froide, il se double de l’impact de la crise économique de 2008, véritable tournant dans la vie politique et sociale américaine.

«Les premières victimes de la crise de 2008 sont les millennials, ajoute Christophe Deroubaix. C’est le seul groupe à ne pas avoir retrouvé le niveau économique et social d’avant la crise. On a du mal à se loger, on ne peut pas devenir propriétaire. On fait face à une sorte de déclassement générationnel. Il faut ajouter à cela le fait que la plupart des jeunes gens sont lourdement endettés pendant leurs études et ne trouvent pas d’emploi à la hauteur de cet investissement. La dette étudiante aux États-Unis est estimée à 1.250 milliards. C’est vertigineux. Pour un bac+5, il faut compter entre 10-12.000 dollars par an pour les universités les plus humbles et 25.000 dollars pour celles de l’Ivy League. Vous multipliez ça sur cinq ans, c’est colossal. Alexandria Ocasio-Cortez, qui vient d’être élue, continue par exemple de rembourser son prêt étudiant.»

La fin de l’exception américaine

En 1906, l’économiste allemand Werner Sombart publiait un essai qui allait passer à la postérité et devenir une référence: Pourquoi le socialisme n’existe pas aux États-Unis?. Selon Sombart, le socialisme ne pouvait s’implanter véritablement aux États-Unis car les travailleurs étaient majoritairement favorables au capitalisme. Ils raisonnaient en termes d’ascension sociale et d’amélioration individuelle, et n’aspiraient qu’à quitter leur classe et non pas à l’investir collectivement. S’est ainsi forgée l’idée d’un «exceptionnalisme américain». L’individualisme et l’antiétatisme étant ses deux éléments clés.

Aujourd’hui, tout cela semble battu en brèche. Le rêve américain a du plomb dans l’aile et avec lui s’évanouit la croyance dans le capitalisme. «Nous sommes à un moment de l’histoire américaine où les critiques du capitalisme deviennent mainstream, explique la Démocrate Nomini Konst, soutien de Bernie Sanders. Les plus jeunes comprennent que la surconsommation n’est plus viable. Ils ont vu leurs parents déclarer banqueroute. Ils savent que le modèle s’effondre.»

«Occupy Wall Street a mis le sujet des inégalités et de la pauvreté sur la table»

Le mouvement Occupy Wall Street, né en réaction à la crise économique et au sauvetage de nombreuses banques américaines, avait ouvert la voie en accusant ce modèle capitaliste. «Occupy, c’est la matrice, dit Christophe Deroubaix. On peut penser que le mouvement a été un échec mais en réalité c'est un succès politique et idéologique différé, à retardement. Occupy, dans la société américaine, c’est comme l’aspirine dans l’eau. On a l’impression qu’il n’est pas là mais il est partout. Ses thèmes se sont imposés.»

La politologue Jodi Dean confirme cette idée. «Occupy Wall Street a mis le sujet des inégalités et de la pauvreté sur la table, constate-t-elle. On a commencé à parler des inégalités économiques comme un des sujets les plus importants à traiter. C’est un changement majeur.»

Appel à l'État

Après Occupy, c’est la campagne de Bernie Sanders pour les primaires démocrates qui a pris le relais. «Toutes les propositions de Bernie Sanders sont aujourd’hui majoritaires dans l’opinion publique, observe Christophe Deroubaix, on le voit dans les enquêtes d’opinion. 51% des Républicains soutiennent ainsi l’extension du système de santé. 59% des Américains sont favorables au minimum salarial à quinze dollars. 66% soutiennent la régulation du CO2 et la taxe carbone. 60% sont pour la légalisation de la marijuana. 62% pour une taxe sur les transactions financières».

Bernie Sanders, tout en s’affichant comme un «socialiste démocratique», a longtemps revendiqué le modèle scandinave ou la «French social security», lorgnant ainsi du côté de la social-démocratie. «Pour Sanders, le socialisme c’est le New Deal de Franklin Roosevelt et la Great Society de Lyndon Johnson, explique Dan La Botz, syndicaliste et militant de DSA. La régulation du capitalisme, la relance keynésienne des programmes sociaux.»

«Le candidat démocrate en 2020 fera campagne sur le programme de Bernie Sanders»

On peut également regarder du côté du programme des gauches socialistes européennes des Trente Glorieuses, à savoir l’extension du domaine de l’État-providence. Cet appel à l’État est un changement dont il faut mesurer l’ampleur dans un pays qui a cultivé une longue tradition antiétatiste, ou du moins assigné à la puissance publique un rôle minimal, au profit de la liberté individuelle. Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez ont récemment fait campagne pour une «Federal Jobs Guarantee» ou l’idée que l’État fédéral doit fournir des emplois aux citoyens américains. En d’autres termes, une sorte de droit opposable au travail. Selon de récents sondages, entre 52% et 79% des Américains soutiendraient cette mesure.

On résonne ainsi de plus en plus en termes de droits et de moins en moins en termes de libertés individuelles. Le centre de gravité du Parti démocrate, lui, est en train de se déplacer vers la gauche. «Barack Obama Obama a agi comme un retardateur. Il a retardé le retour de la gauche mais le prochain candidat démocrate en 2020 fera campagne sur le programme de Bernie Sanders, c’est certain» affirme ainsi Christophe Deroubaix.

«Personne n’a jamais été trahi par le socialisme ici»

Il est tentant de faire ici un parallèle avec l’Europe et notamment le Parti travailliste britannique, repris en main par de jeunes militants qui ont porté à sa tête Jeremy Corbyn, représentant l’aile gauche de l’organisation. Pour Dan La Botz, le socialisme démocratique américain regarde du côté de Corbyn mais aussi du côté de Podemos en Espagne, du Bloco de Esquerda portugais, ou bien encore de La France insoumise. «La vraie différence avec l’Europe, c’est que nous n’avons jamais eu de socialiste au pouvoir, ou de gouvernement de gauche, souligne Jodi Dean. Personne n’a jamais été trahi par le socialisme ici, nous pouvons encore y croire.»

Pour Eli Zaretsky, spécialiste de l’histoire de la gauche américaine, le grand défi qui attend la socialisme made in USA est celui de la continuité et de la constance. «La gauche radicale a une longue histoire aux États-Unis depuis le XVIIIe siècle, pointe-t-il, mais on a des poussées de gauche puis tout cela retombe. Le vrai challenge reste celui de s’inscrire dans la durée.» D’ici 2020, on peut compter sur les jeunes élues et élus socialistes pour entretenir la flamme, tout comme, à son corps défendant, sur les errements de Donald Trump.

Fabien Benoit Journaliste et réalisateur de documentaire

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