Médias / Société

Le défi posé aux médias par les «gilets jaunes» est aussi linguistique

Temps de lecture : 7 min

Les difficultés à trouver des porte-paroles et l'utilisation de certains termes donnent à cette lutte une dimension linguistique inédite. Les médias devraient se sentir concernés.

Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, parle avec des «gilets jaunes» à Mouguerre, le 29 novembre 2018. | Iroz Gaizka / AFP
Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, parle avec des «gilets jaunes» à Mouguerre, le 29 novembre 2018. | Iroz Gaizka / AFP

En cette fin 2018 en France, si on nous demandait «Comment peut se constituer une opposition à l’imposition des valeurs dominantes?» on répondrait tous en citant un exemple actuel: par le biais de groupes publics sur Facebook. C’est ainsi que procèdent les «gilets jaunes». Une réponse qu’on aurait également pu formuler en 2011 en pensant au «printemps arabe».

Parler hors politique

Mais Facebook n’existe pas encore lorsque Libération pose cette même question à Pierre Bourdieu en 1979 (entretien retranscrit dans Questions de sociologie aux Éditions de Minuit). Alors voilà le moyen d’opposition aux valeurs dominantes que formule le sociologue: «Résister aux paroles, ne dire que ce qu’on veut dire: parler au lieu d’être parlé par des mots d’emprunt chargés de sens social, ou par des porte-paroles qui sont eux-mêmes parlés. Résister aux paroles neutralisées, euphémisées, banalisées, bref à tout ce qui fait la platitude pompeuse de la nouvelle rhétorique énarchique mais aussi aux paroles rabotées, limées jusqu’au silence, des motions, résolutions, plates-formes ou programmes. Tout langage qui est le produit du compromis avec les censures, intérieures et extérieures, exerce un effet d’imposition, imposition d’impensé qui décourage la pensée. On s’est trop souvent servi de l’alibi du réalisme ou du souci démagogique d’être compris des masses pour substituer le slogan à l’analyse. Je pense qu’on finit toujours par payer toutes les simplifications, tous les simplismes, ou par les faire payer aux autres».

Tout, dans cette réponse, semble éclairer le mouvement populaire actuel qui s’oppose comme rarement au pouvoir en place. Un éclaircissement qui se fait donc en explicitant l’importance capitale de la question socio-linguistique dans la confrontation entre dominants et dominés. C’est peut-être là que se situe la particularité des «gilets jaunes» par rapport aux colères précédentes, expliquant alors sa plus grande efficacité ou plus exactement sa capacité à déstabiliser le pouvoir et l’ensemble des organes politiques. Et les médias eux-mêmes.

C’est le résultat de la rencontre de deux facteurs: la création d’espaces d’échanges dénués de contrôle étatique direct (les groupes Facebook) et la disparité politique de ses membres. Pour échanger sur ces groupes, il leur faut donc utiliser un langage commun, un vocabulaire et un ton qui ne fassent pas office de repoussoir idéologique pour les «gilets jaunes» d’un bord ou de l’autre. Processus, conscient ou non, qui débouche donc sur une libération fondamentale, celle qui revient à «parler au lieu d’être parlé».

Ainsi, selon le camp qui s'exprime, les différents blocages et ensemble d’événements de ces deux dernières semaines sont désignés par des termes différents. Du côté de La République en marche, du pouvoir, on concédait au début à parler de simples «manifestations» (quoique dans le but principal de souligner que celles-ci n’étaient pas déclarées) mais ce sont désormais les termes de «casseurs», «émeutes» ou «violences» qui dominent les commentaires des marcheurs. Du côté du Rassemblement national ou de La France insoumise on essaie, comme on peut, dans une tentative assez ridicule de «parler vrai», de s’aligner sur le mouvement en parlant de «révolution» ou d’«insurrection», histoire de condenser en un mot la colère du peuple, ainsi flattée, et la possibilité de renverser le pouvoir (en le prenant au passage si possible).

S’il est vrai que, comme nous le dit le journaliste Vincent Glad (Libération) qui observe de près les discussions et débats entre «gilets jaunes», les références à 1789 ou à Mai 68 sont très nombreuses sur les réseaux sociaux, il nous fait aussi remarquer qu’un des termes qui revient le plus est celui de «résistance». La nuance est d’envergure. À l’opposé de la «violence» qu’on leur impute, les «gilets jaunes» estiment qu’il ne font que résister, se défendre. Faisant du camp d’en face celui qui attaque à coups de violences symboliques, pour reprendre un vocabulaire bourdieusien et autres taxes sur l’essence que le gouvernement préfère appeler «contribution à la transition écologique».

Collaboration des langages

Position qui ramène à un autre mot que Vincent Glad dit beaucoup croiser: «collabos». Terme désignant cette fois les journalistes. Un schéma résistance/collaboration très Seconde Guerre mondiale mais dont l’apparence simpliste ne doit pas faire ignorer le sens profond du sentiment qu’il exprime, voire de la réalité qu’il illustre grossièrement.

Car l’accusation est précise. Au sens historique (sens avec lequel le terme est utilisé), collaborer signifie pactiser avec l’ennemi mais surtout reproduire les actions de celui-ci. Le journalisme étant très majoritairement une affaire de parole (écrite dans la presse et orale à la radio et à la télévision), collaborer avec le pouvoir c’est reproduire le langage de ce dernier. Condition sine qua non pour que soient transmises les idées gouvernementales et débouchant sur la fameuse suspicion de la victoire d'une «pensée unique».

À moins qu’il ne s’agisse pas d’idées mais d’une simple «rhétorique énarchique […] qui décourage la pensée» en substituant «le slogan à l’analyse». Si tel est le cas, peut-on nier que la plupart des médias à tendance universaliste font usage d’un langage qui transmet une «platitude pompeuse» plutôt qu’une «pensée complexe»?

Cette critique des médias est partout, reconnue. Tant mieux. Mais elle perdure et est donc faite en conscience. En un mot: elle collabore.

Comment faire résister le message

Par l’intermédiaire de Vincent Glad, on apprend l’existence d'un autre enjeu de vocabulaire (on remarque par ailleurs que les vidéos de Franck Lepage, humoriste militant ayant illustré de nombreuses fois les dangers du vocabulaire officiel, sont très partagées sur les groupes des «gilets jaunes»), un enjeu très «méta» pour ainsi dire puisqu’il concerne cette fois-ci le terme de «porte-parole». Maxime Nicolle et Éric Drouet, deux figures du mouvement jaune qui se filment souvent pour répondre aux différentes interrogations des internautes, préfèrent le mot «messagers».

Exit, donc, la notion de hauteur, d’indispensable supériorité de celui qui porte l’autre. Un messager ne fait qu’énoncer ce qu’il entend, quitte à se faire trancher la tête. Le messager n’étant, selon Maxime Nicolle, que celui qui a «des facilités d’élocution que d’autres n’ont pas».

Résister sans penser, l’opération paraît difficile

Mais peu importe comment ils se définissent, la plupart des messagers se voient rapidement reniés. C’est que l’exercice est périlleux, le messager étant théoriquement celui qui résout l’équation que le porte-parole devrait élucider sans jamais y parvenir et que Bourdieu formule ainsi: «Offrir un langage qui permette aux individus concernés d’universaliser leurs expériences, sans pour autant les exclure de fait de l’expression de leur propre expérience, ce qui revient à les déposséder». Notons par ailleurs que Bourdieu portant la parole sociologique rencontre les mêmes difficultés. Comment traduire cette équation du langage naturellement scientifique en l’arme intellectuelle universelle que sa formulation est censée offrir?

En l’adaptant au langage commun encore très maigre qui se dessine, on pourrait peut-être traduire l’équation par: collaborer avec le langage du pouvoir sans abandonner la résistance générale.

Ce qui semble compromis lorsqu’on observe que la parole gouvernementale macronienne semble user et abuser de «tous ces grands mots du langage politique qui permettent de parler pour ne rien penser» que Bourdieu appelle «parole morte». Parole vouée uniquement «à l’adhésion» et qui «bloque la pensée, tant chez celui qui la prononce que chez ceux à qui elle s’adresse». Résister sans penser, l’opération paraît en effet difficile.

Du compromis mensonger…

Les médias n’ont pas vocation à résister, certes. Mais par définition le média, le médium, est un messager. Ses choix de langages et l’entité dont il est le messager sont donc intimement liées. Sans reformulation critique de la parole politique, le média n’est alors au mieux qu’un passeur de dépêches, au pire qu’un outil de propagande.

Jusqu’à ce qu’apparaisse une conséquence inattendue: conséquence d’un langage médiatique qui se présente comme porteur de vérité et contre-pouvoir, tout en étant pris en flagrant délit de porte-parolat du discours politique (ou de collaboration avec lui), discours que Bourdieu décrivait plus haut haut comme «produit du compromis avec les censures», avec les silences, les omissions, les mensonges.

Les fake news. Un outil de contrôle vieux comme la société mais aujourd’hui en pleine révolution parce que devenu outil du peuple contre le pouvoir dans un jeu qui, dès que ce même peuple menteur arrive au pouvoir, vire à l’absurde et ridiculise l’idée même de démocratie. Mais quoi de plus simple, aujourd’hui qu’internet en offre les moyens, que d’imiter le langage médiatique dès lors qu’il n’est qu’un calque de celui du pouvoir? Et puisque ce faisant, le porteur officiel de vérité fait des «compromis avec les censures», pourquoi ne pas faire de même?

…à la parole vivante

Ainsi, qu'importe l’issue du mouvement, le défi posé aux médias par les «gilets jaunes» est aussi linguistique, rhétorique. Immense mais primordial. Il s’agit de trouver comment être le messager de toutes les idées au sein d’une parole non pas «morte» mais vivante. Une parole qui gigote, qui stimule.

Une parole insaisissable, libre, ingouvernable. Parole qui pour Bourdieu doit «mobiliser et d’abord intellectuellement, qui doit préparer à la critique (y compris d’elle-même) et pas seulement à l’adhésion». Une parole qui, en termes journalistiques, tendrait vers une parole médiatique utopique: quelque chose comme du gonzo objectif.

Thomas Deslogis Journaliste

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