Santé / Société

Doit-on empêcher les gens de se suicider?

Temps de lecture : 7 min

Après tout, on pourrait se dire que si quelqu’un veut mourir, c’est son droit.

«L’idée de suicide est l’expression d’une souffrance, d’un conflit intra-psychique dont on n’arrive pas à sortir.» | Andrik Langfield via Unsplash  License by
«L’idée de suicide est l’expression d’une souffrance, d’un conflit intra-psychique dont on n’arrive pas à sortir.» | Andrik Langfield via Unsplash License by

Un homme, couteau sur la gorge, menace de se suicider sur son balcon. Des policiers, prévenus par les voisins, lui tirent dessus avec un Taser pour l’empêcher de mettre fin à ses jours. Cette scène n’est pas tirée d’un film hollywoodien. Elle a eu lieu à Toulouse le 13 novembre 2018. Quelques mois plus tôt, en avril, à Marseille, des policiers avaient tiré, avec un pistolet cette fois, dans les genoux d’un homme afin qu’il arrête de se planter un couteau dans le ventre.

«Il est évident qu’il y a des méthodes plus douces pour bloquer un suicidant», plaisante Jean-Pierre Soubrier, fondateur du Centre de ressources en suicidologie (Cres) et expert de l’OMS pour la prévention du suicide. Mais ces exemples, qui sont «une démonstration des situations les plus extrêmes, nous questionnent sur le fond: jusqu’où peut-on et doit-on aller pour sauver quelqu’un?» interroge le psychiatre et professeur de médecine légale Michel Debout, notamment auteur du livre Le suicide, un tabou français. Pourquoi même devrait-on empêcher le passage à l’acte de ces personnes qui semblent résolues à se donner la mort? Ne devrait-on pas les laisser décider de leur sort?

Un peu plus d’un suicide par heure

Après tout, on pourrait se dire que, si quelqu’un veut mourir, c’est son droit –et s’en tenir là. Car le suicide n’est plus un crime (puni à une époque de la peine de mort). Robert Badinter l’avait bien précisé lors des débats sur la loi Leonetti, en 2008: «La liberté de se suicider? Chacun est libre de disposer de son corps et de sa vie. Le suicide, depuis la Révolution française, n’est ni un crime ni un délit». Certes, «le suicide peut apparaître comme le paradigme de l’acte individuel puisque c’est la mort de soi par soi, mais, comme l’a formulé Émile Durkheim dans son ouvrage Le Suicide, paru en 1897, cet acte répond à des règles sociales et pas uniquement des facteurs individuels», insiste Michel Debout.

C’est pour cela que, même dans les pays où la mort médicalement assistée est autorisée et pratiquée, on ne cesse pas subitement toute action de prévention du suicide. Outre que «la loi dit que l’on doit porter assistance à une personne en danger même lorsque le danger vient d’elle-même», ajoute le médecin psychiatre spécialiste du suicide, il faut avoir à l’esprit que ce geste n’est pas juste le fruit d’une décision individuelle: «Le taux de suicide est le reflet d’un état du lien social».

«Les zones géographiques françaises où il y a le plus de suicides sont celles où l’on reçoit le moins de certificats vides»

Selon une étude qu’il a menée pour la Fondation Jean-Jaurès, en partenariat avec l’Ifop, en février 2016, «20% des Français, quand on les interroge, disent qu’ils ont pensé au moins une fois sérieusement dans leur vie au suicide», énonce Michel Debout. En France métropolitaine, en 2015, le Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDc), de l’Inserm, avait enregistré 9.109 décès par suicide, c’est-à-dire environ 25 suicides par jour. Un peu plus d’un par heure en moyenne, donc. Et encore, cet état des lieux est sous-estimé.

Son directeur, Grégoire Rey, précise qu’il «manque 10% des suicides en France». En cause: un biais que la réglementation récente devrait permettre de corriger. «Dans la remontée d’informations, nous avions des trous en cas de mort violente et d’investigation médico-légale. On pourrait penser que, en cas d’autopsie, on devrait obtenir des informations plus complètes. Mais, jusqu’à un décret de 2017, nous ne recevions pas systématiquement le résultat des autopsies, les médecins ayant déjà transmis un premier certificat de décès, lequel pouvait être vide et non renseigné. Or les zones géographiques françaises où il y a le plus de suicides sont celles où l’on reçoit le moins de certificats vides et non renseignés.»

Il y aurait donc eu en 2015 environ 10.000 suicides, soit une moyenne de 27 par jour. À ces chiffres, il faut ajouter ceux dénombrant les tentatives de suicide. «En 2015, 78.128 patients ont été hospitalisés dans un service de médecine ou de chirurgie après une tentative de suicide», lit-on dans le dernier rapport de l’Observatoire national du suicide (ONS), qui date de février 2018.

Catégories à risque

Les données statistiques sont éclairantes. Elles montrent les «variations à l’échelle populationnelle», poursuit Grégoire Rey. Des différences apparaissent suivant...

  • le sexe: «le décès par suicide touche davantage les hommes que les femmes», signale l’ONS dans son rapport);

  • l’âge: le suicide est la deuxième cause de mortalité pour la tranche d’âge des 15-24 ans et «le taux de suicide est nettement plus élevé chez les personnes âgées, notamment chez les hommes»;

  • l’orientation sexuelle, ainsi que l’indiquait une enquête de l’Institut national de prévention et d'éducation pour la santé (Inpes) en 2014;

  • les catégories socio-professionnelles. «Ce sont les ouvriers qui se suicident le plus, avec des écarts importants par rapport aux cadres.» Autre CSP considérée comme à risque: les agriculteurs. «En général, quand on compare le taux de suicide d’une catégorie à celui de la population générale, on obtient un taux de suicide inférieur car la population générale inclut les inactifs, qui, en proportion, se suicident beaucoup plus, mais pour les agriculteurs il y a bien une surmortalité par suicide», explicite le statisticien. Idem pour les surveillants de prison.

Comme l’écrivent Diane Desprat et Valérie Ulrich, de la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees), dans le rapport de l’ONS, le taux de suicide est «révélateur de problèmes sociaux et économiques, du fait notamment du lien entre chômage, conditions de travail et suicide».

Ainsi, si le taux de suicide a globalement baissé depuis 2000, résume Grégoire Rey, «à la suite de la crise de 2007-2008, on a observé une stagnation: il a moins baissé qu’avant». Et si le taux de suicide parmi les chômeurs a, lui aussi, tendance à baisser en période de crise, c’est en fait logique: le taux de chômage augmente; or «on ne peut pas dire que le chômage provoque le suicide; certes, si on observe la population à un instant t, les chômeurs se suicident plus que les autres catégories de la population, mais le fait d’être dépressif augmente le risque de devenir chômeur», nuance le directeur du CépiDc.

Or la dépression fait partie des facteurs de risque de suicide: «Elle est à l’origine de beaucoup de passages à l’acte, mortels ou non», complète Michel Debout. «On parle alors de causalité bidirectionnelle: être en dépression peut entraîner le chômage et le chômage peut engendrer la dépression», souligne Grégoire Rey. C’est bien pour cela que l’ONS parle de «déterminants multiples» du suicide.

Intentionnalité méconnue

«Si l’on connaît de mieux en mieux les facteurs de risque, les situations suicidogènes et les facteurs de protection, on connaît plus mal les raisons du passage à l’acte, ce qui fait qu’une personne passe à l’acte et pas une autre», déclare le psychiatre spécialiste du suicide. C’est en cela que le suicide reste un acte individuel. «Il y a des facteurs de risque notamment sociaux, comme le chômage, et ils sont vécus par des individus, dans ce cas la personne du chômeur.»

Ce n’est pas pour autant que tous les suicides se résument à une manifestation de libre arbitre. «Il n’y a pas une seule interprétation de l’acte suicidaire. On ne sait pas quelle était l’intentionnalité de celui qui a commis l’acte. Il arrive même que la personne n’ait pas une claire analyse de ce qu’elle veut vraiment. Dire qu’elle voulait mourir n’est jamais qu’une des interprétations possibles», renchérit Michel Debout. Il est en cela rejoint par l’expert en suicidologie Jean-Pierre Soubrier: «L’idée de suicide est l’expression d’une souffrance, d’un conflit intra-psychique dont on n’arrive pas à sortir. Le principal objectif est de sortir de l’angoisse, du trou noir». Mourir apparaît alors comme la seule solution.

«Après une tentative de suicide, rien n’est fini, tout commence»

Seule façon de savoir si les personnes qui ont «survécu» à leur tentative de suicide comptaient réellement mettre fin à leurs jours et ont survécu grâce au hasard, ou si leur geste était davantage un «appel au secours» qu’une envie de mourir: s’intéresser au devenir des personnes qui ont fait une tentative de suicide et au pourcentage de celles qui mourront effectivement en se suicidant, glisse Michel Debout. Et c’est vrai que «la tentative de suicide est le facteur le plus prédictif chez quelqu’un d’un risque de mourir de suicide», plus que de cumuler plusieurs facteurs de risque comme le chômage, la schizophrénie ou l’alcoolisme.

Mais, là encore, il faudrait affiner l’observation: ce n’est pas la même chose si une personne a fait une tentative de suicide à l’adolescence et finit par se suicider à la soixantaine que si le suicide effectif suit la tentative de quelques mois. Et il faudrait aussi s’assurer que les personnes qui ont fait une «TS», comme on le dit, soient ensuite suivies correctement afin de vraiment sauver leur vie. «Après une tentative de suicide, rien n’est fini, tout commence. Quelqu’un qui a tenté un suicide et n’en est pas mort, s’il est négligé, cela majorera sa douleur: il y aura alors un risque de récidive à plus ou moins court terme», appuie Jean-Pierre Soubrier, également président-fondateur du Groupement d’études et de prévention du suicide.

Il faut soigner la dépression existante et analyser la situation. «Il peut y avoir reprise de travail, de vie personnelle et sociale. Et je ne dis pas ça par principe idéologique: c’est une réalité clinique. Il n’y a jamais de fatalité à la disparition des personnes», ponctue Michel Debout. Avant de conclure: «On parle du droit de mourir dans la dignité; il faudrait aussi instaurer un droit de vivre dans la dignité». Empêcher les suicidants de passer à l’acte ne reviendrait donc pas à nier leur choix de mourir: ce serait leur permettre d’exprimer tous leurs autres choix dans la vie.

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