Politique / Économie

La France a plus à perdre qu'à gagner du mouvement des «gilets jaunes»

Temps de lecture : 7 min

Au-delà du président de la République et de son gouvernement, c'est toute la France qui pâtit des événements que nous vivons.

Un «gilet jaune» manifestant le 1er décembre à Paris | Alain Jocard / AFP
Un «gilet jaune» manifestant le 1er décembre à Paris | Alain Jocard / AFP

L'abandon définitif de la hausse de la taxe carbone en 2019 permettra-t-il une sortie de la crise? On aimerait le croire, mais rien ne permet de l'affirmer –bien au contraire. Pourtant, personne n'a intérêt à un pourrissement de la situation.

Le message que voulaient faire passer les «gilets jaunes» a été entendu, semble-t-il, au plus haut niveau et par l'ensemble de la population. La poursuite du mouvement n'apporterait pas grand-chose, elle pourrait même faire perdre aux personnes qui l'ont initié le capital de sympathie qu'elles avaient réussi à recueillir. La facture de ces événements s'annonce déjà lourde, il n'est pas besoin de la faire grossir encore. Mais la tentation semble forte pour toutes celles et ceux qui portent des revendications de s'engouffrer dans la brèche ainsi créée.

Un président paralysé

La première victime de cette révolte est évidemment le président de la République. Il a cédé, et dans les pires conditions, dans la confusion, en désavouant au passage son Premier ministre. Il est certain que les trois ans et demi qu'il lui reste à accomplir à l'Élysée vont être pénibles.

Non seulement il n'a plus de politique climatique digne de ce nom, mais il lui faudra ralentir le rythme des réformes, en infléchir le contenu, et il devra aussi renoncer à beaucoup de ses projets. Dans le climat actuel, disposer d'une large majorité à l'Assemblée nationale ne suffit pas; le parti La République en marche n'a pas une base populaire assez large.

Le 30 mai 1968, quand le général de Gaulle a annoncé son refus de se retirer et prononcé la dissolution de l'Assemblée, ses soutiens ont aussitôt organisé une grande marche sur les Champs-Élysées. Parmi les slogans lancés, on pouvait entendre: «De Gaulle n'est pas seul». Le calme est revenu.

Emmanuel Macron n'est peut-être pas complètement seul, mais il ne peut pas s'appuyer sur un mouvement bien implanté dans toutes les couches sociales.

Il ne peut pas non plus compter sur ses adversaires politiques. Trop contents de voir s'enliser dans la crise celui qui les a violemment bousculés en 2017 et s'est emparé en deux temps trois mouvements du poste qu'ils convoitaient depuis de longues années, ils n'ont rien fait pour apaiser les esprits.

Maintenant que Macron a commencé à céder et qu'il est en position de faiblesse, ils ne feront rien, comme si la défense de l'intérêt général ne devait pas l'emporter dans une période difficile sur les ambitions personnelles et les tactiques politiciennes. Ils ne semblent pas comprendre qu'en cas d'aggravation de la crise et d'un naufrage des institutions, c'est toute la classe politique qui serait emportée.

Une diplomatie à la crédibilité amoindrie

Affaibli à l'intérieur, Emmanuel Macron l'est aussi sur la scène internationale. C'est fâcheux, au moment où se tient à Katowice la COP 24 sur le climat, où la présence des dirigeants français et leur détermination auraient été utiles pour soutenir les efforts de l'ensemble des acteurs souhaitant une mise en place effective et efficace de l'accord de Paris. Le recul sur la taxe carbone est un signal désastreux.

Ce qui se passe à Paris est fâcheux aussi, alors que se préparent les prochaines élections européennes et qu'il est important de savoir ce que l'on veut faire de l'Europe. Celles et ceux que les initiatives françaises agaçaient commencent déjà à se réjouir.

On peut ne pas se sentir concerné par la politique climatique et ne pas partager la vision européenne d'Emmanuel Macron, on peut aussi être en désaccord avec l'ensemble de sa politique, mais on n'échappe pas à une réalité: si la voix du président de la République porte moins à l'étranger, s'il n'a plus l'autorité suffisante pour faire entendre celle de la France dans les négociations internationales et défendre les intérêts nationaux, tout le monde peut avoir à y perdre.

Un seul exemple: Carlos Ghosn a été arrêté au Japon dans des circonstances troublantes, et on peut se demander si la mise en cause du président de l'alliance Renault-Nissan-Mitsubishi n'a pas pour objectif premier de remettre en cause cette alliance elle-même.

Une facture déjà élevée

Par chance, l'appartenance de la France à la zone euro limite les dégâts que les images des violences commises autour de la place de l'Étoile aurait pu provoquer: du temps du franc, on aurait enregistré une chute du taux de change et des tensions sur les taux d'intérêt, donc un appauvrissement général; là, il ne se passe rien.

Il n'en demeure pas moins que des dégâts ont été commis. À Paris, après la manifestation du 1er décembre, Anne Hidalgo les a estimés à trois ou quatre millions d'euros pour le seul mobilier urbain. À ce chiffre, il faut ajouter la dégradation de l'Arc de triomphe, l'indemnisation des commerçants et des propriétaires de voitures incendiées, sans compter les diverses dégradations commises sur tout le territoire.

Et ce n'est que la partie la plus visible. Il faut aussi parler du manque à gagner dans tous les commerces et les entreprises en raison des blocages, du désistement des touristes qui ne viendront pas à Paris en fin d'année ou qui ont déjà annulé leurs réservations.

Les chiffres cités par le ministre de l'Économie et les organisations professionnelles laissent penser que les pertes de recettes seront considérables. Mais le plus impressionnant de tous est celui fourni par l'Association nationale des industries alimentaires (ANIA): ses responsables parlent «de lourdes pertes pour l’ensemble du secteur agroalimentaire (20% du chiffre d'affaires global de l’industrie française) qui pourraient s’élever à 13,5 milliards d’euros, concernant avant tout des PME».

La lourde responsabilité des «gilets jaunes»

Tous ces chiffres devront évidemment être confirmés. L'évolution de la situation dans les prochaines semaines pourra les faire reculer ou les alourdir encore. Mais il est certain que les «gilets jaunes», en bloquant la circulation et les centres commerciaux et en prenant le risque de grandes manifestations complètement inorganisées à Paris à un moment déterminant pour de nombreux secteurs de l'économie, portent une lourde responsabilité.

Tout le monde a pu entendre des voix rejeter la faute sur le gouvernement, qui est resté trop longtemps sourd à leurs revendications. L'argument est évidemment irrecevable. Quand on participe à des mouvements de ce genre, on doit en assumer la responsabilité et admettre que l'on a pris le risque de mettre des entreprises en difficulté et des gens au chômage total ou partiel.

Quant aux finances publiques, le coût est encore loin de pouvoir être calculé. Les changements apportés à la fiscalité énergétique devaient rapporter près de quatre milliards d'euros, selon les estimations figurant dans le projet de loi de finances pour 2019. Ce sont quatre milliards qui ne rentreront pas dans les caisses de l'État. Pour respecter ses objectifs de déficit, le gouvernement devra donc trouver quatre milliards d'économies supplémentaires dans les prochains jours.

Des auspices peu encourageants

Il sera difficile de s'arrêter là. Beaucoup dépendra des résultats de la grande concertation annoncée par Édouard Philippe, en supposant qu'elle puisse se tenir. La capitulation du président n'incite pas à la discussion.

Si le gouvernement veut préserver ne serait-ce qu'un petit bout de sa politique de lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, il devra faire un effort supplémentaire sur les mesures d'accompagnement, que celles-ci se traduisent par une baisse d'autres prélèvements ou par une hausse des dépenses.

On observera aussi que toutes les mesures réclamées sur les ronds-points au nom du ras-le-bol fiscal impliquent un accroissement des dépenses publiques. Ce n'est pas nouveau, c'est même une constante en France: on trouve que l'on paie trop d'impôts et, dans le même temps, on demande à l'État d'intervenir davantage. Même si le pouvoir refuse de céder face à ces revendications qui partent dans tous les sens, sans aucune cohérence, il ne pourra éviter, au moins en ce qui concerne la présence de services publics sur tout le territoire, de faire quelques concessions, qui auront un coût.

Quant à la promesse du gouvernement de ne pas augmenter les prix du gaz et de l'électicité cet hiver, elle pose un problème. Certes, il fallait le faire; il n'y avait plus guère le choix, mais cette décision n'est pas sans conséquences sur la politique générale des prix de l'énergie.

Pour l'électricité, cela ne changera pas grand-chose: la hausse ne devait pas intervenir tout de suite. Dans un communiqué publié le 29 novembre, la Commission de régulation de l'énergie (CRE) avait annoncé qu'elle proposerait au gouvernement en février prochain une évolution des tarifs réglementés de vente d'électricité, qui n'aurait donc probablement pas eu lieu avant le 1er mars. Mais le rendez-vous de février risque d'être intéressant...

Pour le gaz, la promesse de geler le prix implique l'abandon de la hausse de la taxe intérieure de consommation sur le gaz naturel (TICGN), qui devait augmenter de 22% le 1er janvier. Il se trouve que le prix du gaz était plutôt à la détente ces derniers temps sur les marchés, ce qui a permis une baisse du prix réglementé en décembre. Mais si jamais le marché évoluait dans un sens moins favorable cet hiver, il faudrait empêcher Engie de répercuter cette hausse.

Tant de confusion pour un symbole

Bref, de tous les événements de ces dernières semaines, on ressort avec un président affaibli et en désaccord avec son Premier ministre, une majorité désorientée, des «gilets jaunes» qui multiplient les revendications les plus délirantes, d'autres candidates et candidats à la manifestation qui se préparent dans les lycées, l'agriculture, etc., une majorité de la population qui ne comprend plus rien, des secteurs entiers de l'économie qui souffrent, et des finances publiques qui risquent d'être encore plus déstabilisées.

Et personne pour tenter de ramener un peu de calme et de raison dans tout cela. Celles et ceux qui soutiennent encore les «gilets jaunes» feraient bien de réfléchir: dans les périodes troublées, ce sont les plus fragiles qui souffrent le plus, les personnes les plus fortunées arrivent toujours à s'en sortir.

On entend dire que le rétablissement de l'impôt sur la fortune est important, parce que ce serait un symbole et qu'il faut aller jusque-là. Mais il est des victoires qui coûtent cher. Plonger le pays dans la confusion et appauvrir la partie de la population que l'on prétend défendre pour obtenir un symbole, est-ce vraiment une belle idée?

Gérard Horny Journaliste

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