Parents & enfants / Société

Des témoignages négatifs sur la GPA ne justifient pas d'appeler à sa criminalisation

Temps de lecture : 7 min

Les réseaux conservateurs s'appuient sur des récits d'expériences douloureuses pour dénoncer la GPA. Seulement, cet argumentaire ne tient pas la route.

Rassemblement de la Manif pour tous contre la GPA à Nantes, le 10 mai 2016 | Jean-Sébastien Evrard / AFP
Rassemblement de la Manif pour tous contre la GPA à Nantes, le 10 mai 2016 | Jean-Sébastien Evrard / AFP

«La GPA m’a cassée», peut-on lire en titre d’un article de La Croix, très largement partagé par les milieux conservateurs depuis le 20 novembre dernier. «La GPA est entourée de mensonges», avance quant à lui un article du Figaro publié le 23 novembre.

Ces deux articles ont pour point commun de relater l’histoire de Kelly Martinez, une femme américaine ayant vécu trois expériences extrêmement négatives de gestation pour autrui (GPA). Ce témoignage est issu d’un documentaire intitulé Big Fertility et traduit en français par la Manif pour tous.

La traduction du documentaire ainsi que la publication de ces articles par des organisations conservatrices ne sont pas anodines. Il ne s’agit pas de simplement relater un fait social qui mérite d’être étudié, ou encore d’analyser une expérience négative pour en tirer des conséquences sur la manière dont la GPA doit être organisée, mais plutôt d’une offensive ayant pour objectif de dénoncer la GPA en tant que telle, et de contribuer au combat pour son «abolition».

Notons par ailleurs que quelques recherches sur Kelly Martinez peuvent produire des résultats surprenants. En février 2017, Kelly Martinez donnait une interview pour le journal espagnol El País, dans laquelle elle témoignait: «Les deux premières fois [qu’elle a mené une GPA], j’ai travaillé avec des couples fantastiques.» Comment réconcilier ce témoignage avec ses propos actuels sur le fait que sa toute première expérience de GPA s’est passée «assez mal» et qu’elle a consulté un psychologue pour «l’aider à se reconstruire»?

On ne le saura peut-être jamais. Acceptons pleinement ses propos, en particulier ceux à propos de la troisième GPA, qui l’a beaucoup traumatisée. Les témoignages contradictoires et le contexte de militantisme anti-GPA ne doivent pas aveugler et nous amener à nier entièrement les propos de Kelly Martinez. Comment donc appréhender son histoire? Quelles réponses y apporter?

Expériences traumatiques et prohibition

La GPA peut effectivement constituer une expérience dure pour certaines femmes porteuses, et ce pour des raisons très diverses. Ces témoignages négatifs doivent être attentivement écoutés, étudiés et compris. Il serait scandaleux de les ignorer par simple motivation idéologique.

La prohibition de la GPA peut-elle alors être justifiée? Lire et partager le témoignage de Kelly Martinez doit-il nécessairement nous conduire à promouvoir des lois de criminalisation vis-à-vis de la GPA, comme l’ont fait les milieux conservateurs? On peut en douter.

Les troubles psychologiques seraient-ils soudainement plus graves quand ils proviennent d’une expérience de GPA plutôt que du fait d’un autre métier ou activité?

Un très grand nombre de métiers et activités peuvent conduire à des expériences traumatiques, sans qu’il soit pour autant légitime de les abolir complètement. Les récits absolument tragiques abondent, de personnes qui sont allées jusqu’au suicide pour des raisons liées à leur travail. Le métier de soldat est à ce titre tristement célèbre pour le nombre titanesque de militaires subissant des traumatismes psychologiques lourds suite à des opérations extérieures.

Les témoignages de personnes cassées par leurs expériences dans l’armée sont aujourd’hui de plus en plus nombreux, même si beaucoup continuent de le cacher par peur de stigmatisation. On pourrait citer à titre d’exemple cet article du Monde très poignant sur la vie de Claude, ancien soldat aujourd’hui atteint de stress post-traumatique. Après vingt-cinq ans de service sur divers théâtres de guerre, Claude doit «lutter au quotidien pour ne pas devenir fou». Cet article a-t-il partagé en masse par des réseaux militants qui chercheraient à faire abolir le métier de soldat? Il n’en est rien.

S’il existe un principe selon lequel l’expérience traumatique de certaines personnes au sein d’une activité légitime que l'on interdise cette activité, alors ce principe doit s’appliquer de manière systématique. Il doit s’appliquer en matière de GPA, mais aussi pour l’ensemble des autres métiers où des personnes souffrent psychologiquement du fait de leur travail, et ce sans distinction. Les troubles psychologiques seraient-ils soudainement plus graves quand ils proviennent d’une expérience de GPA plutôt que du fait d’un autre métier ou activité?

Une nouvelle fois, il ne s’agit en aucun cas de nier les expériences traumatiques d’individus, ou même d’atténuer leur importance. Il s’agit simplement de se demander si ces expériences peuvent rationnellement nous permettre de justifier des lois lourdes de prohibition.

État des connaissances scientifiques

Comment se situe l’expérience de Kelly Morgan dans l’ensemble de nos connaissances sur la GPA? S’agit-il d’une expérience représentative de ce que vivent la plupart des femmes porteuses?

Les études existantes tendent à montrer le contraire. Une revue de la littérature conduite en 2005 conclut que «les femmes porteuses rapportent généralement être assez satisfaites de leurs expériences de GPA».

Dans un excellent article académique, l'anthropologue Elly Teman dénonce le biais de beaucoup de travaux de recherche qui, en étudiant la GPA, partent du principe que les femmes porteuses souffriront nécessairement de la séparation avec l’enfant. Elle note que malgré ce biais, les études tendent à infirmer ce présupposé.

Elle donne en exemple une étude en particulier: «Malgré l’influence de ces présupposés culturels sur les catégories utilisées dans la recherche, les conclusions quantitatives de Jadva et collègues ont révélé qu’aucune des trente-quatre femmes porteuses n’ont fait l’expérience de doutes ou de difficultés; que la majorité n’ont pas fait l’expérience de difficultés dans l’année qui suit; que la majorité n’a pas ressenti de lien spécial avec l’enfant.»

Cette étude de Vasenti Jadva et ses collègues révèle que tandis que 65% des répondantes ont déclaré immédiatement après la naissance n’avoir connu «aucune difficulté», ce pourcentage monte à 94% un an plus tard. Même pour les femmes qui ont rencontré des difficultés, ces dernières se sont le plus souvent estompées dans l'année qui a suivi. L’étude a été réitérée auprès des mêmes femmes dix ans plus tard, et aucune participante n’a alors exprimé de regret d’avoir participé à une GPA.

Une revue de la littérature conduite en 2015 note que, malgré la faible envergure des études existantes sur le sujet, «aucune pathologie psychologique sérieuse parmi les femmes porteuses n’a été remarquée».

Dans une étude du contenu de vingt-deux blogs tenus par des femmes porteuses américaines, Nicole Bromfield constate que pour ces femmes porteuses, «la GPA est un travail incroyablement important et bouleversant dont les bloggeuses sont très fières». Les femmes porteuses «ne se voyaient pas comme déshumanisées; plutôt, dans certains cas, elles se voyaient comme super-humaines, parce qu’elles avaient non seulement créé leur propre famille, mais elles avaient aidé à créer des familles pour d’autres.»

Régulation indispensable

Même si les études existantes tendent à montrer que la GPA est une expérience sans problème ou même valorisante pour la plupart des femmes porteuses, il reste indéniable que pour certaines femmes, comme Kelly Martinez, la GPA peut conduire à de grandes difficultés psychologiques. Comment éviter de tels drames? En réalité, un grand nombre de choses peuvent être faites sans avoir à prohiber la pratique.

Le problème, dans l’expérience de Kelly Martinez, tient aux mensonges dont elle a été victime: mensonges à propos du caractère lourd de l’expérience psychologique qu’implique une GPA, mensonges sur les risques physiques et juridiques, mensonges sur le statut légal du premier couple pour lequel elle a conduit une GPA… Il est inacceptable qu’une femme porteuse ne soit pas pleinement informée et consciente des risques auxquels elle s’engage avant qu’elle ne signe, et que la vérité pleine et entière de l’expérience qu’elle s’apprête à vivre soit altérée de quelque manière que ce soit. La GPA doit être régulée de sorte à ce que les femmes candidates à une GPA puissent faire des choix en pleine âme et conscience, sans tromperie.

Une GPA légale et régulée, c’est très précisément ce que proposent les associations françaises militant pour l’autorisation de la technique en France.

La GPA est encore mal comprise par de nombreuses personnes, ce qui peut amener les femmes porteuses à cacher leur choix à leur entourage. La stigmatisation de cette activité doit être combattue, de sorte que les femmes s’engageant dans une GPA puissent bénéficier de tous les réseaux de soutien et d’aide de leurs proches. Il paraît par ailleurs tout à fait normal que les femmes porteuses se voient systématiquement offrir un soutien psychologique professionnel pendant et après leur GPA, pour le cas où elles en auraient besoin.

Kelly Martinez a raison d’arguer qu’une GPA est une expérience qui est tout sauf anodine psychologiquement. Toutes les femmes ne pouvant relever un tel défi humain, une sélection précise des candidates après enquête et délibération doit être effectuée, afin d’empêcher des personnes trop instables de mener une GPA. De telles mesures n'empêcheraient pas l’ensemble des GPA qui s’avèrent problématiques, mais elles permettraient de réduire grandement les risques, dans un contexte où la pratique est légale.

Et une GPA légale et régulée, c’est très précisément ce que proposent les associations françaises militant pour l’autorisation de la technique en France, comme Clara ou l'ADFH.

Les témoignages de femmes porteuses ayant rencontré des difficultés, plutôt que de nous pousser dans le réflexe prohibitionniste saisissant systématiquement les milieux conservateurs, doivent plutôt nous conduire à réfléchir sans cesse à la manière d’organiser la GPA de sorte à protéger l’ensemble des parties prenantes.

Edouard Hesse

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