Culture

C'est «Leto», c'est une histoire de musique, de révolte et d’amour

Temps de lecture : 2 min

Révélation du Festival de Cannes, le film de Kirill Serebrennikov évoque la déferlante punk rock sur l'empire soviétique agonisant avec une énergie et une sensibilité remarquables.

L'énergie transgressive d'une partie de la jeunesse russe aux marges d'un empire soviétique à bout de souffle | Bac Films
L'énergie transgressive d'une partie de la jeunesse russe aux marges d'un empire soviétique à bout de souffle | Bac Films

Le film était très attendu à Cannes pour des raisons extra-cinématographiques, en l'occurrence les persécutions que subit son réalisateur, grande figure du théâtre russe accusée de délits fantaisistes de la part du régime poutinien, pour faire taire sa créativité contestataire.

Pas trop compliqué donc de faire un lien avec le sujet de Leto, présenté en l'absence de son auteur, assigné à résidence, qui raconte l’explosion du rock en Union soviétique au début des années 1980 –sauf que l'autoritarisme actuel semble plus solide que celui d'alors.

Leto est centré sur trois personnages réels: Viktor Tsoï, qui fut la grande star de la scène musicale alternative, Mike Naumenko, barde inspiré et inspirateur de toute cette génération, et sa femme, Natalya Naumenko, qui a ensuite écrit le récit de cette période intense, après la mort précoce des deux musiciens en 1990 et 1991.

Le film raconte donc ça, à quoi on s’attend: l’énergie transgressive d’une jeunesse russe partagée entre espoir et nihilisme, investissant dans la culture rock et punk (les chansons, les vêtements, les comportements) son refus d’une société oppressante, en pleine dégénérescence mais dont les représentants sont toujours très actifs.

Il le raconte en déployant une virtuosité visuelle, souvent inspirée du clip, recourant à tout un arsenal de procédés (graffitis à même l’image, coloriages, adresses décalées au public, montage choc, écrans partagés) qui témoignent du brio du réalisateur. C’est tonique, c’est intéressant… et puis soudain, c’est beaucoup mieux que cela.

Une, deux, trois histoires d'amour

Parce que des acteurs et actrices magnifiques. Parce que le temps de prendre son temps pour écouter et regarder. Parce qu’un sens des matières et des lueurs.

Parce que, aux confins du meilleur de la musique anglo-saxonne de l’époque –de Bob Dylan au Velvet Underground, de David Bowie à Blondie– et d'une extrême sensibilité à l'héritage poétique et harmonique russe, une musique s'est véritablement inventée alors.

Viktor (Teo Yoo), Natacha (Irina Starshenbaum) et Mike (Roman Bilyk), le trio qui propulse Leto | Bac Films

Et parce que, eh oui, une histoire d’amour, et puis deux et puis trois, entre ces trois personnages, Natacha, Mike, Viktor, qui ne cessent de gagner en consistance, en séduction, en richesse humaine tout en accomplissant leur destin d’artistes dissidents.

Solaire –le titre, qui est d'abord celui d'une chanson, signifie «l'été»– et tonique, historique et farfelu, émouvant et sensuel, Leto offre ce que l'on peut espérer d’un film: qu’il dépasse son programme, son pitch, sa carte de visite et se déploie organiquement, comme pousse un arbre. Avant de voir le film, on savait son auteur engagé pour la liberté, et grand artiste de théâtre. Désormais, on le sait également cinéaste.

Leto

de Kirill Serebrennikov avec Roman Bilyk, Irina Starshenbaum, Teo Yoo.

Durée: 2h06

Sortie: 5 décembre 2018

Séances

N.B.: Cet article est une nouvelle version de celui publié lors de la présentation du film au Festival de Cannes.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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