Monde

Ukraine: Ianoukovitch a gagné, la révolution n'a pas perdu

Anne Applebaum, mis à jour le 10.02.2010 à 13 h 23

L'élection de Viktor Ianoukovitch à la présidence n'est pas une contre-révolution. Du moins pas encore.

Toute révolution donne lieu à une contre-révolution. La Révolution française de 1789 a été suivie du coup d'Etat de Napoléon et de la restauration de la monarchie. Après la Révolution russe, les forces du tsar se sont regroupées pour livrer une sanglante guerre civile.

L'élection de Viktor Ianoukovitch, dimanche, à la présidence de l'Ukraine n'est pas une contre-révolution —du moins pas encore. Pour rappel, Ianoukovitch était le «méchant» de la Révolution orange de 2004. Ex-malfrat et ex-communiste au casier judiciaire non vierge, il s'est présenté à la présidence de son pays cette année-là avec l'appui ouvert du Kremlin et a tenté de remporter frauduleusement le scrutin. Des manifestations de rue ayant eu lieu durant plusieurs semaines, Ianoukovitch s'est finalement retiré, laissant le véritable vainqueur de l'élection, Viktor Iouchtchenko, prendre ses fonctions présidentielles. En Ukraine postsoviétique, il s'agissait de la première élection réellement démocratique.

«Une maison de fous»

Six ans plus tard, en 2010, les choses se présentent tout à fait différemment: Iouchtchenko a très largement déçu ses compatriotes. Les conséquences de la récession en Ukraine sont catastrophiques; de nombreuses décisions difficiles mais essentielles n'ont pas été prises. Le gouvernement ukrainien n'a toujours pas réussi à privatiser des terrains ou à supprimer les subventions datant de l'époque soviétique du budget. Les tensions entre les moitiés ouest et est du pays ne se sont pas apaisées. Et à mesure que la situation empirait, les querelles politiques se sont multipliées, rendant toute réforme impossible. La monnaie nationale, le hryvnia, a perdu la moitié de sa valeur.

La seule constante de ces quatre dernières années, c'est le processus démocratique proprement dit. En effet, l'aspect le plus frappant de cette présidentielle ukrainienne est qu'on ne pouvait vraiment pas savoir qui la remporterait. En ce qui concerne les élections russes, en revanche, seul un mystère subsiste: pourquoi se donnent-ils la peine d'organiser des élections puisqu'on connaît longtemps à l'avance le vainqueur. Six ans après la Révolution orange, la culture politique de l'Ukraine demeure ouverte, imprévisible et intéressante. A tel point que des journalistes russes autrefois reconnus sont partis s'installer à Kiev (la capitale de l'Ukraine) pour exercer leur profession. «La différence entre la politique russe et la politique ukrainienne, a fait remarquer l'un d'entre eux au New York Times, c'est celle qui existe entre un cimetière et une maison de fous.»

L'alternance sera-t-elle possible?

Et le premier bénéficiaire de cette maison de fous n'est autre que celui qu'on considérait au départ comme un voyou: Viktor Ianoukovitch. Depuis la Révolution orange, il y a eu deux élections législatives et une présidentielle; il les a toutes remportées. Les Ukrainiens ne sont pas irraisonnés. Le seul véritable avantage de la démocratie est qu'elle permet au peuple d'écarter les dirigeants qui ne lui plaisent pas. Puisque les diverses coalitions «orange» n'ont pas réussi à mener les réformes attendues, les Ukrainiens ont pleinement exercé leur droit de vote pour les chasser du pouvoir. Qui ne le ferait pas?

Désormais, reste à savoir si Viktor Ianoukovitch respectera son électorat et pérennisera le suffrage universel. Son succès sera facile à mesurer: s'il quitte la présidence le moment venu —comme devraient théoriquement le faire tous les chefs d'Etat–, on pourra dire qu'il aura respecté l'esprit de la Révolution orange. Mais si au terme de son mandat, il tente de s'accrocher au pouvoir par des fraudes électorales, des intimidations à l'encontre de l'opposition et des meurtres de journalistes, on saura alors que la contre-révolution a pris le pouvoir. Et c'est là-dessus qu'il faut le juger. Qu'il essaie d'intégrer l'Otan (il ne le fera pas) ou de se rapprocher de l'Union européenne (ce n'est pas à exclure) sont des questions moins importantes pour l'avenir politique de l'Ukraine que cette question simple: les Ukrainiens pourront-ils le remplacer s'ils désapprouvent ses choix?

Et ses choix seront importants: les Ukrainiens voteront en fonction de leur impression sur la manière dont le pays est gouverné. Les Etats-Unis n'ont pas le monopole de ce slogan: «It's the Economy, Stupid» («Occupe-toi de l'économie, imbécile» Ndt). Dans les mois à venir, le gouvernement ukrainien se préoccupera (et devrait se préoccuper) bien plus de ce que les analystes régionaux appellent la «géo-économie» par opposition à la géopolitique. Les Ukrainiens doivent développer leur relation avec le FMI; à l'est, ils doivent négocier des accords de gaz stables et raisonnables avec leur voisin russe; à l'ouest, ils doivent conclure des accords relatifs aux visas et au commerce avec leurs voisins européens. Les Ukrainiens ont grand besoin de responsables politiques pragmatiques et intelligents, pas d'idéologues. Pour leur bien, nous devons espérer que Ianoukovitch fasse partie de la première catégorie.

Avec l'élection d'un président pro-russe, les grandes questions de toujours demeurent: l'Ukraine sera-t-il un pays «de l'est» ou «de l'ouest»?; sa culture politique ressemblera-t-elle à celle de l'Europe ou de la Russie?; l'Ukraine finira-t-elle par rejoindre les institutions transatlantiques? Mais, pour un temps au moins, elles ont été mises en suspens.

Par Anne Applebaum

Traduit par Micha Cziffra.

Image de une: Viktor Ianoukovitch le 17 janvier 2010. REUTERS/Grigory Dukor

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